Regards sur l’Évangile selon saint Marc
IV. La tentation de Jésus au désert
Mgr Pierre-Marie Carré
Publié dans Esprit et Vie, n° 20, octobre 2000, p. 15-19,
suite d’Esprit et Vie, n° 17, 18 et n° 19
D. Le séjour de Jésus au désert (versets 12-13)
Il faut éviter d'interpréter le récit de Marc d’après tout ce que l'on sait de Matthieu et Luc dont le récit est beaucoup plus développé et dont les perspectives sont tout à fait différentes. Les particularités de Marc sont le lien très étroit avec la scène précédente (" et aussitôt "). Le verset 13 décrit un état qui semble avoir duré quarante jours et non pas une série d'événements se succédant les uns aux autres.
l 1. Les différents éléments de cette scène
a) L’Esprit commence à agir d'une manière extrêmement forte sur Jésus. Il apparaît ici comme une sorte d'agent extérieur à Jésus (alors que Luc a le souci de présenter Jésus comme un être charismatique animé de la force même de l'Esprit Saint). Le verbe " chasser " (ekballô) employé souvent pour parler d'expulsion de démons indique la force qu'il faut mettre en œuvre pour réaliser une action. Il manifeste bien la puissance de l'Esprit qui arrache Jésus du lieu où il a reçu le baptême pour l’emmener au désert.
b) Le verset 13 semble être construit sur un certain parallélisme : " il était dans le désert quarante jours tenté par Satan " et " il était avec les bêtes et les anges le servaient ". Ce verset répète la mention du verset 12 " dans le désert ". Ce n'est pas sans intention. Il s'agit de bien faire percevoir que le désert n'est pas un lieu quelconque, mais le territoire propre de Satan (voir Lv 16, 10 ; Is 13, 21 ; 34, 14 ; et Mt 12, 43 ; Lc 8, 29 ; 11, 24...). Ainsi, il devient clair que Jésus va vaincre Satan dans son propre territoire : la victoire en sera d'autant plus grande. On sait bien aussi que dans l'Ancien Testament le désert est présenté comme le lieu privilégié de la rencontre du peuple avec son Dieu et de la mise à l'épreuve du peuple (voir en particulier Exode, Osée 1-2). Il y a donc un lien entre cet épisode et le sort du peuple d'Israël. Mais Jésus l'emporte là où le peuple avait été faible…
c) La mention des quarante jours fait référence aux quarante jours d’Élie (1 R 18, 8) et de Moïse (Ex 24, 18) et également aux quarante ans d’Israël dans le désert. Jésus sera donc solidaire d’Israël, dans ses personnages essentiels et dans son itinéraire.
d) Jésus est tenté
Satan le met à l'épreuve afin de connaître son attitude profonde véritable et s'efforcer de le détourner de Dieu. Au sens biblique, le mot " tentation " a une signification beaucoup plus large que dans notre langage habituel. Dans notre langage, " être tenté " signifie être incité au mal. Si nous en appelons à notre expérience, nous savons que nous sommes tentés le plus souvent parce qu'une situation donnée trouve en nous une complicité du fait de notre péché. C’est pourquoi, la notion de tentation nous suggère un débat intérieur entre nos tendances bonnes et mauvaises. Dans ces conditions, parler des tentations de Jésus, c'est lui attribuer nos conflits d'hommes pécheurs. Un croyant ne peut l'admettre, car, par sa foi, il reconnaît que Jésus est totalement étranger au mal...
Dans la Bible, le terme exact serait " épreuve ", ou encore " test, mise à l'épreuve " : mise à l'épreuve de l'homme par ses adversaires, par Dieu lui-même ; mise à l'épreuve aussi de Dieu par les hommes. La tentation est une épreuve qui révèle ce qu'il y a dans le cœur de l'homme. Ce vocable fait partie du vocabulaire de l'Exode. Quand Dieu emmène son peuple au désert pour faire alliance avec lui, il lui envoie des épreuves afin que le peuple manifeste quels sont ses attachements profonds. Pour se former un peuple, Dieu l'éprouve, il l'éduque comme un père éduque son enfant (Dt 8, 2). Dans les traditions bibliques anciennes, la tentation est souvent attribuée à Dieu. Mais dans les livres les plus récents de l'Ancien Testament, elle est plus spécialement attribuée à Satan. Parce que l'homme cède habituellement à la tentation et se compromet davantage avec le mal, il a paru plus juste d'attribuer la tentation au diable (comparer 2 S 24 et 1 Ch 21). Au sens biblique d'épreuve, il est donc manifeste que Jésus pouvait être tenté (voir He 4, 15).
e) Satan
Il est nommé en cinq occasions dans l'évangile de Marc : Mc 3, 23 et 26 (dans une controverse), Mc 4, 15 (explication de la parabole du semeur) ; Mc 8, 33 (reproche adressé à Pierre). D'après ce dernier texte, il est clair que le rôle de Satan consiste à détourner quelqu'un de la volonté de Dieu et même à diriger contre Dieu. C'est sans doute le projet de Satan ici, bien que rien de précis ne soit évoqué. Marc se contente de rappeler le fait sans même en signaler l'issue. La victoire de Jésus paraît tellement évidente qu'il n'éprouve pas le besoin d'en parler.
f) La deuxième partie du verset 13 note que Jésus " était avec les bêtes sauvages ", cela peut signifier " Jésus dans la création ", ayant retrouvé son harmonie (en référence à Is 11, 6-8). Du fait du lien avec la phrase précédente, on a pensé que cela voulait dire que Jésus se trouvait dans un endroit vraiment solitaire et désolé (voir Is 13, 20-22 et Dn 4, 20, 29). Il s'agit, surtout chez Daniel, de l'exclusion du monde humain, ce qui pourrait bien s'appliquer à Jésus avec la nuance de domination sur les bêtes sauvages.
Une autre interprétation met en rapport cette mention des bêtes sauvages avec celle des " anges qui le servaient ".
Si Jésus est loin des hommes, les anges le servent, eux qui sont les plus proches de Dieu (voir He 1, 5-14). D'après Ps 91, celui qui met sa confiance en Dieu sera à l'abri des menaces des fauves et les anges le protégeront. Peut-être y a-t-il allusion à ce psaume dans les indications laconiques de Marc ? Les bêtes sauvages respectent Jésus et les anges le servent parce que, mis à l'épreuve, il a gardé sa confiance en Dieu. La victoire de Jésus sur Satan est celle d'une radicale confiance en Dieu, elle est celle du juste. Un texte juif du début de notre ère s'exprime en des termes semblables : " si vous faites le bien, les hommes et les anges vous béniront et Dieu sera glorifié par vous parmi les nations, et le diable s'enfuira loin de vous et les bêtes sauvages vous craindront et le Seigneur vous aimera et les anges s'attacheront à vous " (Testament de Nephtali 4, 3).
Marc ne dit pas en quoi consiste le service des anges. Mais le livre de la Sagesse (16, 20-26) comme l'exemple du prophète Élie nourri par un ange (1 R 19, 5) devaient évoquer pour un juif le don de la nourriture au désert.
l 2. L'ensemble de ce passage
a) Ce qui étonne dans ce passage, c'est l'extrême concision du texte qui se contente de juxtaposer des situations et des réalités opposées : Fils de Dieu, Esprit Saint, Satan qui tente, les anges qui servent.
De plus, on ne dit rien des réactions de Jésus qui paraît complètement passif devant ce qui se passe. Marc ne cherche-t-il pas à présenter les relations de Jésus avec tout le cosmos vivant (réalité visible et invisible), de manière à préciser dès les premiers moments de la vie publique de Jésus les coordonnées exactes de son existence ? Dès le début de l'évangile, le lecteur perçoit bien à qui il a affaire. Il en est de même si l’on se rapporte à la scène du baptême. Le baptême de Jésus montre ses relations avec les autres baptisés, avec Jean-Baptiste, avec le Père et l'Esprit de Dieu. Ensuite, l’épisode de la tentation présente Jésus, tenté par Satan, et lui résistant. On constate aussi que les bêtes ne le menacent pas et que les anges le servent. Ainsi, dès le début de l’évangile, Jésus est présenté comme le Fils de Dieu dans une position réellement cosmique, au centre de l'univers : la voix céleste le déclare et toutes les notations le confirment. Dans un tout autre genre littéraire, la même réalité est affirmée dans les hymnes de Ep 1, 3-13 et surtout de Col 1, 13-20 .
b) On peut aussi présenter ces épisodes de la vie de Jésus selon Marc, comme une sorte de prologue qui décrit l'entrée en scène de Jésus " l'être fort " qui vient libérer les hommes du péché. Pour souligner cela, Marc utilise un schéma baptismal bien connu des chrétiens. " Que confère le baptême ? Il remet les péchés, donne l'Esprit qui fait du baptisé un enfant de Dieu renonçant à Satan et à ses œuvres. Ce schéma très simple nous livre la structure de la composition de Marc. Jésus se soumet au baptême de Jean pour la rémission des péchés, il est appelé Fils, il reçoit le don de l'Esprit, il vainc Satan. Sous la plume de Marc, ce schéma s'enrichit de notes bibliques qui l'inscrivent dans le dessein de Dieu : Jésus n'est pas seulement celui qui inaugure la voie que suivra tout baptisé, il est aussi celui qui accomplit le destin de son peuple, né des eaux de la mer Rouge. Mais là où le peuple était tombé, Jésus surmonte l’épreuve, du fait de la confiance qu'il a donnée à celui qui vient de l’appeler " mon Fils ". En d'autres termes, Marc invite ses lecteurs chrétiens à suivre tout le déroulement de l'évangile comme l'accomplissement de la destinée d'Israël et comme l'annonce de la destinée des baptisés. Les quelques lignes sur le séjour de Jésus au désert ne concernent donc pas seulement un bref moment de la vie de Jésus, elle la désigne toute. "
E. Compléments : les récits de la tentation chez Matthieu et Luc
l 1. Le récit de Matthieu (Mt 4, 1-11)
Matthieu et Luc donnent une ampleur beaucoup plus grande que ne l’a fait Marc au récit de la tentation de Jésus : ils rapportent un dialogue en trois étapes entre Satan et Jésus et montrent comment Jésus arrive à vaincre le diable par l'Écriture.
a) Les différences entre Matthieu et Luc
On peut surtout noter le changement de l'ordre des tentations : la troisième tentation chez Mt (la haute montagne) est placée en deuxième position chez Luc. De plus, Mt rapporte que le jeûne de Jésus a duré quarante jours et quarante nuits (verset 2). Il précise encore au verset 8 que la montagne est " extrêmement haute ". Il cite l'Écriture plus longuement au verset 4 et appelle le diable " le tentateur " (verset 3). Enfin Matthieu parle du ministère des anges, alors que Luc omet ce point.
b) Le récit de Matthieu
Le point décisif du récit paraît être : " arrière Satan " (verset 10). La trame du récit est formée par les citations de l'Écriture : trois sont mises dans la bouche de Jésus (elles sont empruntées au Deutéronome) et une est dite par le diable (tirée du Ps 91). À ces citations explicites, il faut ajouter l'arrière-fond biblique de certains thèmes tels que le désert, les tentations, une période de quarante jours et quarante nuits, la montagne. Il semble donc qu'il faille chercher le sens du récit à partir des données de l'Ancien Testament.
§ Deux thèmes d'origine biblique
– Jésus, nouvel Israël, tenté dans le désert
- Lors de la première tentation, vient la citation de Dt 8, 3 (d'après le texte grec qui précise l'hébreu " tout ce qui sort de la bouche de Dieu " par l'expression suivante : " toute parole qui provient de la bouche de Dieu ". Voir Jn 4, 34 qui reprend cela en utilisant le terme " volonté "). Le contexte de Dt 8, 3 est significatif : le verset précédent parle de l'épreuve dans le désert et le verset suivant parle de " quarante années d'épreuves " (voir aussi Nb 14, 34 qui rapporte aux quarante jours d'exploration d'Israël les quarante ans du séjour au désert).
Le rapprochement des textes est révélateur : d'après l'Évangile, c'est l'Esprit qui a conduit Jésus au désert et c'est le diable (et non Dieu) qui tente Jésus. Pourtant la situation reste la même : tout part de la faim physique et aboutit à la confiance en Dieu. La différence essentielle est notée : les événements de l'Exode signalent que le peuple d'Israël s'est montré infidèle (voir Ex 16 et Nb 11) tandis que Jésus, vainqueur des tentations, est le véritable Israël. La tentation porte sur le messianisme terrestre : inverser l'ordre des valeurs et se servir du spirituel pour son propre avantage.
- Dans la deuxième tentation, Jésus cite Dt 6, 16 (selon le texte de la Septante) : " tu ne tenteras pas ". C'est la réponse donnée, dans le livre de l’Exode lors de l'épisode de l'eau jaillie du rocher (Ex 17), en réponse à la question " oui ou non, le Seigneur est-il parmi nous ? ". Le rapprochement entre le texte biblique et la tentation n'est pas, bien sûr, dans la nature des signes exigés de Dieu (avoir de l'eau à boire ou se jeter dans le vide), mais dans l'exigence d'un signe : il s'agit d'un messianisme de type magique qui chercherait à séparer Jésus de Dieu .
- Dans la troisième tentation, Jésus répond à partir de Dt 6, 13 (toujours d’après la Septante) : " adorer, rendre un culte, à lui seul ". C'est la recommandation de Moïse devant les dangers d'idolâtrie, Satan propose à Jésus une royauté universelle sur les puissances de ce monde derrière lesquelles il se trouve (voir Ap 19, 19 ; Jn 12, 31). C'est la tentation du messianisme politique : asservir les nations du monde au Messie et, en définitive, parce que celui-ci a cédé à la tentation, à Satan.
Ces trois tentations sont citées dans l'ordre de leur manifestation au peuple juif (Ex 16, 17, 32).
– Jésus, nouveau Moïse
- Matthieu parle d'un jeûne de quarante jours et quarante nuits, cette mention se trouve utilisée plusieurs fois à propos du séjour de Moïse au Sinaï (Ex 24, 18 ; Dt 9, 11 ; Dt 10, 10) et par trois fois, est mentionné le jeûne absolu de Moïse (Ex 34, 28 ; Dt 9, 9 et Dt 9, 18). La conclusion est donc limpide : ce que Moïse a fait sur la montagne de Dieu, Jésus l'a fait lui aussi. Jeûner, c'est bien entendu se priver ou être privé de ce qui est nécessaire, c'est aussi marquer sa dépendance à l'égard de Dieu qui donne tout. La faim va éprouver la relation avec Dieu (Dt 8, 1-3 l’exprime très bien : " afin de connaître le fond de ton cœur : allais-tu ou non garder ses commandements ? "
- En Mt 4, 8, il est question d'une très haute montagne qui peut rappeler le mont Nebo de Dt 34 où Moïse a pu voir le pays d'Israël. L'Évangile n’en reste pas à ce seul horizon, il élargit la perspective à la terre entière.
§ Commentaire du texte
Jésus, solidaire d'Israël, va aller au désert pour y " accomplir toute justice ", comme le dit Mt 3, 15. Son comportement sera radicalement différent de celui d'Israël au désert. Il va manifester par sa confiance ce qu'est la véritable destinée du peuple de Dieu : sa mission sera celle du Serviteur de Dieu. Les réponses de Jésus à Satan sont celles que tout juif connaît, car elles sont inspirées du Shéma Israël, spécialement lors de la troisième tentation.
– la première tentation : le pain
Le diable (le diviseur) va chercher à séparer Jésus de Dieu et à le détourner de la Parole reçue. La tentation est évidente : si Jésus est bien le nouveau Moïse et, bien plus encore, s'il est le Fils de Dieu, il doit être capable de refaire un miracle similaire à celui de la manne (signe attendu de la part du Messie, voir Jn 6, 30-31). Le diable donc demande à Jésus de mettre sa parole à son service afin de manifester aux hommes qui il est. Mais dans sa réponse, Jésus ne va pas se référer à sa propre parole mais à celle de Dieu puisée dans le Deutéronome.
Il montre ainsi que la Parole de Dieu lui suffit : " C'est en recueillant cette Parole et en se contentant d'elle que Jésus se montre Fils et accomplit toute justice pour son peuple Israël. "
Cette tentation est – nous l'avons vu – la reprise d'un texte du Deutéronome qui évoque une épreuve du peuple au désert. Le peuple murmure selon Ex 16, 2-3, ce qui manifeste la révolte contre Dieu due au manque de foi et de confiance.
Jésus résiste à cette épreuve initiale. Mais dans sa vie publique, elle se manifestera à nouveau particulièrement en Mt 16, 1 où les interlocuteurs demandent à Jésus un signe venant du ciel, alors que les miracles de Jésus sont essentiellement une réponse à la foi. Le seul signe que Jésus leur donnera, c'est celui de Jonas, celui de la résurrection au troisième jour (voir Mt 12, 39-41). Mais pour en arriver là, il faut que Jésus s'en remette totalement à son Père.
– La deuxième tentation : au Temple
- Elle fait référence à la tentation de Massa (Ex 17, 1-7 ; Nb 20, 1-13), où la question posée était en définitive celle de la mise à l'épreuve de Dieu à travers la demande de boire. L'épreuve de Massa est celle du silence de Dieu : " Le Seigneur est-il ou non parmi nous ? " Dieu a conduit les siens au désert et paraît maintenant ne plus se soucier d'eux...
- Cette tentation se déroule sur le pinacle du Temple. Jérusalem étant la ville sainte est par excellence le lieu où le Messie doit se révéler. Cette deuxième tentation est plus subtile que la première. Puisque Jésus répond par les Écritures, Satan va partir lui aussi de l'Écriture mais en la détournant de son véritable sens. Le Ps 91 est la prière d'un juste qui manifeste son attachement au Seigneur et qui redit sa confiance car il se sait dans la main du Seigneur. Si la tentation s’appuie sur ce psaume et se déroule sur le pinacle du Temple, ce n'est pas un hasard : " Dans la Bible, le Temple est non seulement le lieu de la puissance de Dieu, mais aussi celui de sa protection, là se trouvent " les yeux et le cœur de Dieu " (1 R 9, 3). Dans la version grecque du Ps 91 utilisée par Mt, le mot qui traduit le " pennage " protégeant le juste est le même qui est rendu par " pinacle " dans les évangiles... Placer Jésus au pinacle du Temple, c'est indiquer que l'épreuve concernera la protection divine et sa providence à l'égard du juste. " Selon des traditions juives, la présence glorieuse de Dieu (sa Shékinah) protège et porte le peuple d'Israël. Cela expliquerait aussi pourquoi la tentation visant Jésus est de le faire porter par la Shékinah de Dieu, résidant dans le Temple de Jérusalem et ce, d'une manière analogue à l'idée de la Shékinah portant le peuple d'Israël au désert : ce qui explique l'aspect un peu curieux d'un saut du haut du Temple.
Jésus est invité par le Tentateur à montrer qu'il croit à la Parole de Dieu en la prenant au pied de la lettre et en se mettant en situation pour vérifier si elle a dit vrai. Mais il répond en affirmant sa confiance totale en Dieu: la Parole de Dieu lui suffit, il ne convient pas de " tenter " Dieu, c'est-à-dire d'exiger de lui un signe.
- On retrouvera une scène quelque peu analogue au Calvaire. Jésus étant mis en croix, le Ps 91 ne paraît pas pouvoir s'appliquer à lui. Les adversaires de Jésus perçoivent bien l'opposition entre l'échec de Jésus et le lien qu'il prétendait avoir avec Dieu son Père et ils se moquent de lui (Mt 27, 39-40). Jésus ne répond pas et continue à faire confiance à son Père, y compris en ce moment où la victoire des forces des ténèbres semble certaine.
– La troisième tentation : sur la montagne
- La haute montagne depuis laquelle Jésus peut voir tous les royaumes au monde fait penser au mont Nebo d’où Moïse contemple la terre promise (Dt 34, 1-4). Dans ce passage, le monde entier paraît sous la domination de Satan : c'était la pensée juive dans la mesure où seul le peuple d'Israël connaît et adore le vrai Dieu. Tous les autres peuples sont donc soumis au " Prince de ce monde ". Sûr de ses territoires où il règne en maître, Satan propose donc à Jésus un compromis : Jésus pourra régner sur le monde s'il fait de Satan son dieu et se prosterne à ses pieds. Ici, la tentation ne commence pas par la formule : " si tu es le Fils de Dieu " car le diable veut être reconnu comme dieu. On rejoint là une autre tentation d'Israël au désert : celle de l'idolâtrie, tout particulièrement visible dans l'épisode du veau d'or (Ex 32).
- S’opposer à l'idolâtrie et chercher le Dieu unique peut mener jusqu’au martyre et à la mort (voir la crise maccabéenne). Dans la suite de la vie de Jésus, on retrouve cette tentation dans la bouche de Pierre (Mt 16, 21-23) avec les mêmes mots dans la réponse de Jésus (" arrière Satan "). Pierre et les disciples refusent le tragique de Jésus et leurs vues ne sont pas celles de Dieu. Jésus est bien le Fils du Dieu vivant, le roi de l'univers, mais il ne l'est pas à la manière dont les hommes le conçoivent : son chemin est celui du juste persécuté et du serviteur donnant sa vie.
- Le récit se termine par le service des anges et le don de la nourriture. " Jésus n'a pas transformé les pierres en pain. Il sait par expérience, du plus profond de sa foi et de son être, que le Père céleste connaît nos besoins : celui de nous vêtir, de boire et de manger (Mt 7, 25-34). Ayant accompli toute justice (Mt 3, 15), il reçoit des anges, les messagers de Dieu la nourriture pour son corps. L'indication est claire : celui qui a vaincu Satan est bien le Fils de Dieu, celui devant qui se prosternent les anges (voir He 1, 5-14). "
§ Conclusion
– Ce récit met en scène les piliers de la foi juive que sont la Loi, le Temple et la Terre. À chaque tentation, le diable cherche à opérer une séparation : il voudrait d'abord séparer Jésus et Dieu à propos de la Loi. Jésus " se révèle Fils en étant l'homme de l'écoute de la Parole dont les effets demeurent cachés. Il ne doutera pas de la présence de celui qui a promis protection à son peuple et dont la gloire réside au Temple. Jésus se révèle Fils en attendant du Père l'héritage des nations. En un mot, il est Fils parce qu'il se reçoit quotidiennement du Père en se nourrissant de sa volonté : nourriture plus forte que le pain du corps, plus précieuse que la vie de son corps, plus puissante que la mort qui détruit le corps. " À chaque tentation, Jésus manifeste donc sa fidélité absolue au Père. La prière du Shéma Israël à laquelle semble faire écho la dernière parole de Jésus permet de comprendre l'importance du récit des tentations. Le fidèle est appelé à aimer son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, et de tout son pouvoir, c'est ce que Jésus a fait dans cet épisode.
– Jésus aime Dieu de tout son cœur, parce qu'il observe les commandements ; il se nourrit de toute Parole sortant de la bouche de Dieu. Si le Père a mis en Jésus toute sa complaisance, Jésus met toute sa complaisance à faire la volonté du Père. Elle est sa première nourriture, le reste est surcroît.
Jésus aime Dieu de toute son âme, de toute sa vie. Sur le Temple, le diable a demandé à Jésus de mettre sa vie en jeu. Mais il reçoit sa vie du Père, avec confiance, heure par heure. Sa vie reçue, elle est bien sienne, mais seulement dans la mesure où il l'accueille du Père. Il lui offrira jusqu'à l'extrême, au moment où le Père la lui demandera. Et, nous l'avons vu, l'attitude de Jésus dans la deuxième tentation l'engage dans la voie du martyre.
– Jésus aime Dieu de toute sa force, de tout son pouvoir. Les puissances et les nations qui lui sont proposées, il ne les prendra pas de lui-même, mais les recevra du Père. Le destin de Jésus est celui d'un roi nu et sans force.
(À suivre)
Mgr Pierre-Marie Carré