L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI
1975
I- CATÉCHÈSE
DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI
4 janvier : LA VOCATION :
DON DE L’ESPRIT
8 janvier : AVONS - NOUS
UNE MENTALITÉ CHRÉTIENNE ?
15 janvier : APPRENONS À
VIVRE SELON LE CHRISTIANISME
22 janvier : LE
RENOUVELLEMENT : D’ABORD ACQUÉRIR L’ESPRIT DE DÉTACHEMENT
29 janvier : LA DIGNITÉ
ÉLÉMENT DE LA SAINTETÉ
5 février : LA PLACE DE
L’HUMILITÉ DANS LE RENOUVELLEMENT CHRÉTIEN
12 février : LA CONSCIENCE
MORALE, GUIDE SUPRÊME DE LA CONDUITE
26 février : LE SACREMENT
DE LA PÉNITENCE DANS LE DESSEIN DU SALUT
5 mars : LE SACREMENT
DE LA PÉNITENCE
12 mars : LE SACREMENT
DE LA RÉCONCILIATION
26 mars : LE MYSTÈRE
PASCAL DONT LE CHRIST EST LE PROTAGONISTE S’APPELLE « RÉDEMPTION »
2 avril : LA DIMENSION
DE LA JOIE DANS LA FOI CHRÉTIENNE
9 avril : DANS LE
SACREMENT DE LA PÉNITENCE LE DON DE LA PAIX INTÉRIEURE
16 avril : APPRENONS À
VOIR LE RAPPORT ENTRE RELIGION ET VIE
23 avril : LA RÉSURRECTION
DE JÉSUS PIVOT DE LA FOI CHRÉTIENNE
25 avril : LE PREMIER
FRUIT DE L’ANNÉE SAINTE : NOTRE RÉVEIL INTÉRIEUR, RELIGIEUX
30 avril : ORIENTER
L’ANNÉE SAINTE SELON L’ESPRIT DU CONCILE
7 mai : JUBILÉ :
NOUVELLE INITIATION À LA PRIÈRE
10 mai : L’EXPÉRIENCE
SPIRITUELLE DE L’ANNÉE SAINTE: UNE INVITATION À LA FOI
14 mai : PROMOUVOIR LA
RÉCONCILIATION DANS L’ÉGLISE ET DANS LA FAMILLE HUMAINE
21 mai : VALEUR ET
SENS DE LA JOIE CHRÉTIENNE
28 mai : RENOUVELLEMENT
ET FERMETÉ CHRÉTIENNE
11 juin : LA
RÉCONCILIATION FRATERNELLE BUT ET FRUIT DE L’ANNÉE SAINTE
18 juin : VALEUR DU
SACRIFICE DANS LA SPIRITUALITÉ CHRÉTIENNE
25 juin 1975 : CHRÉTIENS,
SOYEZ FIDÈLES
2 juillet : LA VOCATION
CHRÉTIENNE EST VOCATION À L’APOSTOLAT
9 juillet : LA SAINTETÉ
PERFECTION DE L’HOMME
16 juillet : POUR LA
RÉCONCILIATION À L’INTÉRIEUR DE L’EGLISE
23 juillet : L’ANNÉE
SAINTE ET L’AVENIR DE L’EGLISE
30 juillet : LA PRIÈRE :
UN BESOIN ET UN DEVOIR
6 août : LA LITURGIE,
SOURCE DE RENOUVELLEMENT DE LA VIE CHRÉTIENNE
13 août : LE SENS DU
DEVOIR DANS LA VIE CHRÉTIENNE
20 août : RENCONTRE
RÉNOVATRICE AVEC LE CHRIST MAÎTRE
27 août : LA RENCONTRE
AVEC LE CHRIST
3 septembre : DEUX VÉRITÉS
FONDAMENTALES
10 septembre : LE SALUT DE
L’HOMME PASSE PAR LA RÉDEMPTION
17 septembre : MÉDITATION ET
PRIÈRE POUR REMONTER À LA SOURCE ORIGINELLE DE TOUTE CHOSE
24 septembre : LE JUBILÉ, UN
MOMENT DE GRÂCE
1er octobre : NOUS DEVONS
RENOUVELER NOTRE FOI
8 octobre : QUE FAUT-IL
RENOUVELER ? COMMENT ? POURQUOI ?
22 octobre : REDÉCOUVRIR
LE SENS DE DIEU
29 octobre : NOTRE
PROBLÊME FONDAMENTAL : DÉCOUVRIR CE QUE NOUS DEVONS « ÊTRE » MORALEMENT
5 novembre : LE PLUS GRAND
COMMANDEMENT
12 novembre : UN PROGRAMME
SOCIAL N’EST AUTHENTIQUE QUE S’IL EST D’INSPIRATION CHRÉTIENNE
19 novembre : LE
CHRISTIANISME : FONDEMENT DE L’AMOUR SOCIAL
26 novembre : LE MYSTÈRE DE
LA CROIX DANS LA VIE CHRÉTIENNE
3 décembre : RÉVEIL DE LA
FOI DANS LE RENOUVELLEMENT JUBILAIRE
10 décembre : L’ESPÉRANCE
CHRÉTIENNE
17 décembre : OUI ! DIEU
EST AMOUR !
31 décembre : LA CIVILISATION
DE L’AMOUR
L’année 1975 a marqué un moment de plénitude dans le magistère pontifical. Le ministère de la parole a pris une large place dans l’action pastorale de Paul VI durant les mois du Jubilé. Et, parmi les fruits de celui-ci, on peut signaler le fait que le Peuple de Dieu se sent plus près du Pape, plus à l’écoute de son enseignement et de ses orientations.
Les audiences générales du mercredi ont été le centre de cet apostolat du Pasteur qui confirme ses frères dans la foi. C’est la raison pour laquelle nous désirons maintenant, offrir en un volume, la catéchèse hebdomadaire du Pape, qu’il a lui-même appelée « ses méditations » sur l’Année Sainte. Méditations qui constituent la première partie de ce volume. La seconde partie recueille les homélies et discours prononcés par Paul VI au cours des principales célébrations de l’Année Sainte, et en diverses circonstances. Dans cette seconde partie nous voudrions signaler les deux exhortations Apostoliques écrites par le Saint Père au cours de l’Année Jubilaire : « Gaudemus in Domino », sur la joie chrétienne (9 mai) et « Evangelii Nuntiandi », sur l’Evangélisation dans le monde contemporain (8 décembre).
Nous offrons ainsi au Peuple de Dieu un nouveau Tome de Paul VI, qui correspond à l’année 1975.
Pour clôturer l’Année du Renouvellement et de la Réconciliation, en ce dixième anniversaire de la conclusion du Concile Vatican II, année après le Synode des Evêques, consacré à l’Evangélisation, Paul VI a publié l’Exhortation « Evangelii nuntiandi » dont nous extrayons les pensées suivantes (n° 67) qui illustrent d’une façon merveilleuse la volonté qui anime Paul VI dans sa mission d’évangélisation par le ministère de la parole ; elles peuvent également servir de prologue à ce dernier volume. « Le successeur de Pierre est ainsi, par la volonté du Christ, chargé du ministère prééminent d’enseigner la vérité révélée. Le Nouveau Testament montre souvent Pierre rempli de l’Esprit Saint prenant la parole au nom de tous (Ac 4, 8 ; cf. 2, 14 ; 3, 12). C’est bien pour cela que Saint Léon le Grand parle de Pierre comme de celui qui a mérité la primauté de l’Apostolat. C’est pourquoi aussi la voix de l’Eglise montre le Pape au sommet le plus haut — in apice, in specula de l’apostolat ». Le Concile Vatican II a voulu le réaffirmer en déclarant que « le mandat du Christ de prêcher l’Evangile à toute créature (cf. Mc 16, 15) regarde avant tout et immédiatement les Evêques. avec Pierre et sous la conduite de Pierre ».
Le pouvoir plénier, suprême et universel que le Christ confie à son Vicaire pour le gouvernement pastoral de son Eglise c’est donc spécialement en prêchant et en faisant prêcher la Bonne Nouvelle du salut que le Pape l’exerce ».
Cité du Vatican, le 1er janvier 1976
I- CATÉCHÈSE DU PAPE DANS LES AUDIENCES GÉNÉRALES DU MERCREDI
Vénérables Frères et Fils bien-aimés,
Réunis ici à Rome pour le 3ème Congrès National des « animateurs de vocation » organisé par le Centre National des Vocations vous avez désiré vous rencontrer avec nous pour nous manifester les sentiments de votre filiale dévotion.
Nous avons bien volontiers répondu à votre désir, et en vous adressant notre affectueux et cordial salut, nous entendons exprimer notre profonde reconnaissance, à vous et à tous ceux qui collaborent avec vous dans un domaine qui, comme celui des vocations, se trouve en ce moment au centre des plus vives préoccupations et de la sollicitude de l’Eglise.
Nous trouvons une très grande consolation dans le fait qu’à ce congrès soient intervenus un nombre aussi élevé d’évêques, de prêtres, de religieux et d’experts. On peut dire que tous ceux qui forment le peuple de Dieu en Italie y sont présents avec leur témoignage de foi, de doctrine, de vie. Tout cela mérite de notre part des éloges et des encouragements non seulement parce que cela révèle votre engagement d’offrir en cette Année Sainte une contribution plus directe à la solution de ce problème tellement grave et tellement urgent, mais parce que cela signifie également un pas en avant dans la sensibilisation de toute la communauté ecclésiale à ce problème même, selon les directives et les indications du Concile Vatican II (cf. Décret Optatam totius, n. 2).
Les vocations en effet, — qu’elles soient sacerdotales ou simplement religieuses — tout en étant radicalement un don de l’Esprit qui s’adresse à l’individu, n’en ont pas moins leur lieu privilégié de développement dans la communauté ecclésiale.
C’est un appel divin qui suppose la réponse de l’homme ; mais c’est au sein de la communauté qu’il trouve le milieu le plus favorable pour être entendu. En réalité la communauté intervient comme soutien de l’individu dont elle respecte la liberté, l’option, la nature particulière de la réponse et ses charismes. Loin d’être une interférence abusive, l’action de la communauté s’exprime sous forme de collaboration. Et c’est, avec la prière, un apport humain qui est sollicité par le Seigneur lui-même et qui implique la responsabilité de la communauté tout entière. Les exigences de l’équité, de la justice, de la charité et de l’insertion dans la mission de salut spécifieront la nature et le mode de l’apport de chacun ; mais il est inéluctable que chacun se sente impliqué dans la solidarité d’assurer à l’Eglise et par conséquent à l’humanité la présence et le prolongement du ministère apostolique.
Mais si la vocation est un germe déposé par Dieu dans le cœur de l’homme choisi d’avance, la communauté chrétienne doit se rendre compte qu’il ne suffit pas que celui-ci soit recueilli. Il faut encore tout un ensemble d’attentions, de soins pour que le grain puisse germer et croître. La réponse de l’individu, même si elle est déterminante, n’est pas suffisante pour que la vocation parvienne à maturité, et surtout pour qu’elle soit, fructueuse et persévérante. La vocation sacerdotale ou religieuse est un don qui se conquiert jour après jour jusqu’à la phase finale, un don qui exige donc de celui qui le reçoit et de ceux au service desquels il se développe un effort incessant de fécondation d’accroissement et de défense. Tout cela est d’autant plus nécessaire que le climat d’hédonisme et de matérialisme de notre époque menace de tellement près la vie spirituelle des croyants et, qu’en affaiblissant le sens religieux, il affaiblit également la perception du caractère sacré, noble, plein de valeur du sacerdoce et de la vie religieuse et consacrée.
De tout ceci ressort l’importance du thème de votre congrès : « Evangélisation et vocation », aussi opportunément en syntonie avec le thème du récent Synode épiscopal. Il faut en effet former une mentalité de foi vigoureuse et consciente, il faut stimuler les consciences aux valeurs spirituelles et surnaturelles, afin que le don de la vocation soit compris et apprécié dans toute sa beauté, grandeur et responsabilité. Certainement, tout ceci exige renoncement, sacrifice et dévouement de la part de ceux qui entendent suivre le Christ. Mais nous ne devons pas oublier que la jeunesse saine éprouve un attrait particulier pour les choses ardues, absorbantes, difficiles. Aussi estimons-nous qu’une évangélisation spécifique et judicieusement adaptée, qui fasse resplendir le don de la vocation dans la richesse de ses contenus est encore en mesure de mobiliser de nombreuses âmes jeunes, capables d’embrasser avec grandeur d’âme et fidélité l’idéal d’une existence toute consacrée au Christ et aux âmes — jusqu’à l’héroïsme.
Vénérables frères et fils bien-aimés, nous vous exprimons toute notre profonde et sincère gratitude pour votre précieuse contribution en ce sens au bénéfice de l’Eglise d’Italie. Poursuivez courageusement sur cette voie. Multipliez vos contacts et l’échange de vos expériences avec cet esprit d’authentique et fraternelle collaboration qui a toujours distingué vos rencontres, sans vous laisser abattre par les multiples et graves difficultés que vous avez à rencontrer. Ayez au contraire une grande confiance en Dieu, parce que les vocations, avant d’être œuvre de l’homme, sont principalement œuvre de Dieu, et nous ne pouvons jamais supposer que Dieu refuse de pourvoir aux besoins de son Eglise à laquelle il a promis son assistance jusqu’à la fin des temps (cf. Mt 28, 20). Mais surtout restez toujours en étroit contact avec le maître de la moisson par le moyen irremplaçable et fondamental de la prière, car la vocation est un don de l’Esprit qu’il faut implorer, comme nous l’a enseigné Notre Seigneur Jésus-Christ (cf. Jn 4, 35 ; Mt 9, 38). Que vous réconforte l’abondance des grâces divines que nous invoquons pour vous tous; et en gage desquelles nous vous donnons de tout cœur la Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Un des thèmes généraux proposés à la célébration de l’Année Sainte est celui du renouvellement spirituel. Le choix de ce thème semble motivé par une nécessité évidente à priori : la vie chrétienne a toujours besoin d’être invitée à se renouveler, car elle aussi, comme toute chose humaine, se trouve exposée à la régression, au vieillissement ; le temps consume plus vite et plus vivement les énergies spirituelles que les énergies physiques, et spécialement dans les expressions morales et religieuses des mœurs qui, souvent, continuent à se manifester dans leurs formes extérieures et traditionnelles mais se vident de conscience et de force dans leurs principes originaires. C’est pour cela que le renouvellement est une exigence de la vie; il l’est à cause du fatal épuisement provoqué par l’écoulement du temps ; il l’est également pour un autre motif positif, celui du progrès dont l’homme est susceptible et, avec lui, ses institutions. Régression et progrès déterminent un mouvement vital dans l’histoire et dans l’aventure humaines, et ce mouvement se produit également .dans la vie chrétienne : nous l’appelons renouvellement. Un troisième principe, extérieur, celui-ci, mais souvent prédominant et déterminant, requiert le renouvellement : la confrontation de la propre manière de penser et de vivre avec l’ambiance culturelle et sociale du moment, laquelle suggère, et impose presque, une conformité et même pour certains, un conformisme auxquels les hommes et les institutions ne se plient que trop facilement : c’est « la mode » — non seulement celle des vêtements — mais la mode de la culture générale qui réclame une modification, un remaniement et, dans le bon sens, un « aggiornamento », c’est-à-dire un perfectionnement qui tienne compte de la maturation de circonstances nouvelles.
Observons tout de suite que ce phénomène n’est pas, en soi, contraire à un autre phénomène qui semble le contredire ; c’est-à-dire la tradition, soit en ce qui concerne les valeurs permanentes de la vérité et de la vie, soit pour la synthèse qu’une tradition cohérente peut produire parmi de telles valeurs et leur expression en combinaison avec de nouvelles formes d’expérience humaine.
L’analyse de ce sujet nous mènerait très loin. Nous fixerons en ce moment notre attention sur ce qui concerne le renouvellement réclamé par l’Année Sainte. Nous voudrions avant tout faire observer qu’il ne s’agit pas d’un thème artificiel ou particulier, mais d’un thème suggéré par la similitude de notre programme de renouvellement général du monde et de la civilisation ; et ensuite, que le Concile œcuménique lui-même, ce grand événement dans l’histoire de l’Eglise a prévu et imposé un renouvellement non pas certes dans les vérités de la foi comme certains l’ont imprudemment supposé, et pas davantage dans les principes constitutionnels de l’Eglise même, et moins encore dans les normes fondamentales de la vie morale.
Il vaut la peine de remonter aux origines et à l’essence de la vie chrétienne pour se rendre compte de la vraie nature du renouvellement que nous souhaitons et que nous sommes en train de promouvoir. A cet effet, nous nous reporterons aux paroles de Saint Paul qui, écrivant aux Ephésiens, nous offre une formule que nous ferions bien de mettre à la base de notre renouvellement : « Je vous prie donc et vous adjure dans le Seigneur de ne plus vous comporter à la manière des gentils qui suivent toutes leurs vaines pensées, l’esprit plongé dans les ténèbres, éloignés de la vie divine par leur ignorance... Pour vous, ce n’est pas ce qui vous a été enseigné du Christ... et s’il vous a appris — selon la vérité qu’il possède — à vous dépouiller, dans votre ancienne façon de vivre, du vieil l’homme qui était en train de se dissoudre sous la poussée de convoitises séduisantes, à vous renouveler au plus intime de votre esprit, et à vous revêtir de l’homme nouveau, créé à l’image de Dieu dans la justice et la sainteté véritables » (Ep 4, 17-21). Voilà la formule : il faut une mentalité nouvelle, une authentique mentalité chrétienne. C’est là, la première réforme, la plus personnelle, la plus importante, mais aussi la plus difficile.
Nous pouvons nous interroger nous mêmes, demander à notre conscience : est-ce que je pense en chrétien ? Ma mentalité dérive-t-elle de la vérité que le Christ nous a enseignée ? Ou plutôt ne sommes-nous pas facilement disposés à placer notre mentalité personnelle au commandement de nos pensées, de nos jugements, et par conséquent de nos actions, à un niveau d’autonomie qui souvent n’admet ni suggestion ni confrontation ? « C’est ainsi que je le pense », affirme chacun et en cette « auto-opinion » chacun trouve la justification de tout comportement de sa personnalité. Pouvons-nous avoir la certitude que cette mentalité subjective et personnelle est conforme à celle que doit avoir un chrétien ? avons-nous, de nous-mêmes, l’intuition du vrai et du juste, au point de pouvoir revendiquer, face à tout rappel du magistère catholique, une légitime autonomie ? Et jaloux comme nous le sommes de notre indépendance, de notre liberté, pouvons-nous vraiment soutenir que notre mentalité est libre ? Ou au contraire, ne devons-nous pas admettre qu’à former cette mentalité, se conjuguent en masse d’autres facteurs que notre propre jugement conscient ? Qui ne voit pas que notre mode de penser, et par conséquent de vivre, est soumis à d’écrasantes influences du milieu, de l’opinion publique, des moyens de communication sociale et souvent d’intérêts personnels, tout autres que facteurs favorisant notre véritable liberté ?
Certes nous ne pourrons pas nous soustraire à de telles influences, mais nous devrons cependant maintenir un jugement critique à leur sujet et, faisant preuve de vigoureuse liberté intérieure, nous devrons nous demander à nous-mêmes : tout ceci est-il chrétien ? et ma mentalité à moi, est-elle demeurée chrétienne ?
Cette question est tellement importante qu’elle exigera de nous quelques autres considérations. Qu’il nous suffise pour l’instant de réaffirmer ce que nous disons sous les auspices de l’Apôtre : si nous voulons que le Concile, et à présent l’Année Sainte, ne constituent pas de vains épisodes de notre vie, nous devons introduire dans notre vie une mentalité nouvelle ou renouvelée : la mentalité chrétienne.
Avec notre Bénédiction Apostolique (cf. également : 2 Co 4, 16, Col 3, 10 ; Tt 3, 5 ; etc.).
Chers Fils et Filles,
Il faut que nous nous refassions une mentalité chrétienne ; cela, nous l’avons déjà dit au sujet du renouvellement de notre vie en général, mais spécialement de notre vie chrétienne, de notre vie catholique. Or, pour retrouver une telle mentalité, pour lui donner splendeur idéale et sécurité logique, pour lui conférer fécondité d’action et énergie de mœurs, l’avènement de l’Année Sainte peut se révéler salutaire pour chacun.
Que l’invitation est permanente, qu’elle naît du contexte originel de la catéchèse des Saintes Ecritures, qu’elle constitue le point d’appui de la pédagogie baptismale, de la renaissance de l’homme sous une forme existentielle différente, paradoxale, supérieure, nouvelle (qu’on se rappelle le dialogue nocturne de Jésus avec Nicodème : Jn 3, 3 et ss. ; qu’on se rappelle la confrontation, l’antithèse, la métamorphose du « vieil homme », l’homme de ce monde naturel et « l’homme nouveau » vivifié par un principe surnaturel, dont Saint Paul ne fait que parler : cf. Ep 4, 2 ; Co 3, 1 ; 2 Co 5, 17 ; etc.), tout cela, nous le savons parfaitement ; ou, plus exactement, nous devons le savoir parfaitement, si notre conscience a gardé vraiment l’effective mémoire de notre vocation terrestre. Le chrétien est un être nouveau, un être original, un être heureux. Pascal a dit très justement : « personne n’est aussi heureux qu’un vrai chrétien, ni (autant que lui) raisonnable, ni vertueux, ni aimable » (Pensées, 541). Or, nous, modernes, même si nous déclarons en communion avec la religion chrétienne (une communion souvent gardée secrète, minimisée, sécularisée), nous n’avons que rarement ou de manière incomplète, le sens de cette nouveauté de notre style de vie ; et bien souvent nous jouons à l’homme conformiste et à l’esprit fort par pur respect humain, par crainte de paraître ce que nous sommes : des chrétiens, des gens qui ont donc une propre manière de vivre, libre et supérieure, même si elle est logique et austère.
C’est pourquoi l’Eglise nous rappelle à l’ordre, nous lance un avertissement : chrétien, sois conscient ; chrétien, sois cohérent ; chrétien, sois fidèle ; chrétien, sois fort ; en un mot : chrétien, sois chrétien.
Et, à ce point-là, il serait utile d’examiner les obstacles qui nous empêchent d’imprimer à notre vie un aspect chrétien. Le diagnostic de ces obstacles, extérieurs ou à l’intérieur de nos âmes, constituerait un traité de pathologie spirituelle difficile à condenser en de brèves pages ; et il faudrait s’y référer à tout moment de notre redressement religieux et moral. Pour l’instant nous pouvons nous limiter à indiquer un facteur indispensable de ce renouvellement chrétien auquel nous aspirons ; il n’est pas difficile à détecter, même s’il n’est pas toujours facile d’y avoir recours : ce facteur est la grâce ; il est l’action du Saint-Esprit ; il est le supplément de lumière et de force, que seul peut nous procurer le contact avec la source divine de notre régénération spirituelle. Ceci ressort clairement de la parole de Saint Paul que nous avons choisie comme modèle du renouvellement que nous recherchons. Il dit : « renovamini Spiritu mentis vestrae », renouvelez-vous au plus profond de votre esprit (Ep 4-23).
Selon les maîtres de l’exégèse, « Spiritu » — « pneumati » dans le texte original — doit se référer à la grâce, c’est-à-dire à l’Esprit Saint (cf. J. Knabenbauer, Comm... ad Eph., page 132).
C’est l’efficacité qui nous découle de la passion du Christ, de son œuvre de rédemption qui, ainsi que nous l’enseigne Saint Thomas, se transmet à nous par deux voies principales : la foi et les sacrements, moyennant un acte intérieur de notre âme, la foi, et un acte extérieur : le recours aux sacrements (St Th., III, 62, 6).
Et voici que devant nous se précise alors la praxis religieuse de l’Année Sainte — qui n’est d’ailleurs pas une exclusivité de cette célébration — mais qui, à cette occasion, est mise en pratique avec un engagement tout particulier et avec l’assistance intentionnelle du ministère ecclésiastique : une profession de foi, un recours à l’action sacramentelle.
Nous voici confrontés ainsi avec un autre obstacle caractéristique qui se dresse devant le renouvellement désiré ; c’est un état d’âme qui s’est récemment diffusé et aggravé : la méfiance à l’égard de l’Eglise dite institutionnelle, de l’Eglise réelle, de l’Eglise humaine, de l’Eglise-ministre, gardienne et dispensatrice des mystères divins (cf. 1 Co 4, 1). Rappelons-nous la grande affirmation d’un célèbre penseur catholique allemand, Jean Adam Moelher, précurseur du mouvement œcuménique (1796-1843), sur la nécessité de la médiation de l’Eglise pour connaître le Christ et vivre de sa vie (cf. L’Unité de l’Eglise, 1, 7).
Si bien que notre renouvellement chrétien idéal et vital ne pourra négliger une redécouverte de notre insertion dans le corps mystique et social du Christ qu’est précisément l’Eglise catholique ; et pourra plus faire abstraction d’une libération — malheureusement trop à la mode aujourd’hui — d’une tentative de séparer le Christ de l’Eglise, comme si, en contestant celle-ci et en concédant à notre interprétation de la vérité religieuse toute critique arbitraire à l’égard de l’Eglise, on pouvait jouir d’une communion plus authentique et plus vitale avec Notre-Seigneur Jésus qui est la source de notre salut par l’intermédiaire de son Eglise.
Aussi dirons-nous avec Saint Ignace d’Antioche « discamus secundum christianismum vivere », apprenons à vivre selon le christianisme (ad Magnesios, X).
Voilà le renouvellement du Concile, voilà le renouvellement de l’Année Sainte ! Que celui qui a des oreilles, entende (Mt 13, 9) !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous allons encore vous parler du renouvellement que l’Année Sainte devrait amener avec elle chez l’homme, individuellement et chez les peuples. Renouvellement : le mot est clair, mais le sens en est obscur. Il est obscur parce qu’il n’est pas facile de cerner exactement ce à quoi il se réfère. Spontanément, on pense : il se réfère à tout, à tout ce que le monde est, à tout ce que le monde fait, à tout ce qui devrait être renouvelé. Une vision magnifique, non dépourvue cependant de graves sujets d’inquiétude. Cela signifie en effet que tout est imparfait, que tout est en désordre ; cela signifie même que tout ce que l’homme a réalisé, particulièrement au cours de ces derniers siècles, d’opérations merveilleuses, tout le progrès moderne qui a inondé la terre de prodigieuses conquêtes dans tous les domaines de l’activité humaine, n’a comblé que partiellement les besoins et les désirs de l’humanité ; que tout cela dénonce plutôt d’énormes misères, d’énormes injustices, d’énormes nécessités ; en outre, que les consciences ont été sensibilisées aux injustices, à la régression de la majeure partie des hommes, à la faim de pain, de culture, de droits, une faim qui, jusqu’à présent subie et tolérée se fait désormais lancinante, intolérable. Plus grave encore, un phénomène bouleversant : le besoin de posséder toujours, plus, de jouir de quelque forme nouvelle, supérieure, de vie, est devenu plus pressant, plus insatiable dans les classes bénéficiant le plus des progrès que chez les gens modestes, bien que ceux-ci soient devenus eux aussi, inquiets, débordants de protestations et de revendications. Cela semblerait démontrer, d’une part, qu’il n’est pas de prospérité en mesure d’assouvir l’insatiable convoitise d’être, de posséder, de jouir ; que la prospérité débouche au contraire sur le désir d’autres choses, d’autres expériences, à la place de ce que l’on a ; démontre d’autre part, que ce qu’a notre époque on appelle ordre, un ordre résultant du progrès économique et social, révèle un désordre inique causé par l’inégale distribution de ses avantages, par son évidente incapacité — tant au niveau quantitatif que, en l’observant bien, qualitatif — à rendre heureux tous les hommes ou tout ou moins à leur assurer, à tous, la satisfaction de certains besoins essentiels élevés au plan des droits, tels, avant tout, ceux de la dignité de la personne humaine, quelle qu’elle soit, pour passer aussitôt à la liberté et à un bien-être suffisant.
Et alors, voilà que de cette gigantesque et amère expérience jaillissent des phénomènes étranges et négatifs : la défiance, jusqu’à la contestation, à la révolution ; la haine sociale, jusqu’à son expression institutionnalisée entre classes, partis, tribus, peuples, civilisations ; l’ennui et le dégoût cynique de la vie, l’indifférence idéologique, le scepticisme pris pour libéralisme spéculatif, le pessimisme raffiné et total, cosmique; une sorte de suicide, pourrait-on dire, de suicide intentionnel de l’homme idéalisé, comme s’il s’agissait d’une trompeuse et périlleuse utopie ; et le recours prétendument sage, mais en réalité démentiel et désespéré, au plaisir instinctif et immédiat, à l’hédonisme égoïste et en même temps en quête et en recherche de moyens inhumains tendant à planifier et rétrécir les limites de l’humanité croissante.
Est-ce-là, le monde ? Disons : certains aspects du monde, malheureusement, mais pas tout le monde. Celui-ci baigne encore dans une grande et puissante espérance qui semble interpréter la prophétie de l’histoire : le monde peut se renouveler, encore et toujours. Mais comment ? Cette question est extrêmement féconde en réponses ; mais les réponses ne sont pas moins fécondes en autres tourments et déceptions.
Existe-t-il une solution ? une théorie qui mérite la préférence ? une interprétation qui recompose le dessein idéal de la vie humaine et la conduise à ses vrais et meilleurs destins ?
Nous pensons que si. Et nous disons cela sans intentions polémiques, ni en recourant à des formules magiques et triomphalistes. Nous croyons à l’Evangile du Christ et nous pouvons y puiser le principe de l’authentique renouvellement. C’est pour cela que nous le prêchons pendant cette période de l’Année Sainte. Le principe de renouvellement (un principe ; il y en a d’autres) est proclamé par l’antique et toujours vivante parole du Christ : « Cherchez d’abord le Royaume et sa justice et tout le reste vous sera donné par surcroît » (Mt 6, 33).
Une parole bien connue. Mais elle n’a pas fini de résonner dans la conscience de l’humanité soucieuse et volontaire. C’est une parole actuelle. C’est une parole résonnant — peut-être, en vain, hélas ! — dans ce qu’on appelle la « salle des boutons », c’est-à-dire dans les centres de direction, où mûrissent les décisions suprêmes pour la conduite des peuples. Cette parole a ceci de caractéristique et d’impérieux à notre avis : elle fait dresser une échelle des fins, vers lesquelles l’homme peut et doit s’orienter. Au sommet de l’échelle, il y a « le Royaume de Dieu et sa justice » ; si cette fin est négligée, ou reniée, l’échelle se désagrège ; on ne sait plus réellement pour qui et pourquoi l’homme vit. A la place de la première fin qui pour nous est la valeur primordiale, se substituent d’autres fins, d’autres valeurs. Certes, celles-ci peuvent renforcer l’activité humaine et par conséquent lui donner une énergie plus grande et de nombreuses capacités opératives, mais à la fin, sans ce qui compte le plus : l’ordre authentique, la sagesse, le bonheur, la paix ; ni ce don inestimable de la compensation à toute déficience, de la sécurité, de la joie de travailler et de vivre qui est l’espérance eschatologique, c’est-à-dire l’espérance d’une vie meilleure.
La recherche prioritaire du Royaume de Dieu et de sa justice provoque dans la conscience de l’homme la confrontation entre les biens auxquels un homme peut aspirer, et déplace l’axe de l’intérêt dominant et directeur de ses intentions, un axe qui a sa base dans le cœur, et son point terminal dans le mystère lumineux et polaire de la Paternité divine, tandis qu’il a son itinéraire entre l’un et l’autre pivot, dans la justice c’est-à-dire dans la dérivation logique de l’art de vivre humainement dans l’amour et dans le sacrifice, comme le Christ nous l’a enseigné.
De cette conception découle le renouvellement de notre philosophie de la vie, avec une première conséquence : un détachement, une libération, une relative dévaluation des biens temporels, de la richesse, de l’auri sacra fames qui rend les hommes égoïstes et souvent avides et cruels, ennemis l’un de l’autre, exploiteurs et antisociaux ; de cette conception dérive cette « pauvreté en esprit » proclamée par l’Evangile, laquelle ne trouvera sur la terre aucune compensation appropriée mais permettra à ceux qui la possèdent de goûter également avec un jugement tempéré, les choses de ce monde et d’en faire en même temps la voie de leur ascension vers le Bien suprême, le seul qui soit digne d’être possédé : le Royaume des cieux.
Cette « pauvreté en esprit », qui nous rend riches et pleins de sollicitude pour nos frères nécessiteux et souffrants, nous prédispose également à ces innovations économiques et sociales qui sont capables de créer une meilleure justice et une plus grande fraternité sur la terre.
Comprendre la sagesse de ce renouvellement, qui le peut aujourd’hui ? Qui le veut ? Difficile à dire : souvent, le monde ne veut même plus en entendre parler. Mais les « fils du royaume », eux oui, ils le peuvent, oui : Qu’ils le veuillent ! N’est-ce pas vrai, frères ? Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Parlons encore de renouvellement. C’est un des thèmes fondamentaux que l’Eglise présente comme programme de l’Année Sainte : le thème qui, le plus directement (mais non exclusivement), regarde la vie intérieure et personnelle, tandis que l’autre thème fondamental proposé par l’Année Sainte, la réconciliation, se réfère directement (mais lui non plus pas exclusivement) à la vie dans sa relation extérieure de communion, soit avec Dieu, soit avec le prochain.
Or, à quoi se rapporte principalement le renouvellement personnel ? Il se rapporte à une rééducation de soi-même. C’est-à-dire ? A une refonte de sa propre psychologie, soit sentimentale, soit morale, qui puisse imprimer à ses propres sentiments, à ses propres actions, un ordre, une harmonie, une maîtrise, une autodétermination capables de donner à la vie personnelle un caractère humain et chrétien de perfection — ou tout au moins la possibilité d’y tendre —, un caractère qui lui confère un cachet de beauté, de force, de pureté.
Répétons une fois de plus la parole de Saint Léon le Grand : dignite ; agnosce, christiane, dignitam tuam, reconnais ô chrétien, ta dignité. Ce n’est pas de l’orgueil ; ce n’est pas de l’exagération rhétoriques et ce n’est pas une utopie : c’est la réalité idéale de la pédagogie chrétienne. C’est la base, sinon directement un élément de la perfection, de la sainteté ; de cette sainteté que le Concile affirme solennellement être la vocation de tout chrétien, rappelant une parole de Saint Paul, une parole qui conditionne tout le programme, le style même de la vie chrétienne : « et voici quelle est la volonté de Dieu: votre sanctification » (1 Th 4, 3 ; cf. Ep 1, 4 ; Lumen Gentium, nn. 39-40). Et, se référant toujours à la volonté de Dieu, l’Apôtre poursuit : elle est « que vous vous absteniez d’impudicité, que chacun de vous sache user du corps qui lui appartient avec sainteté et respect, sans se laisser emporter par la passion comme font les païens qui ne connaissent pas Dieu... » (1 Th 4, 3-5).
Que d’enseignements, seulement dans ces quelques paroles ! il suffirait de méditer ces trois-ci : la complexité de notre être, composé, comme on le sait, de l’âme et du corps ; la facilité d’un conflit entre ces deux composantes de notre être même ; et la foi — c’est-à-dire la vraie connaissance de Dieu — qui nous est donnée comme source et comme engagement d’une vie bien ordonnée où l’âme, instruite et soutenue par la foi et par la grâce, impose sa loi au corps, non sans lui conférer un inestimable décorum et une extrême noblesse : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les temples du Saint-Esprit ?... que vos membres sont les membres du Christ ?... Glorifiez donc Dieu dans votre corps ! » (1 Co 6, 15 et ss.).
Ici pourrait s’ouvrir une des grandes leçons sur l’anthropologie propre du christianisme (c’est-à-dire sur la science de l’homme), avec le terrifiant souvenir des troubles provoqués par le péché originel hérité, même dans ses conséquences, par toute vie humaine venue au monde, et avec l’expérience que chacun peut avoir du désordre des facultés humaines : parmi celles-ci, les premières à s’imposer, si elles ne sont pas contenues, sont celles du corps (on les classe généralement sous le vocable « concupiscence »), et il en résulte une vitalité ignorante de toute loi morale. C’est précisément à ce premier aspect de notre vie qu’il faudrait appliquer cet effort de renouvellement spirituel et moral auquel l’Année Sainte nous convie à son de trompe.
Et elle a tellement raison ! Précisément parce qu’aujourd’hui la doctrine de la vie humaine est tellement perturbée. Lorsque la conscience de nos obligations morales à l’égard d’une loi divine supérieure (c’est-à-dire immanente et tout ensemble transcendante) s’est éteinte ou a été étouffée, disparaît également la crainte de Dieu qui est, selon les Ecritures, le commencement de la sagesse (Pr 110, 10 ; Qo 1, 16) ; la permissivité se présente alors comme une libération des normes sévères et sages (trop souvent tenues aujourd’hui pour des tabous, c’est-à-dire pour des mythes superstitieux), ces normes qui fixent à la conduite des limites raisonnables et la favorise d’énergies sans cesse renaissantes, qui donnent à l’homme une honnêteté digne de lui et un caractère apte à toute confrontation sociale ; il est fatal que la vie finisse par avoir pour critères le plaisir, le confort, l’égoïsme, la passion, l’instinct... ; et alors, jusqu’où s’abaissera-t-il, le niveau de la dignité personnelle ? Nous sommes tous d’accord pour admettre que l’homme a le besoin — et même le droit — de se développer toujours de manière nouvelle et plus étendue. Mais quel développement ? Un développement spontané, instinctif, dégagé de toute règle extérieure, conforme à l’enseignement de Rousseau (et, aujourd’hui, à celui de son école) qui part du principe que la nature humaine est bonne et intacte ? Ou bien a-t-il besoin, ce développement, d’une formation qui tienne compte de la nécessité d’une éducation non seulement spontanée et instinctive, mais surtout thérapeutique, en raison des dégâts que le triste héritage d’Adam a provoqués dans l’homme ; une éducation modelée d’après un type authentique d’homme, tel le Christ, ou mieux, tel le Christ Crucifié (cf. Ga 5, 24), proposé et adopté pour donner à notre vie sa structure véritable, sa perfection suprême, son titre à la félicité eschatologique et éternelle ?
Arrêtons-nous ici. Mais vous savez combien loin s’étend l’examen au sujet du renouvellement spirituel et moral auquel l’Année Sainte veut éduquer tous ceux qui en font un « acte de conversion » authentique et non pas simplement occasionnel et passager, mais un acte qui marque la vie présente d’une empreinte chrétienne, sincère, indélébile (Gaudium et Spes). Essayons de nous défendre de la trop facile corruption morale qui nous assiège de toutes parts ; une cure à la Mithridate, c’est-à-dire le recours à l’accoutumance, est absolument insuffisante pour nous immuniser ; seul en est capable l’art propre de la pédagogie chrétienne, celui de se garder « saint et immaculé... dans la charité » comme nous y invite encore l’Apôtre (Ep 1, 4 ; 5, 27).
C’est ce que nous souhaitons, avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous pensons encore à ce renouvellement de la conception humaine de la vie qui doit caractériser l’authenticité et l’efficience du chrétien tant dans sa conscience personnelle que dans la coexistence sociale. Et si, l’Evangile à la main, nous suivons les traces de cette recherche, nous nous heurtons à une parole qui est tout un programme, un programme peu facile à harmoniser avec l’élévation divine de la grâce, laquelle ainsi qu’il nous est déjà arrivé de l’affirmer, la dignité et la grandeur de l’homme atteignent une dimension splendide et majestueuse ; précisément celle d’un fils adoptif du Père, d’un frère du Christ Sauveur royal de l’humanité et d’un être qui abrite en lui la présence lumineuse et sanctifiante de l’Esprit Saint. Dans la conception et dans la réalité du catholicisme, l’homme est grand : et c’est comme tel qu’il doit se sentir dans sa conscience, dans la valeur de son œuvre dans l’espérance de son destin final. Non sans toutefois qu’un commandement qui conditionne toute la personnalité de l’homme, ses pensées, son style de vie, ses rapports avec ses semblables, lui impose d’être humble. Que l’humilité soit une exigence, nous pourrions dire constitutionnelle, de la psychologie et de la moralité du chrétien, personne ne pourra le nier. Un chrétien orgueilleux est une contradiction dans le terme lui-même. Si nous voulons renouveler la vie chrétienne nous ne pouvons passer sous silence la leçon et la pratique de l’humilité : comment résoudre avant tout le contraste entre la vocation à la grandeur et le précepte de l’humilité ? Sans recourir aux expressions célèbres de Pascal au sujet de la grandeur et de la misère de l’homme (voir Pensées, 400, 416, 417, etc.) chaque jour nous avons dans le cœur et sur les lèvres le Magnificat, l’hymne sublime de la Vierge qui, devant Dieu et tous ceux qui écoutent sa très douce voix, proclame son humilité de servante (humilitatem ancillae suae, Lc 1, 48) et, en même temps célèbre la grandeur que Dieu a opérée en elle et prophétise que toutes les générations humaines la glorifieront (ib. 48-49). Comment est-ce possible ? Comme accorder l’humilité la plus sincère et la plus opérante avec l’aveu de la plus haute dignité ?
L’apparente contradiction entre humilité et dignité ne pouvait avoir solution plus élevée ni plus autorisée. Et la première solution est donnée par la considération de l’homme devant Dieu. L’homme religieux ne peut qu’être humble. L’humilité est une vérité. La conscience cosmique engendre l’humilité : « Qu’est-ce qu’un homme, pour que tu en fasses tant de cas » (Jb, 17).
Saint Augustin qui a de l’humilité une conception toujours présente dans son œuvre, nous enseigne que l’humilité doit être placée dans le cadre de la vérité (De not. et gr. 34 ; P.L. 44, 265). Nous sommes petits ; et de plus, nous sommes pécheurs (cf. St Th. II, II, 161). A ce point de vue-là l’humilité semble logique, et tellement facile que si elle n’était pas tempérée par d’autres considérations provenant de la miséricorde de Dieu, elle nous conduirait au scepticisme, au désespoir. « Humiliez-vous sous la puissante main de Dieu, écrivait Saint Pierre, afin qu’il vous élève au bon moment ; de toute votre inquiétude, déchargez-vous sur lui, car Il a soin de vous » (1 Pier 5, 6-7). C’est l’exemple du Christ, surtout qui sera pour nous école et modèle d’humilité (cf. St Bernard, De gradibus humilitatis et superbiae P.L. 182, 941 ss.).
Sous l’aspect religieux l’apologie de l’humilité est facile et victorieuse (cf. 1 Co 4, 7). Raison de plus pour reconnaître à la religion un autre de ses mérites, nullement secondaire d’ailleurs. Mais nous pouvons nous demander : existe-t-il une humilité sans référence religieuse ? Certes, elle existe. L’humilité, en soi, c’est de la sagesse (cf. St Th. ib. 1). Socrate, par son exemple, nous l’a enseigné. Mais sa consistance morale n’est pas toujours univoque, sûre, parce qu’elle se dégrade facilement en avilissement, ou se gonfle de présomption et de vanité. Il peut facilement se faire que l’humilité personnelle, c’est-à-dire l’idée droite et équitable que l’on a de soi, ne garde pas ce caractère de droiture, confrontée avec l’idée que nous devons avoir des autres. La confrontation personnelle avec l’idée de nos semblables ne respecte pas toujours la juste mesure dans laquelle elle devrait être contenue. Nous pouvons presque aller jusqu’à dire que l’humilité, c’est-à-dire la conscience de nos limites n’est pas une vertu sociale. La confrontation avec autrui nous rend souvent complaisants envers nous-mêmes et orgueilleux à l’égard du prochain. Rappelez- vous la parabole du pharisien et du publicain au temple quand le premier dit, parlant de lui-même : « je ne suis pas comme les autres... » (Lc 18, 11).
Et ainsi sont mis à découvert deux défauts capitaux de la mentalité humaine, coupables des ruines les plus vastes et les plus graves de l’humanité : l’égoïsme et l’orgueil. L’homme centre alors sur lui-même son estimation des valeurs de la vie : il se considère comme le premier, comme l’unique. Son art de vivre consiste à ne penser qu’à soi et à soumettre autrui. Tous les grands désordres sociaux et politiques ont dans l’égoïsme et l’orgueil leur bouillon de culture où tant d’instinct humains et tant de facultés d’action trouvent leur profond aliment, mais où il n’y a plus d’amour. Et même si ce sentiment souverain, l’amour, parvient à survivre, trempé d’égoïsme et d’orgueil comme il est, il se déforme et se déprave ; il devient égoïsme collectif, il devient orgueil de prestige communautaire. L’amour y a perdu sa caractéristique la meilleure, sa caractéristique chrétienne, l’universalité, et par conséquent sa véritable authenticité, son désintéressement sincère, sa merveilleuse capacité de découvrir, connaître et servir les souffrances d’autrui d’un cœur magnanime, par la parole et par1 l’exemple comme le Christ.
Cette parenté entre l’humilité et l’amour, entre l’humilité et la vigueur d’âme, entre l’humilité et l’exercice de l’autorité indispensable à la justice et au bien commun, et enfin entre l’humilité et la prière, pourrait et devrait faire l’objet de réflexions ultérieures ; qu’il nous suffise à présent d’avoir revendiqué la place qui lui revient dans la rénovation chrétienne que nous recherchons une place indispensable et capitale, celle d’une vertu, comme dit Saint Thomas selon l’exhortation du Christ (Mt 11, 29 ; 18, 2) qui est, après les vertus théologales et la justice « les plus excellentes et puissantes », la meilleure, celle qu’il faut préférer (II-II, 161, 5 ; cf. St Augustin, de verb. Dom., serm. 69, 1 ; P.L. 48, 441).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Mercredi des Cendres : un jour marquant du calendrier liturgique et de la formation spirituelle du chrétien qui entreprend sa préparation à la célébration du mystère pascal, moyennant l’exercice de la pénitence, de la prière et des bonnes œuvres : exercice auquel nous donnons le nom de Carême. Nous laisserons à la liturgie propre à ce jour particulier l’exploration de son sens et de son application à nos âmes, invitées à la grande et sévère école quadragésimale.
Quant à la répercussion de cette journée sur le thème que nous nous sommes proposé de commenter au cours de cet entretien consacré à la spiritualité de l’Année Sainte, c’est-à-dire le thème de notre rénovation religieuse, de notre « conversion » chrétienne, nous nous limiterons aujourd’hui à considérer le heurt, la secousse, le « choc » que l’imposition des cendres et la sentence funèbre qui l’accompagne entendent produire, non seulement pour rappeler l’inexorable et éphémère fragilité de la vie humaine, naturellement sujette à la mort, mais pour remonter également aux causes de ce terrible sort ; Saint Paul nous l’enseigne dans une de ses pages les plus graves, les plus étudiées : « ... à cause du péché, la mort est entrée dans le monde » (Rm 12, 11 ).
Nous retournons ainsi à un thème qui reparaît sans cesse, tant dans la prédication que dans la conception générale de la vie chrétienne : ce thème est celui du péché. Qu’est-ce que le péché ? Il est le conflit entre notre volonté d’êtres libres et responsables, mais en même temps êtres créés et petits, et la volonté souveraine, bonne et paternelle de Dieu. Il est une action fautive, si on la considère sous un aspect religieux. Il est l’offense, volontaire et consciente, au rapport qui, qu’on le veuille ou non, intervient entre notre vie et la loi de Dieu. Celui qui pense et comprend cette répercussion transcendante de notre œuvre sur la présence vigilante, juste et amoureuse, de Dieu, sait ce qu’est le péché ; mieux, il se rend compte de son insondable, de son abyssale gravité : souvenez-vous des paroles du « fils prodigue » dans la célèbre parabole évangélique, véritable miroir du drame du péché : « Père, j’ai péché contre le ciel et contre toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils » (Lc 15, 18-21). Le péché est simultanément offense à Dieu et ruine de celui qui le commet (cf. St Thomas I-II, 85, 1 etc.). Une ruine qui, aussi longtemps que nous sommes dans la vie présente, n’est pas totale : l’homme reste homme, c’est-à-dire capable de raisonner, naturellement porté vers le bien, s’affaiblissant toutefois à le poursuivre avec des forces naturelles intactes ; l’expérience du mal que tant de gens, même parmi les éducateurs, croient utile à la formation de la conscience humaine, est comme une maladie que nous devrions, le pouvant, épargner à l’homme, principalement au jeune, déjà informé par les conséquences du péché originel mais peu préparé à recourir aux ressources de la conscience morale.
Conscience morale : voilà un autre grand chapitre de l’anthropologie, c’est-à-dire de la science de l’homme ; un chapitre, hélas, que l’homme profane et moderne tente souvent de laisser de côté lorsqu’il fait l’apologie de la conscience pour se soustraire aux exigences extrinsèques de l’obéissance, et qu’il limite la consultation de sa conscience au premier et grand chapitre de la conscience psychologique. Celle-ci, détachée de la conscience morale qui doit la guider sur le plan de la responsabilité religieuse, n’est plus bonne conseillère ; elle enregistre l’expérience intérieure et extérieure des actions humaines et se contente des enquêtes psychanalytiques, aujourd’hui à la mode, mais dénuées d’obligations éthiques, dépourvues de conscience morale. Tant et si bien que le critère de distinction entre le bien et le mal, devient purement hédoniste, pragmatique, esthétique, hygiénique. La conscience jouit d’un optimisme fallacieux et dangereux, semblable dans son application pratique à l’optimisme de celui qui ne consulte plus, ou ne consulte jamais, sa véritable et propre conscience humaine et vit sans scrupule, heureux de se concéder tout ce qui lui paraît désirable et possible.
On parle tant de conscience comme norme suprême et unique de sa propre conduite ; mais si la conscience a perdu son éclairage moral, c’est-à-dire sa sensibilité au véritable bien et au véritable mal, sensibilité qui ne peut être arrachée au pôle de l’Absolu, de la référence religieuse, où peut-elle nous mener ? à quelles expériences peut-elle abusivement nous autoriser ? le code pénal suffira-t-il à rendre les hommes bons, honnêtes et justes ? un comportement honnête selon la loi sera-t-il suffisant ? « ... je suis un galant homme ; je ne fais du mal à personne ; mon casier judiciaire est vierge... » : cela suffira-t-il pour garantir à l’homme son véritable destin éternel ? Et que dirons-nous de tous ceux qui ont étouffé leur propre conscience morale en hommage à une propre liberté irrationnelle, une liberté passionnelle, ou vénale, ou cruelle, ou, de toute manière, une licence rebelle à la loi divine ? une liberté, une licence pécheresse ? Que Dieu nous préserve d’un tel abus de la conscience !
Un jour, ce jour fatal de notre rencontre directe et existentielle avec Dieu, ne risquons-nous pas d’avoir comme réponse à nos extrêmes instances de salut : « Je ne te connais pas » ? (cf. Mt 25, 12).
Notre histoire devient dramatique. Celui qui a la sagesse et le courage de la regarder en face, avec conscience morale, et d’ouvrir les yeux sur le passé, se sentira plongé dans un état de tristesse, de peur, de tourment, caractéristique de notre école spirituelle et bien connu de la grande littérature (cf. Oreste de Euripide, Macbeth de Shakespeare) : le remords. C’est un moment critique et intense à la croisée de deux chemins décisifs menant dans des directions opposées : le désespoir (cf. Gn 4, 3-16 ; Mt 27, 3-10) ; l’humble et repentant abandon à la miséricorde de Dieu toujours prête (cf. Manfredi, Dante, II, 3, 120 ; l’Innominato de Manzoni) : cette dernière direction est l’option caractéristique du Carême, l’option de l’Année Sainte.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
La spiritualité de l’Année Sainte orientée par les deux principes religieux et moraux que nous connaissons tous désormais, le renouvellement et la réconciliation, nous mène à considérer la conversion, la metanoia bien connue, sous un de ses aspects principaux, c’est-à-dire l’aspect sacramentel de la conversion, aspect que nous appelons couramment sacrement de la pénitence, ou confession.
C’est là un thème bien connu, tout au moins dans ses termes généraux et catéchétiques, et qui renvoie le discours à l’instruction religieuse coutumière, toujours extrêmement importante tant pour son contenu doctrinal que pour la praxis pastorale, aussi bien individuelle que communautaire. Toutefois, comme le concept, l’estime et la pratique du sacrement de la pénitence n’ont pas toujours et chez tous la considération privilégiée que ce sacrement mérite, nous allons rappeler, schématiquement, quelques points dans la méditation desquels notre spiritualité jubilaire peut trouver aliment et réconfort.
Choisissons pour l’instant le point principal, c’est-à-dire la place qu’occupé ce sacrement dans le dessein du salut. La question qui s’y rapporte, a de lointaines racines historiques au III° siècle et d’autres plus récentes dans la controverse protestante. Il s’agit de savoir s’il existe dans l’économie de la foi chrétienne un sacrement de la pénitence, après le baptême. Un chrétien qui tombe dans le pèche après le baptême peut-il encore compter sur la miséricorde de Dieu ? Les péchés de quelqu’un qui a eu l’inestimable fortune de la grâce divine, c’est-à-dire, par les mérites du Christ, d’une association de sa propre vie avec celle ineffable et transcendante de Dieu (cf. 2 P 1, 4) peut-il encore trouver le pardon lorsqu’il a lui-même rompu et trahi cette alliance vitale ? Le chrétien n’est-il pas, par définition, un fidèle ? Et si, malheureusement, il n’est plus fidèle, peut-il encore prétendre, ou tout au moins espérer d’être remis en état de grâce ? Dans l’hypothèse d’une inépuisable bonté de la part de Dieu, la contribution du pécheur, fondée sur la foi, suffit-elle pour le faire retourner dans l’amitié vivifiante de Dieu et dans la communion de l’Eglise ?
Et voici la première, la paradoxale mais réelle vérité : dans le plan de la bonté de Dieu, la possibilité que même les péchés d’un chrétien, — ces péchés qui après le baptême assument une plus grande et plus repoussante gravité — soient pardonnes, existe ! Nous le savons et nous nous en réjouissons : cette possibilité existe ! L’Eglise primitive, liée à une trop étroite, trop textuelle interprétation d’une parole que nous, trouvons dans l’Epître aux Hébreux « ... si nous péchons volontairement après avoir reçu la connaissance de la vérité, il n’y a pas de sacrifice pour expier ce péché » (10, 26) était parfois rétive à admettre la rémission de certains péchés particulièrement graves et scandaleux : apostasie, homicide, adultère, mais spécialement après la persécution de Decius, lorsque le Pape Corneille d’abord, puis Saint Cyprien à Carthage eurent admis que les relaps, c’est-à-dire ceux qui avaient sacrifié aux dieux pour échapper au martyre, pourraient être réadmis à la pénitence s’ils se repentaient vraiment (cf. A. Saba, Storia della Chiesa, 1, 166 ; St Cyprien : De lapsis, P.L. 4, 463-494 ; G. Mercati, La Lett. de S. Cornelio papa ; etc.), la doctrine et la discipline de la pénitence se développèrent. N’avaient-elle pas de bons fondements dans les paroles du Seigneur (Mt 16, 19 ; 18, 18 ; 18, 22 ; usque septuagies septes ; Jn 20, 23) ?
C’est de cette largesse salvatrice que naît l’évolution de la pratique pénitentielle dans laquelle, nous le verrons, la contrition a une importance éternelle et dont dérive la confession sacramentelle qui, l’an dernier, avec la publication du nouvel « Ordo pœnitentiae » de la part de notre S. Congrégation pour le Culte Divin, a reçu sa formulation rituelle conforme aux critères tirés du Concile Oecuménique Vatican II. Ce document est certainement parmi les plus importants de la récente législation liturgique et pastorale, et nous espérons qu’il sera également parmi les plus féconds en renouvellement et réconciliation spirituelle et morale. Nous le recommandons à votre étude.
Mais, en attendant, il faut que nous fixions notre attention, notre admiration, notre exaltation sur le fait que le Christ nous a obtenu cette inestimable faveur, celle de la rémission des péchés, — si peu logiques et admissibles — après le baptême moyennant l’institution du Sacrement de la Pénitence (cf. Denz.Schon. 1601 [844], 1701 [911]). C’est là un véritable acte d’infinie bonté et de miséricorde, une authentique intervention de la puissance divine (cf. Mc 2, 7) pour la résurrection des âmes à la vie nouvelle et divine.
Donnons à ce sacrement et, si c’est nécessaire restituons-lui la dévotion, la gratitude, la joie qu’il mérite de notre foi et de notre piété. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous continuons à développer les éléments principaux de notre catéchisme, bien simples, mais si nécessaires à notre salut. Dans l’esprit du Carême et de l’Année Sainte, nous réfléchissons au sacrement de pénitence qui constitue un point marquant de notre conversion.
Face aux controverses actuelles, il n’est pas superflu d’en rappeler quelques aspects. Mercredi dernier, nous avons déjà dit un mot de l’essentiel : ce pardon est une œuvre prodigieuse de la grâce du Seigneur, qui ressuscite en nous la vie divine. Mais cette miséricorde débordante du Seigneur requiert quelques conditions de la part de celui qui en bénéficie : l’effet du sacrement de pénitence n’est pas automatique, de l’ordre magique; il s’agit d’une rencontre qui suppose une disponibilité, une collaboration humaine.
En simplifiant la vaste étude psychologique, morale et religieuse qui prendrait place ici sur ce sujet difficile, soulignons seulement deux points essentiels : la contrition et l’accusation. Pour la contrition, le Concile de Trente l’exprime bien : « Tenant la première place dans les actes du pénitent, elle est une douleur de l’âme, une réprobation de la faute commise avec la résolution de ne plus pécher » (Denz.-Sch. 1676). Pour éprouver ces sentiments, il faut avoir la conscience du péché, et donc la foi dans les relations réelles entre notre vie et la loi de Dieu. Trop souvent aujourd’hui, l’ambiance sécularisée, parfois plus que païenne, étouffe la conscience morale. L’activité humaine ne se réfère plus alors à la loi ni à la bonté de Dieu, mais plutôt à l’utilité, à l’intérêt, au plaisir, au succès, à l’autonomie absolue de la volonté ou de la passion. On peut parler d’une véritable ankylose morale. Et pourtant, quelle efficacité admirable peut avoir la contrition, surtout lorsqu’elle est, comme on dit, « parfaite », c’est-à-dire qu’elle est motivée par l’offense faite à l’amour de Dieu et par le mal, la déchéance qu’apporte en nous le péché : elle est déjà la cause du pardon de Dieu, du moment qu’elle comprend aussi le désir de recourir au sacrement de pénitence dès que possible. Nous aimons le rappeler, comme on nous l’a demandé, pour le réconfort de ceux qui se trouvent en danger de mort sans pouvoir bénéficier de la présence d’un prêtre.
Précisément, l’autre point est la confession, c’est-à-dire l’accusation des fautes à un ministre autorisé à les entendre et à les absoudre. Cette démarche apparaît bien dure à certains ; mais elle est acceptée et comprise de ceux qui ont fait l’expérience de l’humilité, qui ont eu la joie de retrouver ainsi la vérité et la justice du cœur, et d’éprouver la libération qui vient de Dieu par l’absolution sacramentelle. Oui, beaucoup peuvent en témoigner, les confessions sacramentelles, vraiment sincères, comptent parmi les moments les plus réconfortants et les plus décisifs de l’existence.
C’est comme un point de passage obligé sur le chemin de notre salut. Ici, reviennent à notre esprit les célèbres paroles de Saint Augustin : « Celui qui t’a crée sans toi, ne te justifiera pas sans toi » (Serm 169, XI ; PL 38, 923). Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Le Carême que nous célébrons actuellement en préparation au
jour de Pâques et l’imminence de cette fête sainte et dramatique nous oblige à
compléter notre sommaire catéchèse par un rappel à l’esprit de pénitence ; ne
sauraient en effet en manquer ceux qui considèrent Pâques comme un événement
central de notre observance religieuse et comme un encouragement à pénétrer
dans le mystère du salut en y participant personnellement et de manière intense
(cf. Const. Ap. Paenitemini, 27, novembre 1966, IX, 2).
Par sa logique intrinsèque, l’esprit da pénitence impose une certaine pratique pénitentielle ; autrefois extrêmement exigeante pour tout le peuple fidèle, celle-ci est aujourd’hui infiniment plus souple, moins sévère dans ses obligations (le jeûne, par exemple, n’est plus prescrit que pour deux jours : le mercredi des Cendres et le Vendredi Saint) : mais il n’empêche que trois pratiques pénitentielles : la prière, les mortifications et les œuvres de charité restent tout particulièrement recommandées à la bonne volonté de chaque fidèle.
Mais un acte sacramentel, classique et obligatoire, continue à qualifier et enrichir cette période de conversion et d’expiation : c’est, comme tout le monde le sait, la confession, ou pénitence, par antonomase, au sujet de laquelle la récente réforme liturgique a promulgué d’excellentes règles et instructions. Nous pensons que celles-ci également sont connues ; mieux nous recommandons aux Pasteurs et aux Maîtres dans l’Eglise de Dieu de les propager, aux communautés ecclésiales et aux fidèles en particulier de les étudier et de les méditer.
Dans notre allocution d’aujourd’hui nous appelons cette fois votre attention sur l’aspect ministériel de ce sacrement de la Pénitence. Il existe à présent une tendance aberrante qui voudrait s’affranchir de la discipline rituelle et ecclésiale que ce sacrement comporte nécessairement, en faisant couramment l’apologie — excellente, mais insuffisante — du caractère intérieur et tout personnel que la pénitence authentique exige et produit dans l’âme de celui qui en a compris la nécessité et la nature : conversion du cœur à Dieu et nouveau rattachement à la vie divine de la vie humaine tombée dans le péché et donc dans la mort.
Notez que cet aspect intérieur, intime et profond, de la réconciliation d’une âme pécheresse avec Dieu, non seulement est conservé, mais encore réclamé aujourd’hui et même aujourd’hui plus que jamais, étant donné le degré de maturité de la conscience de l’homme moderne et la simplification de l’ascèse publique et privée requise par les normes ecclésiales en vigueur. Mais si cette réconciliation personnelle du pécheur avec Dieu est toujours possible et, en cas de nécessité, suffisante pour obtenir, moyennant un acte de contrition parfaite, le pardon qui redonne la grâce (c’est l’enseignement du catéchisme), encore faut-il rappeler que cet acte doit inclure, au moins implicitement, l’intention de recourir, dès que possible, au ministère qualifié du prêtre : car c’est lui qui est revêtu du prodigieux pouvoir de remettre les péchés et de réconcilier le frère infidèle avec Dieu et avec la communauté vivante de l’Eglise.
Il importe maintenant d’observer que le péché, s’il est grave, ne brise pas seulement le lien vital du pécheur avec Dieu, mais produit un autre effet négatif auquel l’Eglise — spécialement et publiquement, dans les premiers siècles — a toujours donné une grande importance : la rupture du lien social et spirituel avec la communauté de l’Eglise. Le péché n’est pas seulement offense à Dieu et ruine pour celui qui le commet : il blesse tout autant la communion ecclésiale (cf. Ordo Paenitentiae, n. 5). C’est si vrai que pour certains péchés graves bien déterminés le Code de Droit Canon prévoit (« latae sententiae », comme disent les canonistes), l’excommunication, c’est-à-dire l’exclusion ipso facto du fils infidèle de la participation aux bienfaits de la charité ecclésiale.
Le péché nuit également à l’Eglise ; et ce dommage fait à la communauté ecclésiale se retourne contre l’auteur de cette offense : il se fait que le pécheur interrompt lui-même, pourrait-on dire, le flux vital qui l’unissait à l’arbre vital de l’Eglise, même si celle-ci n’intervient pas par un acte explicite de rejet, par une excommunication prononcée canoniquement.
Rappelons-nous cette triste possibilité, pour confirmer la nécessité du ministère sacerdotal : il est humain, c’est vrai, dans ses formes et dans ses limites, mais surhumain dans son pouvoir de réaliser la parole divine dont le prêtre est le ministre autorisé. « Les péchés seront remis à ceux à qui vous les remettrez ; ils seront retenus à ceux à qui vous les retiendrez » (Jn 20, 23).
Sublime Evangile ! Evangile des plus lumineux, des plus riches en consolations. Evangile qui oblige, Evangile transfusé et opérant dans la discipline de la sainte Eglise de Dieu. Cet Evangile nous suggère une double recommandation.
Aux prêtres va la première, et elle mériterait un ample et bien intéressant développement : Frères prêtres, habituez-vous sérieusement à ce ministère de salut, spécialisez-vous ; c’est un ministère délicat et onéreux ; mais il est merveilleux : c’est un véhicule immédiat de grâce, une véritable médecine des âmes, une source de lumière et de sagesse, un exercice inépuisable de bonté, et, pour le ministre lui-même, une école d’expérience et d’humilité. Ne le négligez pas, ne vous en acquittez pas à la hâte et, surtout, ne le profanez jamais ! Faites-en l’exercice patient et sage de votre charité sacerdotale.
La seconde recommandation s’adresse aux fidèles, à tous les fidèles : ayez confiance dans la confession sacramentelle, moment caractéristique — d’abord difficile mais ensuite très consolant — de l’expérience de la miséricorde divine. Comme vous choisissez avec soin un bon médecin pour la santé physique, ou un psychanalyste averti pour la cure de l’esprit sachez choisir aussi, si vous le pouvez, le médecin de l’âme : discret, mais sage, bon vrai dispensateur de réconfort, de conseil, d’avertissement, de grâce ; la grâce de la résurrection, la grâce pascale !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
La célébration liturgique de la Semaine Sainte exige de nos fidèles (nous pourrions dire, d’ailleurs : de toute personne intelligente) une réflexion préparatoire au sujet du sens objectif de l’événement qu’une telle célébration entend non seulement évoquer et représenter, mais, en un certain sens, revivre.
C’est là le premier aspect de l’acte liturgique qui s’impose à notre attention ; un aspect souverainement intéressant que la mentalité religieuse, éduquée au sens transcendant et extra-temporel des rapports avec Dieu, trouve évident et attrayant : c’est le propre de la religion de conférer une virtualité permanente aux faits religieux, caractérisés par une présence divine, mieux, par un dessein divin. « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde ; il ne faut pas dormir pendant ce temps » a dit Pascal (cf. Le mystère de Jésus). Le mystère pascal se perpétue mystiquement dans le temps ; il s’accomplit aujourd’hui.
C’est pourquoi, il ne nous est pas seulement concédé d’assister aux cérémonies célébratives de la Liturgie, mais il nous est aussi permis, et même recommandé, d’y prendre part. La participation à la Liturgie, enseignée de tout temps par l’Eglise, est devenue un programme favorisé par le récent Concile. Certes, nous pouvons assister en spectateurs au déroulement liturgique ; mais si nous avons réellement compris sa signification et ses finalités nous devons en être, d’une certaine manière, les acteurs, ou, tout au moins, nous mettre en syntonie avec l’action commémorative et reporter notre psychologie religieuse au moment et à la scène où elle a son origine. Et nous devrons ainsi nous considérer comme commensaux de la dernière Cène, être présents sur le Chemin de la Croix, foudroyés par les mystérieuses apparitions de Jésus ressuscité. Le langage liturgique entend être un diaphragme transparent qui permet à notre actuelle et physique humanité de s’associer aux événements et aux sentiments auxquels elle se réfère. Et ainsi, aujourd’hui, nous nous sentons pris d’une sorte d’enchantement auquel l’incessant envahissement du spectacle moderne, théâtral autant que cinématographique, nous habitue, avec cette différence essentielle, par rapport à la représentation liturgique : que le spectacle profane, nous le savons, nous divertit, nous absorbe peut-être même, mais ne parvient pas à nous tromper sur son caractère substantiellement extérieur, et, le plus souvent d’une irréalité gratuite ; il touche les sens, envahit l’imagination, émeut peut-être l’esprit ; mais nous avons conscience qu’en réalité il ne nous concerne pas ; le spectateur y reste passif, toujours libre de se soustraire au charme de ce « divertissement », au sens étymologique de diversion, de détachement de la réalité concrète que nous vivons (cf. encore Pascal, 11 ; cf. également Bossuet, Sur la Comédie, Oeuvres 11, 237). Par contre, la représentation liturgique, ne se borne pas à évoquer le souvenir des gestes et des paroles du Christ : elle rend opérante son action salvatrice (cf. St Th III, 56, 1-3 ; Vagaggini, Il senso teologico della liturgia - le sens théologique de la liturgie, p. 98 et ss.). Tout comme l’évocation d’une grande figure, si digne soit-elle (par ex. celle de Socrate) est bien différente du souvenir humain-divin du Christ, en ce sens qu’il est, Lui, le principe toujours agissant de notre salut ; un tel souvenir ravive en effet ses caractères propres, tant exemplatifs que réels (cf. Enc. Mediator Dei, n. 163) qui confèrent à la liturgie un caractère tout personnel, une dignité incomparable ; c’est une représentation sui generis, qui s’insère dans l’actualité, dans la vie vécue. Si bien que le sentiment de distance et de caractère extérieur n’ont pas place chez le fidèle qui participe à la liturgie. Et alors, en célébrant la fête de Pâques, le fidèle se sent envahi, et même écrasé par la qualité dramatique de l’heure) vécue par le Christ « Mon heure » comme Il l’appelle (cf. Jn 2, 4 ; 12, 23 ; 17, 1, etc.). Et alors le caractère dramatique, vraiment extraordinaire et unique, de l’invocation liturgique explose dans toute son incomparable violence. Qu’est-ce qu’un drame ? se demande un auteur moderne, maître en la matière (le regretté et sagace Silvio D’Amico). « Le Drame, on pourrait le définir ainsi : « représentation scénique d’un conflit » (Storia del Teatro dramm., 1, 23). Et si le conflit marque le heurt sanglant de forces transcendantes et immanentes, ne serait-ce pas de la tragédie ? et la tragédie n’enregistre-t-elle pas des gradations qui classent leur violence, leur grandeur, leur fatalité, leur mystère ? : « Ne saurait être un personnage tragique », constate un critique clairvoyant et indiscuté (le regretté Renato Simoni), celui qui ne participe pas pleinement... à la douleur humaine. C’est pour cela que sont tragiques la prière du Christ : Père, si c’est possible, éloigne de moi ce calice amer ! et ce « Consummatum est » qui, avec l’angoisse la plus héroïque, résume la plus grande des catastrophes » ib. 11-12). Que dirons-nous alors, quand nous savons (oh ! bien plus dans les paroles, dans les textes théologiques que dans l’incommensurable réalité spirituelle, ontologique, cosmique) que la tragédie dont le Christ a été le protagoniste s’appelle rédemption, le mystère que la doctrine catholique qualifie comme le plus difficile de tous ! là où le duel de la mort et la vie se combat de la manière la plus stupéfiante (cf. la séquence pascale : mors et vita duello conflixere mirando), où la profondeur abyssale du mal, le péché dans sa totalité négatrice et meurtrière, se mesure avec la profondeur suave de l’Amour, dans sa toute-puissance vivifiante et ressuscitante ?
Il y aurait vraiment de quoi rester atterrés, quasi paralysés, si, dans le déroulement de cet ineffable événement, nous ne savions que Jésus est mort et ressuscité avec nous, pour nous, en nous (cf. L. Boyer, Le mystère pascal, 11-12 ; G. Bevilacqua, L’uomo che conosce il soffrire ; St Augustin, ad Galatas, 28 ; etc.).
Concluons : coupables, responsables, spectateurs, participants, sauvés par le mystère pascal, que la célébration de ce mystère en cette année de grâce, ne soit pas inutile pour nous.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Pâques est une fête si importante qu’il faut non seulement la célébrer, mais encore la méditer et puis la vivre. Elle exige prolongement spirituel en raison de la préparation qui l’a précédée et qui a enrichi les âmes des fidèles — des néophytes principalement — d’un trésor d’enseignements qui n’avaient pas un caractère simplement transitoire mais avaient pour but d’initier les chrétiens et surtout les néo-chrétiens, à une manière nouvelle et caractéristique de penser et de vivre ; cette pédagogie n’est nullement éphémère ; au contraire, elle se perpétue avec la célébration de la grande journée pascale. De plus, le mystère pascal introduit dans les âmes tant de motifs de réflexion, tant de vérités à croire et à appliquer à la vie vécue que cela impose cette continuité spirituelle et morale qui vaut au fidèle sa qualification la plus marquante de chrétien.
Quels sont les aspects de cette réflexion nouvelle ? Ils sont nombreux. Le premier devrait être le silence intérieur. Si nombreuses sont les voix qui ont frappé et ému nos esprits qu’il sera sage d’en écouter à nouveau les échos intérieurs, d’en méditer la signification, d’en goûter encore les saintes émotions. Il ne s’agit pas maintenant de ce silence qui étouffe les voix entendues et tombe dans l’inertie et le sommeil ; mais bien de ce silence dans lequel l’esprit, soustrait aux stimulants des sons extérieurs, s’écoute lui-même, évoque à nouveau les voix et les impressions enregistrées par la conscience, les médite, les rumine, les absorbe, les confie à la mémoire et à la volonté ; et ceci pour nous faire apprécier ce silence mystique qui est déjà colloque avec Dieu et déjà réponse tacite au colloque avec le langage ineffable de l’Esprit Saint ; car l’Esprit Saint lui-même, interprète de la parole du Christ et converti en maître intérieur, nous exprime, et par nous exprime à Dieu, une manière inexprimable de prier (cf. Rm 8, 26-27).
Peut-être ne sera-t-il pas facile à chacun de rentrer tout de suite après Pâques dans cette cellule intérieure de grand silence où celui qui est entraîné à l’art de la prière peut intercepter les accents mystérieux du mystère pascal. Plus facile, plus commun, et parfaitement légitime est au contraire une autre manière de repenser un si grand mystère pascal, spécialement si sa célébration a été préparée, si l’on y a participé ; c’est l’expérience d’une onde immense d’exultation ; c’est l’expérience non seulement passive, mais autant que possible, provoquée, de l’âme elle-même, consciente de la dimension (le terme semble ici parfaitement approprié) de l’amour du Christ : « la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur » comme le note Saint Paul (Ep 3, 18-19) : comment ne pas chanter ? comment ne pas proclamer « Magnalia Dei » (cf. Ac 2, 11 ) les grandes choses de Dieu, comme la Vierge dans son « Magnificat » ? comment ne pas épancher la plénitude des sentiments accumulés durant le laborieux apprentissage du Carême et la dramatique liturgie du triduum pascal ?
Mais arrivés à ce point, c’est-à-dire à celui d’une réflexion immédiate et globale au sujet de Pâques, triomphe de la vie nouvelle, déjà parfaite dans le Christ, pour nous aussi déjà commencée, et, pour l’avenir, promise dans une plénitude proportionnée, comment pouvons-nous trouver des expressions adéquates ? L’Eglise qui sait bien à quelle cime ineffable peut s’élever le sentiment religieux, a trouvé une solution : celle de condenser le jubilé, l’émotion, l’amour, en une seule parole, un une seule exclamation : alleluia! Voilà le cri pascal : c’est un cri biblique des plus antiques nous le trouvons dans l’Ancien Testament (voir Ps 135, 3), et il a pénétré profondément la liturgie du Nouveau Testament. Il signifie : Louez le Seigneur ! Puis, il a été utilisé spécialement pour donner à la joie spirituelle sa note spontanée et explosive qui dit tout et voudrait en dire plus ; le chant sacré y a trouvé un thème pour ses mélodiques divagations enchantées et enchanteresses, comme la voix y a trouvé de puissantes acclamations collectives ; mais alléluia ! sert surtout pour exprimer une joie exubérante jaillissant du cœur débordant de foi et d’amour (cf. Ap 19, 1-7).
Alléluia! restons-en à ce cri pascal ! Pour le faire nôtre, avec la liturgie de l’Eglise. Puis pour inscrire dans le code de notre mentalité catholique cette règle fondamentale : notre foi, notre vie religieuse sont foncièrement optimistes. Mieux, elles sont faites pour la béatitude. Dramatique, douloureuse et même terrible en certains de ses accents et en certains de ses dogmes les plus graves, l’adhésion au Christ et à son Eglise est orientée vers la joie, vers la félicité. Le chrétien, le fidèle, le saint, ne peuvent qu’être heureux. Toujours, même dans les tribulations (cf. 2 Co 7 ; 4). « Et personne, a dit Jésus, ne pourra vous enlever votre joie » chrétienne (Jn 16, 22). Alléluia, donc ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
Frères et Fils bien-aimés.
Ces jours qui suivent Pâques, la fête du mystère suprême concernant Jésus-Christ, notre Seigneur (cf. R. Guardini, Il Signore, VI, 2) et concernant notre salut (cf. 1 Co 15, 20), nous devons les vivre dans la méditation et dans l’exploration de cette extraordinaire nouveauté de la Résurrection qui se greffe, d’un côté, dans l’histoire évangélique et dans l’expérience de la vie naturelle (cf. Jn 20, 27) et d’un autre, la dépasse et la transcende, nous obligeant et nous invitant à apprécier un premier avant-goût — à notre portée — de la vie que nous devons appeler surnaturelle. Bien que cette super-expérience de l’existence chrétienne dans le royaume de la Résurrection soit assez limitée — l’Evangile lui-même le reconnaît (cf. Jn 21, 25) — elle ne peut cependant pas manquer d’attirer et d’enchanter notre curiosité spirituelle et, si nous le voulons, d’alimenter une méditation inépuisable d’où jaillit alors une inextinguible aspiration, ascétique autant que mystique (cf. S. Aug. De civ. Del, 19, 27). Il nous suffit des toutes premières impressions provoquées par le Christ ressuscité pour embraser notre foi et susciter notre admiration.
Fixons maintenant notre attention sur le salut inattendu, trois fois répété dans le même contexte évangélique, de Jésus ressuscité, apparaissant à ses disciples, rassemblés et enfermés dans le Cénacle, par crainte des Juifs ; le salut devait à l’époque être habituel, mais dans les circonstances où il fut prononcé, il acquiert une plénitude stupéfiante ; vous vous en souvenez, c’est celui-ci « Paix à vous ! ». Un salut qui avait vibré dans le cantique de Noël (Lc 2, 14) : « Paix sur la terre » ; un salut biblique, déjà annoncé comme promesse effective du royaume messianique (Jn 14, 27), mais à ce moment-là communiqué comme une réalité qui prend corps dans ce premier noyau d’Eglise naissante : la paix la paix du Christ victorieux de la mort et des causes proches et lointaines de ses effets terribles et inconnus.
Jésus ressuscité annonce, mieux, il fonde la paix dans les âmes égarées de ses disciples. Nous ne parlerons pas en ce moment de la paix et de ses multiples significations ; nous nous bornerons à vous inviter à une méditation attentive au sujet de la paix du Seigneur entendue dans sa signification première, la signification personnelle, intérieure, celle, morale et psychologique, qui se confond avec la félicité, celle que Saint Paul inscrivait parmi les fruits de l’Esprit, après la charité et la joie, se fondant presque avec celles-ci (Ga 5, 22). Cette heureuse fusion n’est pas étrangère à quelque commune expérience spirituelle de notre part; elle est pour ainsi dire la meilleure réponse à notre question sur l’état de notre conscience quand on peut dire à juste titre : ma conscience est en paix.
Qu’y a-t-il de mieux pour un homme conscient et honnête ? La paix de la conscience n’est-elle pas le meilleur réconfort que nous puissions trouver en nous-mêmes ? Et un tel réconfort ne surpasse-t-il pas toute autre consolation, tout autre apport tranquillisant qui pourrait nous venir de l’extérieur ? Celui qui veut vivre avec le témoignage intérieur d’une propre vérité, d’une propre justice, ne doit-il pas le chercher au fond de sa propre conscience, de son propre cœur ? Et n’est-ce pas le premier malheur de l’homme, celui d’être accusé par sa propre conscience ? Et n’y a-t-il pas une dégradation de l’homme lui-même dans la tentative — hélas ! souvent habituelle et orchestrée par des manœuvres mensongères — d’étouffer le malaise insistant de sa propre conscience pour revêtir une respectable dignité extérieure ou pour neutraliser sa propre sensibilité morale par des audaces permissives dénuées de scrupules ?
La paix de la conscience est la première félicité authentique. Elle aide à être fort dans l’adversité ; elle maintient la noblesse et la liberté de la personne humaine même dans les plus graves situations où elle peut se trouver ; la paix de la conscience demeure en outre la bouée de sauvetage, c’est-à-dire l’espérance de récupération de sa propre réhabilitation, de sa propre estime, de sa propre renaissance morale, alors que le désespoir devrait avoir le dessus dans le jugement de soi. Mais est-il possible d’avoir, est-il possible de récupérer une véritable — et non illusoire — paix de la conscience, grâce uniquement à nos propres ressources morales ? Qui, dans le meilleur des cas, soldera les débits, c’est-à-dire les remords du passé ? Qui garantira une sécurité certaine pour l’avenir ?
Il est beau de noter, précisément dans le cadre de l’Evangile que nous sommes en train de méditer, celui de l’incomparable don de la paix intérieure, le premier don fait aux siens par le Christ ressuscité, il est beau, dirons-nous, de noter, comment Jésus a tout aussitôt institué le talisman, c’est-à-dire le sacrement qui peut donner la paix, la paix à la conscience : le sacrement du pardon, un pardon ressuscitant, celui de la pénitence sacramentelle, qui a le pouvoir d’effacer nos débits sur le livre de Dieu (Jn 20, 23), et, par conséquent rendre innocence et vie nouvelle aux âmes, de les rendre à leur véritable et essentielle condition, de les rendre plus réelles et plus désireuses d’une thérapie miraculeuse qui ne soit pas notre propre conscience, miroir parfois imparfait de notre être devant l’œil pénétrant et infaillible de Dieu.
Paix à vous ! quel salut vivifiant quelle définition première de celui qui a la chance — et tous peuvent l’avoir — de participer de manière vitale, fut-elle même encore mesurée, à la vie du Christ ressuscité ! N’est-il pas toujours calme, heureux, bon, exemplaire, celui qui a vraiment la paix du Christ dans le cœur ? Paix à vous, donc ! ce salut est plus qu’un souhait : il est une invitation, il est un principe, que la liturgie et la conversation chrétienne ont adopté et que nous, aujourd’hui, nous vous renouvelons, avec notre Bénédiction Apostolique.
Pâques, très chers Fils, la fête de Pâques récemment célébrée doit encore nourrir nos pensées, doit encore être l’objet de notre vie spirituelle. Et parmi les divers motifs pascals il en est un qui doit nous intéresser personnellement de manière particulière : ce motif est la nouveauté, le renouvellement ; il est aussi un des thèmes dont la spiritualité de l’Année Sainte doit tirer son inspiration caractéristique et déterminante.
Une question simple, mais fondamentale : notre vie, telle qu’elle était avant que le mystère pascal nous soit communiqué, est-elle restée la même après qu’un tel mystère non seulement nous a été annoncé, mais nous a été communiqué, nous a été donné en partage ? Si le baptême fait de l’homme un chrétien, comme nous le savons, quel fait, quel élément a été introduit dans sa vie ? Un simple phénomène extérieur, tel que l’inscription du baptisé dans le registre des membres de cette société, de cette institution sociale qui s’appelle l’Eglise ? Ou vraiment, quelque réalité nouvelle, existentielle, surnaturelle est-elle entrée dans la vie profonde, dans l’essence intime, dans le destin décisif du baptisé lui-même ? La demande est assez grave ; elle peut soulever quelque doute du fait que, de prime abord aucun signe extérieur, sensible, opérant de lui-même, ne distingue l’existence naturelle de l’homme, de celle surnaturelle, du baptisé. Nous centrons notre enquête sur le baptême parce que celui-ci est le premier des sacrements, qu’il est la porte de la religion chrétienne ; parce qu’il est l’insertion dans ce merveilleux dessein du salut qui nous rend, grâce à une parenté nouvelle et ineffable, fils adoptas de Dieu, participant dans une certaine mesure à sa nature même (cf. 2 P 1, 4). Le baptême nous rend frères du Christ, et membre de cette humanité destinée à faire partie de son Corps mystique et universel qui s’appelle l’Eglise (cf. Col 1, 24), et qui est animé d’un nouveau flux vital, la grâce, c’est-à-dire l’action vivifiante et sanctifiante de l’Esprit Saint, l’Esprit du Christ, envoyé par le Père (cf. Ga 4, 6). Cette extraordinaire élévation de l’être humain à ce sommet de la vie divinisée ne s’arrête pas au baptême, nous le savons ; grâce aux autres sacrements (cf. St Th. III, 73, 3 ad 3), et avec les charismes et les vertus chrétiennes, celle-ci se développe, évolue, s’amalgame avec l’expérience de la vie naturelle, et celle-ci subit une sorte de métamorphose, de symbiose entre l’existence commune, profane, et l’existence extraordinaire de la grâce ; c’est ce renouvellement qu’il faut maintenant considérer.
Disons-le en bref : dans l’intention salvatrice de Dieu le mystère pascal ne se restreint pas au drame personnel du Christ mais il se communique ; la rédemption opérée par le Christ s’adresse et s’étend merveilleusement à toute l’humanité qui l’accepte, qui la fait sienne. Par quelle voie ? Par deux voies principales : la voie de la grâce, qui suppose la foi, et la voie des mœurs chrétiennes.
Or cette seconde voie engage spécialement notre vie spirituelle avant et après la célébration liturgique. Le renouvellement moral est une mise en condition préalable, il prépare la rencontre avec les mystères de la croix et de la résurrection du Seigneur; et il est une conséquence féconde pour celui qui a été associé à de tels mystères. Rappelons ces paroles de Saint Paul, qui synthétisent ce programme rénovateur : « Par le baptême nous avons été ensevelis avec le Christ dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle... (Rm 6, 4). Le mystère transcendant de la rédemption devient pour nous, encore pèlerins dans le temps, le fil conducteur de la vie nouvelle, de la vie chrétienne. Citons encore Saint Paul : « Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu ; c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre. Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais transformez-vous en renouvelant votre esprit... » (Rm 12, 1-2).
Que de choses nous pouvons tirer de ces très brefs rappels doctrinaux ! Nous pouvons apprendre la transcendance de l’enseignement chrétien : celui qui, par incrédulité ou par esprit laïque radical, rejette cette sagesse supérieure, éteint la lumière du Christ sur sa vie ; cela semble nous libérer de dogmes difficiles, étrangers, coercitifs, alors que nous nous privons de la foi et de la véritable science de la vie. Nous nous privons de la lumière d’en-haut, projetée librement et amoureusement sur nos pas, nos pauvres pas désorientés et bientôt déroutés par l’obscurité ou par l’insuffisant éclairage de la pensée profane. Nous devons apprendre à voir le rapport salutaire entre religion et vie et comprendre que celle-ci ne peut que gagner dans un tel rapport : sens, noblesse, énergie, espérance, joie de vivre, joie d’être ainsi interprétée, libérée sauvée. Nous pouvons apprendre à quel point la participation aux célébrations liturgiques est source pure et inépuisable de ce renouvellement mental et moral que nous sommes en train de rechercher. Voilà ce que nous vous recommandons, avec notre Bénédiction Apostolique ( cf. la toujours belle et lyrique exaltation de la doctrine de l’Eglise dans Saint Augustin, De moribus Eccl. cath., P.L. 32, 1336-1337).
Nous ne pouvons pas, Frères et Fils bien-aimés, et nous ne devons pas, en cette période qui fait suite à Pâques, détacher notre pensée du fait, du mystère de la Résurrection du Seigneur. Il s’agit là d’un événement capital. Saint Paul l’affirme de manière catégorique : « Si le Christ n’est pas ressuscité, vaine est notre prédication et vaine est votre foi » (1 Co 15, 14). La Résurrection de Jésus est la base, le pivot de notre religion. Il est de la plus haute importance que notre conviction à cet égard soit claire, ferme et sûre. Instinctivement, comme dans le milieu juif où ce prodige eut lieu, nous serions peu disposés à l’admettre comme historique, comme vrai, comme réel. Les Apôtres eux-mêmes accueillirent avec scepticisme la nouvelle de la Résurrection du Seigneur. Eux, qui en avaient été avertis de nombreuses fois par les paroles du Maître (Mt 16, 21 ; 17, 23 ; 20, 19), eux-mêmes voulurent, comme Thomas, une preuve sensible, et celle-ci leur fut à maintes reprises donnée de manière imprévue et privilégiée (Lc 24, 7 ; 24, 24 et ss. ; etc. Jn 21, 7, 12 ; Ac 1, 3 ; 10, 41). La preuve se multiplia, fut donnée à beaucoup d’autres également (1 Co 15, 6) et même, après l’Ascension, personnellement, à Saint Paul (1 Co 15, 8). Mais Jésus voulait établir avec ses disciples un rapport différent de celui, ordinaire, de notre vie temporelle : le lien de la foi, d’une foi d’abord née de l’adhésion aux premiers témoins oculaires de la Résurrection et aux plus qualifiés de ceux-ci : les Apôtres ; une foi engendrée chez le croyant par la voie, mystérieuse celle-ci, de la grâce, c’est-à-dire de l’action de l’Esprit ; la foi est un don de Dieu.
Elle mérite une étude spéciale, cette relation que nous avons avec le Seigneur, ce lien de la foi comprise dans sa signification religieuse, authentique et surnaturelle ; aussi, joindrons-nous aux résolutions suggérées par la célébration pascale, celle de préciser dans notre esprit la doctrine de la foi, celle de la vouloir pour nous, pure et sûre, celle d’éclaircir le concept et la fonction de la foi dans le plan de notre salut, spécialement face aux controverses protestantes, modernistes et actuelles, qui malheureusement sont légion. Et l’on pourra conclure une fois de plus qu’est possible, et même facile et heureuse, la coexistence du savoir naturel, psychologique ou scientifique qu’il soit, et la connaissance au moyen de la foi.
Dans diverses et très savantes commémorations qui se font un peu partout, revient opportunément d’actualité un grand maître du siècle dernier : John Henry Newman (1801-1890) qui, grâce à de longues et très fines analyses de la pensée spéculative, morale et religieuse, passa de l’Anglicanisme au Catholicisme. On lui doit un livre, sans doute peu facile à lire, mais célèbre, et non seulement pour son époque, un livre qui, par ses nombreux mérites et sous de nombreux aspects garde toute sa valeur pour la nôtre : Grammar of Assent, 1870 (Grammaire du Consentement, ou : de l’Assentiment). Comme on le sait, Newman fut prêtre de l’Oratoire Anglais, puis Cardinal ; son nom nous rappelle celui d’un autre oratorien, italien celui-ci, mort il y a dix ans, le Père Giulio Bevilacqua, Cardinal lui aussi, et auteur d’un livre que l’on ne devrait pas oublier dans la bibliographie religieuse : La luce nelle tenebre (La lumière dans les ténèbres) un livre tourmenté et prophétique, qui ne manque certes pas d’utilité pour la discussion moderne sur notre foi.
Revenons à notre thème, celui de la Résurrection et relevons un fait qui tombe à propos, le fait, postérieur à la Résurrection, de Le connaître enfin, le Christ ; cette connaissance de la vérité au sujet du Christ, rendue consciente — pour autant que c’est possible à notre esprit informé par la révélation — grâce à la sublime et mystérieuse théologie qui le concerne : les grandes Epîtres doctrinales de Saint Paul (qui ont précédé, non par le kérygme, c’est-à-dire la première prédication sur l’annonce de la Bonne nouvelle, mais la rédaction des Evangiles), ces Epîtres donc, nous documentent à propos de la première réflexion sur Jésus-Christ, inspirée certainement par le Saint-Esprit ; une réflexion ni mythique, ni emphatique, mais conforme à la vérité vécue et qui pénètre enfin, après Sa résurrection, dans Sa réalité humano-divine. Certes la vie terrestre de Jésus avait laissé transparaître de mystérieuses et ineffables visions: dans ses paroles à Lui, ou encore dans la confession de Pierre, ou dans la Transfiguration, etc. Mais sans que les Apôtres eux-mêmes aient compris complètement le divin secret de l’incomparable expérience de leur conversation privilégiée avec Jésus. C’est après la résurrection qu’ils comprendront (cf. les discours de Pierre dans les Actes des Apôtres ; les disciples sur le chemin d’Emmaüs, etc.).
Et ceci doit renforcer sérieusement notre condition de disciples lointains des temps évangéliques : l’intelligence de la foi peut remplacer, peut dépasser la connaissance directe et sensible de la présence historique, vérifiable, du Seigneur. Les Saints nous l’enseignent. Et ainsi, par la réflexion, la prière, la méditation, avec notre amour vigilant, nous sommes, nous aussi, présents au Christ ressuscité qui, en quittant la terre, nous a promis : « Je suis avec vous » (Mt 28, 28).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Nous ne sommes pas sans savoir quel souvenir historique mobilise et exalte aujourd’hui la nation italienne ; il aura sa place dans nos prières invoquant la paix, la justice, le pardon, le renouveau pour chacun. Mais ici, en ce lieu et au moment de ce religieux recueillement jubilaire, nous nous concentrerons sur le thème de l’Année Sainte.
Et brièvement.
Une seule parole, Frères, que nous vous présentons sous forme de question : pourquoi êtes-vous venus ?
Pour une excursion ? un voyage touristique ? une démarche pieuse ?
Ou simplement pour donner votre adhésion à l’Année Sainte, au Jubilé, avec les autres, comme les autres, sans trop chercher à pénétrer le sens authentique et profond de ce moment exceptionnel qui entraîne les foules, secoue l’Eglise, et voudrait même impliquer l’humanité toute entière. Etes-vous venus apporter votre adhésion passive ? comme cela, pour faire nombre ? pour participer à une expérience religieuse originale ?
Vous, les jeunes, qu’en pensez-vous ? Et vous, les laïcs ? Vous, Prêtres et Religieux, comment définiriez-vous le jubilé de l’Année Sainte ?
Tous, nous nous rendons tous compte qu’à cette interrogation presque agressive, on pourrait former, non pas une, mais de multiples réponses. Voilà une première découverte : l’Année Sainte est un fait grandiose et complexe. Dans l’histoire spirituelle de chacun de nous, elle peut marquer un moment particulier, un moment peut-être important, peut-être décisif. Ceci sous divers aspects.
Ici, dans ces circonstances, nous nous en tiendrons à une première réponse, à une première affirmation. Veuillez vous en souvenir, et faites-en immédiatement l’expérience personnelle et, si vous parvenez, également collective.
Attention ! Nous commençons par dire : Le Jubilé de l’Année Sainte veut être avant tout un réveil. Un réveil intérieur. Une recherche de soi-même à la lumière qui brille à Rome.
Nous sommes, une fois de plus, interpellés par l’antique précepte : connais-toi toi-même : L’Année Sainte m’interroge du dedans : toi, te connais-tu toi-même ? Que sais-tu de toi-même ? es-tu chrétien ? Que signifie : être chrétien ? En as-tu conscience ?
En somme : ce pèlerinage est comme la montée d’un escalier. Sur la première marche il est écrit : Prends conscience de toi-même, de ton être, de ta vie. Pourquoi vis-tu ? Rentre en toi-même. Réveille-toi ! Ne t’aperçois-tu pas que tu vis, trop souvent peut-être, hors de toi-même ? Comprends-tu que le monde extérieur t’assiège, te distrait, te domine ? Possèdes-tu une cellule intérieure où te tenir seul avec toi-même ? Te rends-tu compte de ce qui est le plus intelligent et le plus important: bien définir ton identité ? (cf. St Augustin, Ep III ; PL 2, 64). Qui es-tu ? Un homme qui n’a pas conscience de ce qu’il est proprement ? Te rappelles-tu la définition biblique de l’homme : « Dieu créa l’homme à son image » (Gn 1, 27) ? Essaye de réfléchir : tu découvriras la religion imprimée dans ton être.
Parce que le Jubilé nous rappelle à cette vérité essentielle : nous portons, imprimées en nous-mêmes, une ressemblance, une parenté, une dignité, une beauté divines. N’est-ce pas le moment, l’occasion d’en prendre conscience ?
C’est cela, le premier réveil de l’Année Sainte : le réveil religieux, intérieur, notre propre réveil.
Avec notre Bénédiction.
Chers Fils et Filles,
L’Année Sainte poursuit sa marche comme une charrue dans la vie chrétienne, une vie chrétienne devenue quotidienne, plate, inféconde. Le labourage est une opération fastidieuse qui paraît parfois déconcertante au regard de la tradition purement habituelle et temporelle ; et pourtant, s’il est fait dans les règles de l’art, c’est-à-dire selon les exigences d’une culture renaissante, il se démontre utile, indispensable.
Quelle est la charrue de l’Année Sainte ? C’est le Concile que l’on peut considérer comme cultivant avec amour le grand champ de l’Eglise, puis le champ, plus vaste encore, de l’humanité ; l’Eglise, en effet, n’est pas une institution renfermée sur elle-même : elle est destinée au genre humain tout entier ; potentiellement, l’Eglise est universelle, en vue du salut du monde.
L’Année Sainte n’est pas seulement un moment de dévotion. Elle est, et nous l’avons déjà dit, un réveil ; et, avant tout, un réveil du sommeil intérieur qui endort et rend paresseux tant de gens qui semblent éveillés, pleins de vitalité, alors qu’au fond d’eux-mêmes ils sont endormis ; l’Année Sainte est un réveil de la conscience, morale et spirituelle, et plus spécialement de la conscience spirituelle.
Faites attention à un réveil successif de l’homme conscient, quand, d’intérieur, le réveil se fait extérieur. L’homme conscient ne se contente pas d’une introspection, d’un examen intérieur ; il regarde aussitôt autour de lui d’un œil nouveau. Cet acte qui succède au réveil, nous pouvons le considérer comme une confrontation. Consciemment, l’homme se confronte avec le monde qui l’environne.
Confrontation : voilà un acte extrêmement complexe ; d’abord parce que le monde nous cerne de toutes parts ; le monde ensuite est assez varié, compliqué, difficile, au point d’exiger une étude, une analyse, une réflexion, une mise en ordre continue des notions et des idées qu’il nous fournit. Et cet effort-là n’en finit jamais ; on voudrait parfois y renoncer, marcher « comme ça vient », sans trop s’embarrasser des problèmes qui jaillissent de cette confrontation entre soi et le monde ; puis, troisièmement, le monde évolue et combien et comment ! — si bien qu’on se trouve souvent désorientés, presque des étrangers, dans ce monde que nous disons nôtre. Les problèmes se multiplient. Tout semble devenir problème. Notre sécurité est ébranlée, notre tranquillité perdue. Que faut-il faire ? Que faire, nous croyants, nous chrétiens ?
L’attitude la plus facile, qui souvent semble aussi la plus intelligente, est le conformisme : vivre comme les autres, se laisser pour ainsi dire porter par le courant commun, par la mode ; suivre la politique, les courants de pensées à la mode ; être guidé par l’intérêt immédiat ; vivre d’actualité, d’intensité, d’apparente liberté ; vivre de facilité, de passivité, sans personnalité autre que celle créée par la désinvolture de la conduite et des mœurs.
Ce comportement n’est bon qu’en partie, évidemment ; il ne saurait être tout à fait le nôtre, tenus que nous sommes à être fidèles à certains principes et, en premier lieu, aux engagements de notre profession chrétienne. D’où un conflit que certains, même parmi les meilleurs, tentent d’éluder par l’application, commode et ambiguë, de quelques critères qui, en soi et utilisés judicieusement, possèdent un légitime fond de vérité : c’est le cas de la priorité de la conscience personnelle, par exemple ; mais on l’invoque souvent pour se soustraire au devoir de l’obéissance ; autre exemple, l’autonomie de l’ordre temporel : mais on l’invoque pour hisser comme seule bannière, celle du laïcisme, myope et hostile aux exigences de l’ordre moral ou religieux ; ou encore le pluralisme, mais pour tenter de justifier des options arbitraires, contestataires, « qualunquistes », antisociales etc.
Que devons nous faire ? Il n’est pas facile de répondre de manière brève ! Nous pourrions orienter votre légitime curiosité vers l’étude de ce traité sur la vie moderne qu’est la « Constitution pastorale sur l’Eglise dans le monde contemporain », le célèbre Gaudium et Spes, que le Concile a laissé en héritage à notre génération et certainement aux futures ; nous estimons que cette Constitution offre une immense richesse d’enseignements de grande actualité et de haute sagesse. Ce pourrai être une des bonnes intentions de l’Année Sainte de relire, méditer et commenter précisément Gaudium et Spes; ceci vaut pour tout le monde.
Si quelques recommandations peuvent suffire aux fins de cette brève exhortation jubilaire, nous vous dirons : 1) d’écouter la voix : « les signes des temps » (cf. Mt 16, 4) ; tâchons de nous rendre compte de ce qui se passe, et des idées qui animent le monde ; à cet effet, la lecture de ce qu’on appelle la « bonne presse » est nécessaire et, en un certain sens, indispensable ; 2) de nous entraîner à un jugement critique des choses (cf. 1 Th 5, 21) : St Paul enseigne : « examinez tout, retenez ce qui est bon » ; et troisièmement : rappelons-nous que le fait d’être distincts de ce que nous appelons monde, au sens négatif, ne nous sépare pas du monde, au sens positif, c’est-à-dire de l’humanité, même sous ses aspects défectueux ou déplorables, qui a besoin de la grande lumière de la vérité et du remède bénéfique de la charité : dans un des plus antiques et des plus beaux documents de la tradition chrétienne, l’Epître à Diognète, on peut lire : « Pour tout dire en peu de mots : ce que l’âme est dans le corps, les chrétiens le sont dans le monde » (6, 1).
Puissent ces mots garder pour nous toute leur valeur, et servir à orienter, selon l’esprit du Concile et de l’Année Sainte, notre comportement, notre confrontation avec le monde contemporain.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Lorsque nous essayons de nous rendre compte de la spiritualité de cette Année Sainte, entrée maintenant de quelque manière dans notre âme, dans notre psychologie, nous constatons qu’elle s’impose comme grande exigence ; elle ne réclame pas seulement quelques réflexions, quelque acte religieux accompagné d’une certaine attitude d’humilité pénitentielle, elle exige infiniment plus. Nombreux parmi nous sont ceux qui, se faisant pèlerins pour acquérir les bénéfices spirituels du Jubilé, ont pris des informations sommaires au sujet des conditions requises pour les obtenir, ont trouvé que, tout compte fait, on ne leur demandait rien de bien lourd ; ils ont même noté que les normes émanées de l’Eglise démontrent l’intention — que l’on pourrait dire moderne — de rendre tout facile ; le Jubilé se réduit à peu de choses extérieures ; il ne demande que peu de temps, peu de dérangement, peu de fatigue. Comparées à celles des Jubilés d’autrefois, ses prescriptions sont bien simplifiées ; comme pour tout, actuellement, on peut obtenir l’indulgence « à prix réduit ». Il suffit de se glisser dans quelque pèlerinage et le reste vient de soi-même. Pas de frais excessifs ou imprévus. Il n’est aucune prescription qui impose formellement un jeûne, une veillée, une pratique pénitentielle déterminée. Oui, il reste l’inconfort du voyage avec ses inconvénients, mais désormais le tourisme a tout simplifié, tout facilité et même rendu agréable et intéressante cette excursion qui, somme toute, se traduit plus en plaisir qu’en gêne ; c’est souvent plus un délassement qu’un devoir à accomplir.
Nous qui sommes responsable du programme général de l’Année Sainte, nous sommes bien heureux d’avoir rendu possible l’observance rituelle et logistique du Jubilé, d’en avoir dégagé la route a la foule des simples pèlerins ; il nous faut toutefois attirer une rois de plus l’attention sur le caractère très sérieux de ce simple et extraordinaire acte religieux qu’est le Jubilé. Un acte facile, certes, extrêmement facile dans son accomplissement extérieur, mais très exigeant dans sa réalisation intérieure. Et ce n’est pas peu de chose. C’est le moment, nous l’avons déjà dit, d’un réveil de la conscience, d’une prise de position spirituelle face au monde paganisé et irréligieux qui nous entoure. Et même, si nous poursuivons cette recherche au sujet de l’essence et au sujet des conditions du Jubilé, nous constaterons bientôt que nous sommes aux prises avec de grandes difficultés.
Essayons, chacun de nous, de nous interroger personnellement sur ce que, dans la réalité spirituelle, le Jubilé exige de nous : de nous, il exige avant tout le recours aux sources bien connues — mais dans ce cas en s’en approchant avec l’intention d’en expérimenter en profondeur l’efficacité surnaturelle et transformatrice — le recours, donc aux sacrements: celui qui fera retrouver la vie de la grâce, le sacrement de la pénitence, et celui qui alimentera cette vie du pain eucharistique, c’est-à-dire de la nourriture sacrificielle de la communion réelle et mystérieuse avec le Christ vivant. C’est pourquoi le Jubilé exige de nous cette conversion celle que l’on appelle metanoia, qui doit rectifier la conception, l’orientation, la conduite de notre vie ; qui doit corriger notre mentalité profane, sensuelle, extériorisée, égoïste (cf. Ep 4, 23) : qui doit recomposer et rendre opérante la logique de notre baptême et de notre christianisme (cf. Rm 6, 3 ; Ga 3, 27) ; qui doit rendre notre cœur, notre attitude, semblables à ceux d’un être nouveau (cf. 2 Co 5, 17) ; et nous immuniser contre toute rechute (1 Co 5, 7-8). Il faut donc que cette metanoia rende notre conduite bonne, honnête, pure, généreuse, persévérante (cf. Ep 5, 27 ; 1, 4 ; Col 1, 22 ; 2 P 3, 14 ; etc.) ; et infuse en nous le sens de la solidarité avec autrui, spécialement avec ceux qui ont le plus besoin d’assistance et de bonté (cf. 1 Co 13, 1 et ss.).
Nous l’avons dit : le Jubilé est une chose sérieuse. Surgit alors une objection décourageante : si cet acte religieux, réformateur et transformateur, demande tant, alors il est trop exigeant, il est trop difficile. Et même : il se réduit à un geste purement formel, velléitaire ; il aggrave nos problèmes de conscience et ne les résout pas. Le Jubilé n’est pas un moment magique ; il ne doit pas être un moment plein d’illusions ; il n’aura d’autre effet que d’aiguiser l’expérience de notre incapacité à conformer notre conduite pratique et réelle aux intentions qu’il nous a inspirées, aux engagements qu’ils nous a imposés.
Frères ! maintenant une autre découverte est mise en lumière, une découverte dont nous connaissons tous, et depuis toujours, les termes, mais qui n’est jamais assez explorée. Et la voici : sous la pression des impératifs d’une vie neuve et authentiquement chrétienne, nous découvrons notre faiblesse congénitale, et, en un certain sens, inguérissable. Par nos seules forces, nous ne sommes pas capables d’être ce que nous devons être, c’est-à-dire fidèles, c’est-à-dire chrétiens. Jésus nous a prévenus : « Sans moi, vous ne pouvez rien » (Jn 15, 5). Notre vie ne se suffit pas. Sans l’aide —immanente, pourrions-nous dire — de Dieu, du Christ, de son Esprit, nous ne serons jamais capables d’être ce que nous devrons être : bons, justes, humains. De quoi avons-nous besoin ? nous avons besoin de la prière ! de l’invocation d’une énergie divine qui porte remède à notre petitesse. Sans la prière, nous ne pourrons avoir de vie chrétienne. Nous le savons ; même si ce grand examen de notre vie qu’est le Jubilé ne nous avait pas conduit à d’autre conclusion pratique et opérante, celle de la nécessité de la prière, assidue, sincère, vécue, nous aurions déjà rejoint un de ses buts les plus salutaires et les plus élevés : la conviction que nous devons prier ! Et la prière n’est pas seulement un devoir, elle est un art ; un art de grande qualité !
Alors, couronnons notre Jubilé de la décision de réanimer notre vie par la prière, en commençant à prier le Seigneur qu’il se fasse notre Maître de prière « Seigneur, apprends-nous à prier ! » (Lc 11, 1).
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Les audiences se multiplient au fur et à mesure que l’Année Sainte, aux débuts déjà si prometteurs, entre dans le cours des saisons les plus favorables. Et nous avons ainsi toujours plus souvent la joie de voir des groupes de pèlerins de plus en plus nombreux se déverser, comme les flots successifs de la mer, à Rome et dans cette Basilique, près de la tombe glorieuse de l’Apôtre Pierre, comme dans les autres Basiliques et lieux de prière de la Cité fatidique des destins éternels de l’Eglise de Dieu.
Ce matin, donc, cette expérience spirituellement réconfortante se renouvelle une fois de plus pour nous. Nous voyons ici les participants au Congrès du 188ème District du Rotary Club de Rome; le groupe de l’Association des Artisans de la province de Varèse qui fête le trentième anniversaire de sa fondation ; une représentation des clubs « Martinit » de Milan ; puis les pèlerinages des paroisses de la Basilique de Desio, de Santa Lucia, de Milan IV Oggiaro ; de l’Immacolata de Gênes ; de S. Maria Assunta de La Spezia.
Nous vous accueillons de tout cœur, très chers fils ; et nous voulons vous confier quelque pensée qui vous serve de viatique pour le pèlerinage qui vous a attiré à Rome pour le Jubilé — symbole du pèlerinage qui devra se prolonger ! tout au long des jours que le Seigneur nous accordera encore — et qui vous fasse vous souvenir toujours de vos ferventes journées romaines.
Au risque de nous répéter, la première pensée ne peut être qu’une invitation à la foi. Dans son mouvement vertical de retour à Dieu, comme dans son développement horizontal vers la réconciliation avec les frères, l’Année Sainte serait un fait incompréhensible si on ne la considérait pas sous l’angle de la foi. C’est la foi, et seulement la foi qui vous a conduit à Rome, parfois non sans inconvénients ; c’est elle qui, surtout, vous fait franchir la Porte Sainte et accéder aux sources de la grâce que le Jubilé a rendues accessibles à tous les hommes de bonne volonté. Si vous n’aviez pas la foi, au moins une lueur de foi, vous ne seriez pas ici, n’est-il pas vrai ? Eh bien, protégez cette pierre fondamentale sur laquelle s’élève tout l’édifice de la vie chrétienne : « Celui qui s’approche de Dieu doit avoir la foi », dit l’Epître aux Hébreux (11, 6) ; et encore : « Ayant donc un grand prêtre souverain... Jésus le Fils de Dieu, tenons ferme la profession de foi... Avançons donc avec assurance vers le trône de la grâce afin d’obtenir miséricorde et de trouver grâce au moment opportun (4, 14.16).
Seule la foi infuse lumière, clarté, force, confiance dans l’esprit et dans le cœur pour pouvoir, au milieu des vicissitudes et des contradictions de la vie et du monde « maintenir ferme, la profession de notre foi ».
Voici encore une pensée, liée à la première, et que nous ne saurions négliger du moment que nous vivons dans l’année liturgique : l’attente de l’Esprit Saint, que nous célébrerons dans les joies de la prochaine Pentecôte. Si la foi vit dans notre cœur, c’est parce qu’elle nous a été infusée comme vertu surnaturelle et théologale dans le baptême, par l’opération du Saint-Esprit ; celui-ci est l’hôte secret de notre âme, comme le dit la prière de la célèbre Séquence de la Fête de Pentecôte : un hôte qui opère invisiblement au plus intime de nous-mêmes parce que nous avons reçu, précisément dans le baptême « un esprit de fils adoptif qui nous fait écrier: Abba! Père! » (Rm 8, 15). Et c’est le même Esprit qui opère invisiblement dans l’Eglise, la tient unie dans la connaissance de la Vérité révélée par le Christ, la conduit à la plénitude de la vérité et à la communion de vie avec le Père et avec le Fils (cf. Jn 14, 16-18 ; 20-21, 23-26). Votre esprit vibre-t-il dans cette attente du Saint-Esprit ? C’est en vue de tout cela que l’Eglise nous invite à prier intensément en ces jours de préparation (voir la traditionnelle neuvaine).
Nous, nous espérons qu’il en sera ainsi ; comme nous sommes certain d’ailleurs que vous aurez toujours une dévotion profonde, vitale, tendre et forte envers l’Esprit Saint, que quelques-uns ont peut-être oublié au plus intime de la conscience, mais que nous devons tous savoir aimer et invoquer pour vivre à sa lumière et suivant ses inspirations, pour nous laisser guider par lui, par son « esprit », par ses pensées parce que « les tendances de la chair, c’est la mort, tandis que les tendances de l’esprit sont la vie et la paix » (Rm 8, 6). On a tant besoin de lui aujourd’hui, n’est-il pas vrai ? Aussi, prions, ayons confiance, espérons. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Frères et Fils bien-aimés,
Il y a des moments, il y a des lieux où les choses parlent à celui qui sait les écouter. Quels moments, et quels lieux ? Les moments et les lieux qui se font la voix d’une réalité spirituelle. Ce moment-ci par exemple, et ce lieu. Et que nous disent-ils, ce moment et ce lieu ? Ils nous parlent, comme d’une première évidence sensible, du caractère singulier de cette assemblée. Et ils nous le disent parce que nous sommes nombreux ici, que nous nous y sommes réunis spontanément, que nous sommes différents du fait de nos origines respectives — celui-ci vient d’un pays, celui-là d’un autre — et que, par conséquent, il se révèle entre nous une séparation naturelle — un peu amère à constater — due à la multiplicité des langues ; ceci freine au lieu de faciliter la communication mutuelle, intention profonde d’une assemblée comme celle-ci qui ne prétend à rien de moins que faire de tous des égaux, de tous des amis, de tous des frères ; qui veut donc goûter, de manière, d’abord sensible, puis spirituelle, l’expérience très heureuse, très humaine, chrétienne en un mot, d’être tous une seule chose, une seule famille, un seul corps : c’est-à-dire d’être « Eglise », Eglise veut dire réunion ; mieux encore, elle prétend signifier : unité. Nous pourrions nous arrêter à cette première conclusion de l’acte de conscience qu’inspiré la voix éloquente du moment présent et du lieu où nous sommes : nous offrons le spectacle d’une unité résultant, moins de notre présence simultanée que des motifs, des sentiments des âmes qui nous réunissent ici.
A une assemblée comme celle-ci nous pourrions attribuer une
phrase bien connue figurant dans la Bible : « Comme il est beau, comme il est
heureux que des frères se trouvent réunis » (Ps 132, 1). Nous pourrions y ajouter l’écho d’une réminiscence qui
nous vient des anciens maîtres de la morale chrétienne ; à propos de la
première communauté ecclésiale Tertullien écrivait : « Voyez comme ils s’aiment
les uns les autres ! » (Apol. 39, 7). Puis, avec ce témoignage, tant et tant
d’autres ; celui de Saint Augustin, par exemple, qui a écrit : « Toi, Eglise
catholique, très authentique mère des chrétiens... tu rattaches les frères aux
frères avec le lien de la religion, plus stable et plus étroit que celui du
sang ! » (De moribus Eccl. cath. 1, 62-63 ; P.L. 32, 1336).
Voilà, Frères et Fils, ouvert dès cette vie terrestre le mystère dans lequel se consommera le suprême dessein du Christ, celui de la palingénésie de l’humanité, d’abord royaume du Christ, en royaume de Dieu pour finir ; le dessein de l’unité : « que tous soient une seule chose » (Jn 17, 21). L’unité ! L’unité est l’objectif final du christianisme dans le temps, le sommet du dessein du salut pour l’éternité. Et l’Eglise n’est autre que la construction de cette unité de la famille humaine dans la même foi, dans la même charité, conçue par le Père, édifiée par le Christ, par la vertu de l’Esprit qui sanctifie et unifie.
L’Année Sainte, spécialement dans l’acte pénitentiel et restaurateur du Jubilé, est une célébration de cette unité réelle et mystérieuse, dans l’humble et généreux effort de renforcer le double lien de notre réconciliation, d’abord avec Dieu, puis avec nos frères ; et avant tout avec ces frères qui, en tant qu’adhérents, composent l’édifice mystique de l’Eglise.
Oh ! permettez-nous de vous demander si notre Exhortation Apostolique vous est parvenue; c’est à cet effet que nous vous l’avons adressée, c’est-à-dire dans le but de recréer la réconciliation, la véritable fraternité, la collaboration concordante, la communion authentique dans le sein de l’Eglise. Ne serait-elle pas en contradiction avec ses propres termes constitutionnels, une Eglise qui ne soit pas intimement unie en son propre sein ?
Notre chère Eglise ! Aux plaies toujours béantes et douloureuses causées par les nombreux détachements historiques de grands et vénérables membres de l’unique Corps mystique du Christ qu’est précisément l’Eglise, telle qu’il l’a conçue et qu’il l’a voulue (cf. Jn 13, 34-35 ; 15, 12), l’Eglise catholique a senti s’ajouter aujourd’hui les poignantes blessures que lui infligent intérieurement quelques-uns de ses fils contestateurs — ils se disent conservateurs ou novateurs — qui, faisant abus d’arbitraires critères restaurateurs ou pluralistes n’ont pas rendu service à l’Eglise dans son édification positive dans la vérité et dans la charité, c’est-à-dire dans le mystère de son unité; ils semblent avoir oublié les paroles suppliantes de l’Apôtre : « Je vous en prie, Frères, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, tenez tous le même langage et qu’il n’y ait pas de dissensions parmi vous, unis que vous serez dans une parfaite communauté de vues et de sentiments » (1 Co 1, 10 ; 12, 25 ; Rm 15, 5). Chez quelques-uns l’opinion personnelle et peut-être égoïste a pris le pas sur la pensée officielle de l’Eglise, la discréditant près de ses propres fils et près de ceux qui lui sont étrangers (cf. Col 4, 5 ; 1 Th 4, 12), décourageant ainsi les vocations sacerdotales et religieuses, ralentissant son élan missionnaire et compromettant son aptitude à une conversion œcuménique convaincante et efficace.
Oh Frères, et pèlerins à cette Basilique qui garde la Tombe de l’Apôtre Pierre, « principe et fondement... de l’unité et de la communion » (Lumen Gentium, n. 18) de l’Eglise que le Christ a fondée sur lui, reconfirmons en nous-mêmes le sentiment et l’intention de la réconciliation (cf. Rm 5, 11), comme nous y invite l’autre Apôtre, Saint Paul, « nous appliquant à garder l’unité spirituelle par le lien de la paix » (Ep 4, 3). Ceci est la voix qui se fait entendre à ceux qui savent l’accueillir, en ce moment heureux et en ce lieu éloquent.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Arrivés à la Pentecôte dans notre démarche le long de la route rude et joyeuse de l’Année Sainte, arrivés comme dit Saint Jean Chrysostome à la « métropole des fêtes » (PG 50, 463), nous tous, pèlerins du Jubilé, nous avons pu faire halte un moment « comme des gens qui réfléchissent à leur route » (Dante II, 2, 11) ; et du haut de ce sommet que nous avons atteint nous avons regardé autour de nous et nous avons aussitôt senti notre cœur inondé de joie. Pourquoi ne pas le dire ? pourquoi ne pas communiquer à toute l’Eglise pèlerine en ce monde, avançant sur les routes fatigantes et fangeuses de l’expérience moderne, ce sentiment, ce fruit de l’Esprit Saint (Ga 5, 22), ce don du ciel, obtenu en parcourant notre mystérieux et bien-aimé « Chemin de la Croix » ? La joie, la paix de l’âme, celle que le monde ne peut pas donner (cf. Jn 14, 27), celle qui ne dépend pas exclusivement de la puissance des conditions nécessaires au bien-être de la vie temporelle mais qui jaillit de la source première de la joie : Dieu, Béatitude infinie, celle que « personne ne peut nous ravir » (Jn 16, 22), pourquoi ne pas l’annoncer une fois encore au monde ? à ce monde qui semble pris dans les tenailles d’un désir insatiable de joie et d’une conviction désespérée de ne pouvoir l’atteindre ? N’est-il pas pessimiste, notre monde ? Ne s’illusionne-t-il pas lui-même en croyant pouvoir l’obtenir avec le succédané du plaisir ? Pourquoi ne pas donner à nos frères en humanité ce témoignage que nous, chrétiens, que nous, fils de l’Eglise, si humbles et fidèles, nous sommes heureux ?
Oui, nous sommes heureux, même sous le poids de la croix, même si notre croix, supportée pour imiter la Croix du Christ et lui montrer notre amour, est forcément plus lourde à porter que celle des gens qui tentent de la secouer de leurs épaules et ne veulent pas en reconnaître l’intime valeur et le sens providentiel.
C’est pour ces raisons, très chers Fils, que nous avons célébré la fête de la Pentecôte en vous adressant à vous, à l’Eglise et au monde, notre exhortation intitulée d’après ses premiers mots « Gaudete in Domino ». Nous avons cherché ainsi à ce que nous nous rappelions tous que si nous sommes vraiment chrétiens et catholiques, nous devons nous sentir plongés dans une joie toujours nouvelle et toujours vraie, celle qui nous vient par la grâce du Saint-Esprit, fruit du double effort de renouvellement et de réconciliation qui constitue le premier chapitre du programme de l’Anne Sainte.
Nous nous permettons de recommander à tout le monde de lire, ou mieux, de méditer ce document. Vous y trouverez les paroles de l’Evangile et de l’Ecriture Sainte dont il tire son autorité, sa théologie : peut-il jamais connaître l’amertume d’une tristesse malsaine celui qui vit du Christ ? Il y trouve aussi sa philosophie, c’est-à-dire la logique qui nous convainc raisonnablement de goûter la foi, de respirer le climat de l’Esprit Saint, d’interpréter toujours comme valeur positive le cadre de la création qui nous environne, et même les douleurs et les épreuves de cette « vallée de larmes » ; une philosophie qui nous entraîne à découvrir en outre dans le sens eschatologique de notre existence, c’est-à-dire dans la certitude et dans l’espérance d’une vie personnelle au-delà de notre mort temporelle, une immense promesse de bonheur qui n’est pas un vain palliatif offert à nos souffrances présentes ni une illusoire « fuite en avant » pour nous soustraire à l’assaut impitoyable des maux quotidiens, mais qui nous donne la force d’y remédier avec sagesse et confiante patience ; une philosophie enfin où nous trouvons un apaisement capable d’associer aux peines de la vie, une sincère et apaisante joie, comme nous l’avons déjà dit à propos de l’espérance qui ne déçoit jamais (Rm 8, 24 ; Tt 1, 2 ; 2, 13 ; etc.). Lisez et méditez. Les enseignements et les commentaires d’une parole aussi belle, aussi légitime et aujourd’hui aussi opportune ne manquent certainement pas (cf. L. bouyer, L’Eglise de Dieu, p. 308 ; et l’article de R. manzini, Il bisogno di gioia, L’Osservatore Romano, 17 mai 1975).
Et nous répétons encore Gaudete in Domino semper (Pb 4, 4).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous nous souvenons tous que l’un des thèmes principaux de l’Année Sainte, en cours de célébration, est le renouvellement de la vie chrétienne. Or, pour imprégner notre vie chrétienne de ce renouvellement nous devons restaurer, avec d’autres vertus et ressources de l’Esprit, la vertu de la fermeté, telle l’entend notre pédagogie morale.
Oui, fermeté. Peut-on légitimement concevoir un christianisme tiède ? un christianisme dépourvu de fermeté dans ses convictions, agnostique, indifférent, volubile, opportuniste, lâche ? un christianisme timide, effrayé de lui-même ? conditionné par le respect humain ? Pouvait-il être authentique et nouveau, un christianisme qui en pratique, dans la confrontation avec l’entourage, serait disponible pour tout conformisme, qui, surtout, aspirerait tacitement à éviter les désagréments, les critiques, l’ironie ; qui manifesterait le désir de profiter de toute occasion pour faire belle figure, pour gagner davantage, pour échapper aux ennuis, pour avancer dans la carrière ?
Où est allé l’ancienne éducation au caractère personnel, au courage moral, à la cohérence sociale ? au sens du devoir ? de la responsabilité ?
Nous devons bien nous rappeler qu’un chrétien, un catholique tout spécialement, doit être fort. Nous disons : spirituellement et moralement fort. Un disciple du Seigneur ne doit pas avoir peur. Il se sent plongé dans un climat de Providence, qui transforme en bien même les choses adverses, celles-ci pouvant également coopérer à notre bien, si nous aimons Dieu (Rm 8, 28). Il est investi d’un devoir de témoignage qui l’affranchit de la timidité et) de l’opportunisme, qui au moment opportun lui suggère attitude et discours, jaillis d’une source intérieure dont, avant l’épreuve, il ignorait peut-être lui-même l’existence. Et quand bien même vous seriez dominés par des adversaires plus forts que vous « ne vous mettez pas en peine de ce que vous aurez à dire — nous enseigne le Seigneur dans l’Evangile — : ce que vous aurez à dire vous sera suggéré à l’heure même. Car ce n’est pas vous qui parlerez, c’est l’Esprit de votre Père qui parlera en vous » (Mt 10, 19-20).
A ce point-là, il y a un paradoxe à résoudre : ne sommes-nous pas faibles à cause de la faiblesse même de notre nature ? oui, c’est exact ; Jésus lui-même l’a reconnu à Gethsémani : « Notre chair (c’est-à-dire notre nature humaine) est faible » mais il a affirmé en même temps que « l’Esprit est prompt » (Mt 26, 41). Et Saint Paul a expliqué que c’est précisément quand de manière humble et réaliste nous confessons notre faiblesse, que nous sommes vraiment forts, car le Seigneur lui avait dit intérieurement : « Que ma grâce te suffise, car la vertu s’affirme dans la faiblesse » (2 Co 10, 9-10). Faiblesse et force peuvent donc être complémentaires chez le chrétien (voir parmi les anciens : origène : Exhortation au martyre ; parmi les modernes G. bernanos : Les dialogues des Carmélites).
A notre vie chrétienne, privée et publique, il importe d’imprimer une orientation courageuse ; on risquerait sinon de devenir insignifiant dans le monde de l’Esprit et peut-être même complice des ruines communes. Puis ne cherchons-nous pas dans l’illégitime recours à notre liberté personnelle, un prétexte pour nous laisser aller sous le joug d’inadmissibles opinions d’autrui ? « Est libre ce qui a en soi sa propre cause » (St th. Metaph. 11, 9), « seuls ceux qui agissent d’eux-mêmes ont la liberté » nous enseigne Saint Thomas (St th. Contra G. II, 48). Et ce qui seul, légitimement, nous lie intérieurement, c’est la vérité ; « et la vérité, dit le Seigneur « nous rendra libres » (cf. Jn 8, 32).
Aussi, la tendance moderne à abolir tout effort éthique ou personnel (sauf en matière sportive, ce qui est bien mais ne suffit pas) ne prélude certainement pas à un vrai progrès authentiquement humain. La Croix est toujours dressée devant nous : elle nous appelle à la vigueur morale, à la fermeté de l’esprit, au sacrifice (Jn 12, 25) qui nous assimile au Christ et qui peut nous sauver, nous et le monde. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Cette audience, comme les autres du même style, nous ramène aux grands thèmes soumis à la réflexion pour l’Année Sainte. Un de ces thèmes énonce un programme difficile et complexe : c’est celui de la réconciliation ; la réconciliation qui comporte le rétablissement de nos rapports avec Dieu tout d’abord : Saint Paul disait : « Nous vous en supplions au nom du Seigneur, réconciliez-vous avec Dieu » (2 Co 5, 20). Condition absolument nécessaire : c’est notre salut qui est en question. Nous le savons, mais nous ne pourrons jamais être assez persuadés que nous devons rendre vital et opérant, notre rapport de grâce avec Dieu. Dieu est la vie !
Puis, la réconciliation impose la normalisation de nos rapports avec notre prochain. Et vous savez quelle dimension ce terme atteint dans l’Evangile : nous pouvons dire que notre prochain n’est pas seulement le cercle des personnes qui nous sont proches à divers titres, mais l’humanité tout entière. « Vous êtes tous frères, a dit le Seigneur » (Mt 23, 8). La pensée du Seigneur est vaste comme son cœur ; elle est universelle. La récente fête de Pentecôte et le rayonnement du message évangélique qui en a jailli nous le proclament; voilà la grande originalité du christianisme, cette religion de vérité et de salut pour tous les hommes (cf. Col 3, 11 ; Ga 3, 28 ; 1 Co 12, 13 et ss. ; etc.). Si elle est pour tous les hommes, il faut qu’ils soient tous réconciliés entre eux. Cette réconciliation fondamentale porte un nom, aussi simple à prononcer que, dans certaines circonstances, difficile à concrétiser : c’est la paix. Oui, la paix entre les hommes, fraternisant dans une même foi, unis par un sincère et indispensable amour, tous associés dans un même corps social, visible et mystique en même temps, l’Eglise. Le discours sur la paix est vaste comme le monde ; il investit tous les problèmes de la vie collective, et de manière plus importante et plus grave, ceux de la vie internationale. En ce moment, et nous référant à l’Année Sainte en cours de célébration, nous nous limiterons à un seul point : nos devoirs envers la paix.
Nous devons établir la paix autour de nous. Ou la rétablir si elle est interrompue.
Aussitôt, dans notre âme, s’impose la demande : si la paix est un devoir, qu’entendons-nous quand nous parlons de paix ? N’est-elle pas trop simple, l’habituelle définition de Saint Augustin ? Il la condense en ces paroles pleines de signification : « Pax... tranquillitas ordinis : la paix est la tranquillité de l’ordre » (De Civit. Dei, 19, 13 ; PL, 41, 640 ; voir également : Pax quid est ? ubi nullum bellum est ; Enarr in Ps 85, PL. 37, 1075). Mais cette définition concerne l’ordre extérieur et politique: et c’est très bien. Toutefois elle ne regarde pas directement ce qu’il nous intéresse de considérer : l’ordre intérieur et personnel. Car la paix que nous devons chercher avant tout, également par rapport a autrui, est la paix du cœur, c’est cet état d’âme de justice, de bonté, de sérénité qui nous anime de respect et de bienveillance à l’égard de tous, qui stérilise en nos âmes ces sentiments qui interrompent le courant, au moins potentiel, de l’amour du prochain. La paix exige d’avoir sa propre psychologie, son propre esprit moral qui, avant de se tourner vers autrui, se reflète sur celui qui veut exercer la paix. Avant d’être sociale, la paix est personnelle (cf. 1 Co 13, 4-7, au sujet de la charité).
Et c’est précisément cet esprit de paix qui constitue le
devoir de tout véritable disciple du Christ. C’est un fruit de la charité.
Avant tout : la paix n’est pas égoïsme, elle n’est pas apathie, elle n’est pas
manque d’intérêt pour les autres indifférence pour les souffrances d’autrui ;
elle n’est pas mépris du prochain par pur souci de commodité personnelle.
Combien sont-ils ceux qui se disent pacifiques parce qu’ils ne s’occupent pas
des besoins et des malheurs des autres, ou parce qu’ils refusent de
s’intéresser aux questions sociales. De plus, il y a un courant philosophique,
qui a eu de grands noms pour le soutenir, qui a fait du Ego, du sujet individuel, du « surhomme », le centre transcendantal
de la pensée et de l’action, et par conséquent de la prépondérance de la personnalité
propre sur celle d’autrui, au point d’affirmer une telle prépondérance sous
forme d’antagonisme, de mépris, de lutte, de suprématie : d’où la paix, la paix
fondamentale du cœur, est bannie pour laisser la place à l’orgueil, à la haine,
à la violence, à la vendetta, à la
lutte systématique, et finalement à la guerre (cf. pour tous, comme expression
extrême, caractéristique : frédéric
nietzsche, La volonté de puissance
; Ainsi parla Zarathustra).
La paix du Christ ! Quel message rénovateur et consolateur comparé aux semblables explosions de l’énergie déchaînée de l’orgueil et de la passion de l’homme ! C’est une confrontation à faire, avec humilité et sagesse, pour ne pas retomber dans d’arrogantes et belliqueuses réactions polémiques mais, au contraire, pour se rappeler deux choses. La première, que la paix, dont le christianisme nous fait un devoir intérieur et personnel, n’est pas inertie, immobilisme ; qu’elle n’est pas possession égoïste qui idéalise des conditions de vie commode et tranquille ; certes, la paix est ordre, mais un ordre appliqué à ce qu’il a de plus mouvant, comme l’est la vie humaine ; et il en résulte que si nous la voulons véritable et durable, la paix doit être active, vigilante ; une paix qu’il faut produire continuellement, avec génial amour et laborieuse activité ; il ne faut pas simplement en jouir mais, la paix, il faut toujours la chercher (cf. Ps 33,15 ; inquire pacem et persequere eam : chercher la paix et la poursuivre).
La seconde chose dont il faut se souvenir est le motif religieux et chrétien dans lequel il importe d’enraciner la paix : l’estime et l’amour universel de l’homme, comme nous l’enseigne Jésus-Christ. Tout l’Evangile nous l’enseigne ; n’oublions pas que ceci est le motif primordial qui rend facile le devoir de la paix !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Le programme de l’Année Sainte présente à l’Eglise — et nous pouvons dire : présente au monde — un objectif bien difficile : celui de la réconciliation. Ce programme parle de deux buts fondamentaux : renouvellement et réconciliation. Réservons pour le moment notre attention au second terme de ce pondéreux binôme : « la réconciliation », un terme qui suppose une rupture à réparer ; tandis que l’autre : « renouvellement » tend vers une nouveauté à produire. Et sous certains aspects, faire du nouveau est plus facile que remettre en état une chose brisée.
Il est clair, toutefois, que le mot « réconciliation » a une place essentielle dans l’économie de la rédemption ; il se réfère à la nécessité irremplaçable du salut opéré par le Christ ; en sont une preuve suffisante l’autorité et la répétition de l’idée qu’il exprime dans de nombreux et éloquents textes des Saintes Ecritures (cf. Rm 5, 10-11 ; 2 Co 5, 18-20 ; Col 1, 20, 22 ; Ep 2, 16 ; etc.). La réconciliation prend place dans ce dessein de réparation, de miséricorde, de pardon qui couvre toute la trame de l’Evangile et qui associe l’œuvre réparatrice du Christ à son œuvre rénovatrice (cf. Ep 4, 24 ; Col 3, 10 ; 2 Co 5, 17 ; Ap 21, 5 ; etc.). Notons aussi que le terme « réconciliation » suppose simultanément deux sujets à réconcilier entre eux.
Quels sont ces sujets à réconcilier ? Si nous négligeons le sujet particulier, la conscience personnelle, qui elle aussi a besoin d’être réconciliée avec elle-même quand le doute ou le remords lui refusent la paix intérieure, nous pouvons dire que la réconciliation concerne deux catégories de sujets, la première étant celle de Dieu a réconcilier avec l’homme et, vice-versa, de l’homme avec Dieu. C’est la véritable, la grande réconciliation qui dans sa profonde réalité est exigée par le Médiateur, par le Christ ; elle seule peut rétablir des rapports réels, vitaux, régénérateurs entre l’humanité déchue et Dieu, notre principe, notre terme, notre vie (cf. Jn 14, 6). Ici, il y a toute notre religion, notre théologie, notre piété.
L’autre catégorie de sujets — et nous savons à quel point elle est liée à la première (cf. Mt 5, 24 ; 18.33 ; 6, 12) — concerne les hommes à réconcilier entre eux ; c’est une catégorie très vaste et complexe, autant que le sont les perturbations des relations humaines, toujours compliquées, multiples, souvent sans remède, souvent collectives. Nous y trouvons toute la phénoménologie spirituelle et sociale de la guerre et de la paix ; et, tout entier, l’inexorable drame du pardon et de la rancœur ; et aussi toute la pédagogie de la concorde familiale, communautaire, sociale ; nous y trouvons également les théories de la lutte de classe et du prestige de l’honneur ; puis la pseudo-justice de la vendetta, qu’elle soit privée, tribale, ou nationale ; il y a, là tout l’égoïsme qui s’affirme comme méthode préférée et avec une exigence absolue ; puis encore l’incurable plaie de la haine, qui assèche les cœurs stérilise les sources naturelles de l’amour et du bien ; et aussi, l’utopie, ou mieux, l’idéal évangélique de la charité que le Christ a osé proposer à ses disciples et à tous les hommes : « Et même je vous dis : aimez vos ennemis, faites du bien à celui qui vous haït, et priez pour celui qui vous persécute et vous calomnie... » (Mt 5, 44) ; en somme, nous y trouvons le paradoxe, la nécessité constitutionnelle du royaume de Dieu : la réconciliation !
Se réconcilier signifie donc pardonner et oublier les offenses, faire renaître des relations pacifiques et amicales, renouer la conversation et la confiance, ne pas se laisser intoxiquer par la psychologie du mal, mais « vaincre le mal par le bien » (Rm 12, 21), répandre la bonté, la générosité, la magnanimité (cf. St th. II-II, 129, 3, ad 4), l’espoir de la renaissance et du triomphe du bien, et ainsi de suite : voilà la réconciliation que l’Année Sainte veut introduire dans nos âmes, se révélant ainsi comme une année nouvelle dans notre vie personnelle et dans notre histoire. Recommencer !
Nous nous permettons de citer de nouveau notre récente Exhortation apostolique — intitulée Paterna cum benevolentia d’après ses premiers mots — (8 déc. 1974), en espérant cordialement que les premiers à vouloir y réfléchir, à vouloir en accueillir l’invitation angélique soient nos frères, nos fils qui, de la mauvaise humeur catholique, de la contestation habituelle, de la critique amère, de l’éloignement dédaigneux, et parfois de la défection frauduleuse ou sans scrupules, s’abritant souvent sous une fausse logique, se sont fait un style et programme. Les aurions-nous offensés ? Nous aimerions les convaincre que nous n’en avons assurément jamais eu l’intention ; de toute manière, nous sommes les premiers à demander leur pardon. Mais eux, précisément en vertu de l’invitation de l’Année Sainte à la réconciliation, qu’ils veuillent bien ne pas nous priver, ni se priver eux-mêmes, de la joie d’une nouvelle paix fraternelle.
Avec notre confiante Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
La spiritualité de l’Année Sainte est semblable à une route qui monte, qui passe d’une station à l’autre de la vie religieuse et morale, telle qu’est la vie chrétienne, et qui se déroule à travers des phases diverses, comme une ascension en montagne, toujours plus ouverte sur de vastes panoramas de la vérité révélée ; une ascension toujours plus difficile, cependant, pour parvenir au véritable sommet de l’union avec Dieu, rejoint finalement en ce qu’il est, et qui nous a été promis : Lumière, Amour, Bonheur. (On pourrait rappeler ici le paradis de Dante : « lumière intellectuelle, pleine d’amour ; amour du véritable bien, plein de bonheur ; bonheur qui transcende toute douleur » ; Paradis 34, 40-41). Nous avons déjà parcouru quelques étapes de cette démarche ascendante, comme la conversion, la pénitence, la prière, la rencontre communautaire, le moment sacramentel ; et nous avons également eu quelqu’expérience de la joie à laquelle, durant sa progression, nous mène notre itinéraire, une joie qui toujours nous console, même quand elle se mêle dans notre esprit aux épreuves qui la contredisent, qui semblent la démentir, sans réussir toutefois à l’étouffer entièrement.
Or ce caractère bivalent de notre spiritualité — c’est-à-dire ce mélange de joie et de tristesse mérite d’être tout spécialement considéré; d’abord parce qu’il s’agit là d’un élément essentiel de cette vie chrétienne, authentique et intègre, que nous voulons restaurer en nous avec l’exercice de l’Année Sainte. C’est évident : serait-il jamais possible d’oublier la Croix dans la définition de la vie chrétienne ? Et nous parlons ici de la Croix non seulement comme la cause dans le Christ de notre rédemption ; mais tout autant comme forme exemplaire de notre fidélité de disciple du Christ crucifié ; chacun de nous est appelé, comme le Cyrénéen de la Via Crucis — du chemin de la croix — à partager le poids écrasant de cet instrument de torture et de mort qui pesa sur les épaules éreintées de notre divin Maître Jésus. La passion du Christ doit se communiquer à ses dernières paroles, lors de la dernière cène : « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et gémirez, tandis que le monde se réjouira. Vous serez accablés de tristesse, mais votre tristesse se transformera en joie » (Jn 16, 20). Rappelons-nous aussi les non-moins célèbres paroles de Saint Paul : « ... ce qui manque aux souffrances du Christ, je l’achève dans ma chair » (Col. 1, 24).
Or, et ceci est notre seconde observation, nous sommes instinctivement portés — et nous, les modernes, nous le sommes intentionnellement — à rejeter la souffrance de notre vie, à juste titre aussi longtemps que c’est honnête et possible ; mais à tort, quand cette exclusion concerne la conception générale de la vie chrétienne, de la nôtre spécialement, et quand nous prétendons rendre notre existence chrétienne joyeuse et satisfaite au point d’entraîner sa faillite, faillite dans ses principes et dans sa conclusion finale, alors que ceux-ci nous imposent la souffrance ; cette souffrance que nous avons l’illusion de pouvoir éliminer comme conséquence inutile de notre profession chrétienne. Cette attitude est fréquente ; elle dérive d’une conception incomplète et fausse d’une telle profession, comme si elle devait nous immuniser contre les propres douleurs de notre existence terrestre et, surtout, nous épargner les conséquences négatives, les peines, les insuccès, les injustices dérivant précisément du fait que nous sommes disciples du Christ. Nous voudrions un christianisme triomphant, un christianisme commode, profitable, applaudi. Nous voudrions qu’il soit finalement dégagé de cet élément intrinsèque qu’est le sacrifice. Nous voudrions un christianisme sans devoirs ; ou tout au moins ne comprenant que des devoirs dont on puisse toujours tirer avantage, ou auxquels il serait facile et élégant de renoncer quand cela nous convient. Un christianisme sans dangereuse cohérence, sans l’obligation de témoignages impopulaires ; un christianisme sans héroïsme. Un christianisme toujours conformiste ; sans que jamais personne le qualifie comme tel, ni le condamne.
Eh bien, non, au contraire ! Notre christianisme doit être fort. Il doit être capable de témoigner que la foi pour laquelle il vit est une raison d’être supérieure à la vie même qui la professe. Mieux, notre christianisme doit être tel qu’il sache tirer des maux inférieurs qui affligent notre humanité un argument de nouvelle force morale. Ecoutons Saint Paul : « C’est quand je suis faible, que je suis fort » (2 Co 12, 14). Et Saint Pierre qui nous crie : « Soyez forts dans la foi » (1 P 5, 9). Notre christianisme doit être un stade de résistance et de force (cf. 1 Co 9, 24 et ss. ; 2 Tm 4, 7; Ph 3, 14, etc.) Aussi notre initiation au renouvellement chrétien, souhaité par l’Année Sainte, doit-elle connaître également cette épreuve de force morale et de confiance en Dieu ; et nous devons l’accepter d’une âme sereine et impassible, pleine toujours d’une renaissante espérance.
Qu’à vous tous donne la force, notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Nous ne vous dirons qu’une parole ; il ne serait pas possible de faire un long discours en cette Audience publique en plein air, sur la place de la Basilique de Saint-Pierre. Une brève parole sans doute, mais digne qu’on s’en souvienne ; et si on s’en souvient, capable de donner à ce moment, à ce Jubilé, une importance décisive dans votre vie. Cette parole, la voici : Soyez fidèles ! Extrêmement simple, mais formidable. Savez-vous d’où nous en vient la suggestion ? Du nom même que Jésus, Notre Seigneur, attribua au premier de ses Apôtres, à Simon fils de Jonas, après que celui-ci, inspiré par Dieu, eut répondu à Jésus qui, sur le chemin de Césarée de Philippe, cherchait à savoir ce que finalement on pensait de lui, proclamant dans un éclair de foi, de certitude intérieure : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » ; ce fut alors que Jésus répliqua : « Et moi je te dis que tu es Pierre; et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise » (Mt 16, 13-20).
Pierre ! Le moment est venu — et ceci est pour nous — de nous rendre compte du sens de ce nom prophétique, de ce nom-promesse, de ce nom-engagement, de ce nom-programme, de ce nom-charisme. Que voulait dire Jésus avec ce titre, avec cette définition qu’il imposait à son humble fidèle, à son premier disciple dans le groupe élu des douze (bien qu’il ne fut que le troisième appelé, Jn 1, 35), au pêcheur de Galilée qui, pour suivre le mystérieux maître, avait quitté tout ce qui lui appartenait ? — Jésus voulait dire : Tu es pierre, roc, base stable et ferme douée de capacité et de fermeté pour rendre éternel l’acte de foi qui vient de t’être inspiré sur-le-champ par le Père céleste et que tu viens d’affirmer avec la plus totale assurance face aux opinions multiples et incertaines que les gens professent à mon égard. Le nouveau nom de « Pierre » devait signifier clarté, fermeté, stabilité ; et voulait dire rempart contre l’incrédulité, la dispersion, la décadence doctrinale que les gens auraient entretenue à l’égard de Jésus ; cela voulait dire défi au temps, à l’histoire, à la dévorante variabilité des pensées et des choses humaines ; voulait dire fondement solide et inamovible du grand édifice que Jésus projetait de construire — il le révélait à ce moment-là — : l’Eglise, l’assemblée qu’il appelait à la foi, à l’unité, à la vie divine.
Très chers Fils et Filles, toute cette place de pierre, qui s’étend devant la Basilique, gardienne du tombeau de Pierre, semble recueillir notre acte de foi en Jésus-Christ, notre Seigneur et Sauveur, et le rendre plus fort, le solidifier en une promesse de fidélité. La foi exige une profession ; elle exige une logique de pensée et de vie; elle exige une cohérence vécue ; aussi comporte-t-elle un transfert de l’esprit à la volonté, un témoignage, un effort, un risque, une résistance ,un sacrifice, un « martyre », comme tant de génération chrétiennes, tant de héros de la foi nous l’ont enseigné.
La foi nous oblige à la fidélité.
Fidélité à la vérité religieuse que le Christ a confiée aux Apôtres et que ceux-ci, c’est-à-dire l’Eglise « mère et docteur », transmettent aux hommes qui, en acceptant leur message, méritent d’être appelés « fidèles ». Ne croyez pas que cette fidélité signifie immobilisme aveugle et inerte ; elle signifie au contraire : donner à la semence de la foi une vitalité extraordinaire. Il est certain que la fidélité qui nous est demandée impose l’adhésion ferme et authentique à la Vérité, révélée par le Seigneur et garantie par le magistère apostolique et, dans sa substance, historiquement identique à elle-même ; mais ce doit être une adhésion vraiment nôtre, personnelle et vitale ; il faut qu’elle remplisse l’esprit de lumière, et la volonté, de force ; une adhésion qui nous aide à penser, qui nous aide à agir. C’est un principe fécond en deux sens : fécond, premièrement, dans notre capacité de connaître, d’étudier, de prier, d’atteindre l’expérience spirituelle de la Vérité ineffable qui est le Soleil de l’univers, le Dieu Un et Trine, objet auquel aspire inconsciemment notre spiritualité connue sous l’inspiration de la grâce divine ; dès maintenant, puis, pour toute éternité, notre joie « gaudium de veritate » (cf. St Augustin, Confessions X, 23 ; P.L. 1, 793-79).
Et fécond dans l’autre sens : la foi nous aide à agir. Elle nous trace la voie de la vie ; elle nous emplit de force pour cheminer sur cette voie. C’est la logique de notre caractère chrétien. Quel est le grand péché du christianisme moderne ? Celui d’être illogique, incohérent, infidèle. La foi sans les œuvres ! Analyser ici, même sommairement, cette incohérence dévastatrice de la vie chrétienne, exigerait un discours trop long, au sujet des motifs et des formes d’une telle incohérence (comme par exemple une opinion théologique erronée sur l’inutilité des bonnes oeuvres ou la stricte soumission à l’intérêt pratique, à la peur et à l’intimidation sociale, aux passions qui refusent l’austérité de la Croix, aux mœurs à la mode qui souvent dégénèrent en dégradation morale, etc.). Mais en ce moment il y a surtout une chose que nous avons hâte de confier à votre souvenir : l’invitation qui jaillit de cette célébration de notre Jubilé : Baptisés, croyants, fils de l’Eglise, soyez fidèles !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Vous avez écouté la voix de l’Eglise qui vous a invités à célébrer l’Année Sainte comme un événement rénovateur, d’abord dans vos Eglises locales, dans vos communautés respectives. Puis, une autre invitation s’est ajoutée à la première : venez à Rome où les Tombeaux des Apôtres et la présence de la Chaire du Successeur de Pierre ne situent pas seulement un centre topographique, géographique, historique de l’Eglise Catholique, mais surtout marquent un mystère d’unité et d’universalité, de cohérence historique (l’apostolicité) et de vitalité religieuse authentique (la sainteté) ; un mystère qui tout en même temps contient et manifeste une permanente et opérante présence du Christ dans l’histoire, c’est-à-dire dans l’Eglise, et dans le monde.
Cette voix qui vous invitait, vous l’avez écoutée et vous êtes venus. Nous voulons croire — et vous nous en donnez la preuve vous-mêmes avec votre esprit religieux — que, malgré les fatigues du voyage et peut-être quelque décevante expérience d’ordre profane, votre venue à Rome, a pu susciter dans vos âmes le rappel, l’impulsion et, nous voulons l’espérer, la joie de la nouvelle, de l’authentique vie chrétienne. Stimulé par le Jubilé, chacun de nous doit s’être dit : « oui, en dépit de la mentalité profane, moderne, dépourvue d’esprit religieux qui semble couvrir la vie commune comme une violente inondation, mon adhésion au Christ et à son Eglise, doit survivre, doit se réaffirmer, doit recommencer, franche et forte, précisément comme un fait de renouvellement, de découverte nouvelle, d’espérance et de joie retrouvées.
Maintenant, très chers Fils et Filles, faites bien attention! Un tel renouvellement de la conscience religieuse et chrétienne, entraîne une conséquence logique et naturelle, qui n’alourdit pas le poids de la vie chrétienne, mais le rend, comme le dit Jésus de son « joug » : suave, tout comme le poids qu’il fait peser sur nos épaules est léger (cf. Mt 11, 30). Nous avons parlé de fidélité ; de ce comportement général et naturel que la foi infuse et impose dans le style de la vie chrétienne. Fidélité : le propos n’est pas terminé, et même il se poursuit, formulant une nouvelle exigence, une expression neuve que nous pouvons définir : activité.
Un chrétien authentique, renouvelé, peut-il être inerte ? peut-il être indifférent, aboulique et apathique ? peut-il séparer le champ de sa foi de celui de son activité ? En pratique, nombreux sont ceux qui se disent chrétiens et le croient mais s’imaginent que l’adhésion à la religion comporte comme seuls devoirs quelques observances spécifiques comme l’assistance à la Messe les dimanches et jours de fête, et l’accomplissement du précepte pascal. Nous devrions même faire état d’une certaine allergie des chrétiens modernes à l’action qualifiée de leurs propres sentiments religieux, due à une interprétation inexacte de ce qu’on appelle le pluralisme, comme si n’importe quelle opinion doctrinale était admissible ; comme si par conséquent, cela ne valait pas la peine de proposer à autrui sa propre foi comme une nécessité ; une attitude qui découle de l’attribution d’une autorité exclusive à la conscience subjective, au détriment du critère subjectif qui doit informer la conscience elle-même (cf. St Augustin, Sermo 47, c. IX ; PL 38, 301-303). L’activité dite confessionnelle, c’est-à-dire découlant de prémisses religieuses et orientée vers des fins religieuses et morales, l’apostolat de quelque manière qu’il se manifeste, est actuellement contestée dans sa racine même ; elle n’a plus droit de cité dans une société laïque ; toute forme de prosélytisme, même celui dérivant de l’exemple, ou de la discussion apologétique, n’est plus admissible, même aux yeux de nombreux croyants. On finit ainsi par subir celui qu’imposé l’opportunisme social ou la prédominance politique. L’action libre, d’inspiration religieuse, se trouve aujourd’hui contrecarrée, même dans le champ ecclésial tant par la crise généralisée de l’esprit d’association que par l’habitude très répandue de la critique interne anti-dogmatique et anti-institutionnelle.
Nous sommes loin de l’Evangile, Frères et Fils bien-aimés. L’Evangile nous commande d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, ou, tout au moins d’y tendre (Mc 12, 31 ; etc. ; cf. Rm 15, 1-2). Et loin aussi du récent Concile qui impose à tout disciple du Christ d’être un défenseur de la Foi (cf. Lumen Gentium, 17) et attribue à tout croyant une responsabilité personnelle en matière d’apostolat (cf Apostolicam Actuositatem, n. 1 et ss.), affirmant que « la vocation chrétienne est aussi, par nature, vocation à l’apostolat » (ib., n. 2) et que la famille, spécialement (n. 11), les jeunes (n. 12) et les laïcs (n. 13) doivent s’engager dans l’activité apostolique.
Aussi faut-il espérer que le renouvellement jubilaire répandra dans le cœur de tous ceux qui, comme vous, chers Pèlerins, y ont adhéré, la conviction et la volonté de diffuser le message évangélique et d’édifier ainsi l’Eglise de Dieu (cf. Ad Gentes, n. 1 et ss.).
L’Evangile est une semence (Lc 3, 5) ; l’Evangile est un ferment (Mt 13, 33). L’Evangile est un feu (Lc 12, 49). Il pourra supporter la pression de nombreux et énormes obstacles opposés à sa libre et heureuse expansion ; il ne pourra jamais perdre dans le cœur de ses disciples l’énergie innée de sa diffusion universelle. Que chacun en fasse en lui-même la généreuse expérience.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
A un certain point, notre réflexion sur l’Année Sainte se fait difficile, et quasi répulsive, comme celle qu’aujourd’hui nous osons proposer à votre attention. Pourquoi difficile et répulsive ? Parce qu’elle est exigeante. Du reste, nombreux sont ceux qui prévoyaient et devinaient que les prémisses religieuses et morales, proposées pour cette célébration jubilaire universelle, relatives à un authentique renouvellement spirituel et social, devaient conduire à cette logique et peu attrayante conclusion ; d’ailleurs, à regarder de près, celle-ci n’est pas le fait seulement du Jubilé et de l’Année Sainte, mais aussi du christianisme lui-même, de la religion professée avec intelligence et sérieux, et de l’Eglise si l’on veut être cohérent et fidèle. Celui qui accepte d’être positivement chrétien se rend compte à un certain moment — et ce moment semble être venu pour nous — qu’il est pressé par une exigence toujours plus impérieuse.
Cette exigence, qu’elle est-elle ? C’est la perfection de l’homme. Notons immédiatement que s’il concerne la perfection de l’homme en tant que tel, le propos n’est plus refusé, mais accueilli en vertu d’une naturelle attirance de la psychologie humaine. Si l’on demande à un enfant qui il veut et ce qu’il veut être dans la vie, il répondra ingénument, mais franchement, proposant un modèle humain réputé excellent et caractéristique ; il voudra devenir un héros, un astronaute, un champion sportif, un homme immensément riche, un savant qui dépasse tous les autres, un être beau et heureux, comme un Adonis classique, un supérieur, en somme un « surhomme » : l’idéal du « surhomme » couve sous l’imagination de l’« homme qui grandit » (Gn 9, 22). L’idéal de la perfection humaine est donc multiple ; il ne représente pas toujours la véritable interprétation de la grandeur possible de l’homme. Au contraire, nous observons à cet égard que l’une des croisées de chemins où la pensée à la mode choisit sa voie est précisément là ; on recherche l’humanisme superlatif, celui qui doit marquer la vie moderne, la perfection humaine à chercher et à préférer.
Nous, les disciples du Christ, nous nous demandons : quelle est la vraie perfection, celle que nous devons préférer ? Et tout de suite se présente à nous une de ces paroles, à la fois sublimes et déconcertantes, qui sont le propre de l’Evangile : Jésus a dit en effet : « Soyez parfaits comme est parfait votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 48).
Nous nous sentons pleins d’exaltation : avoir Dieu comme modèle de perfection ! Quelle élévation de l’homme, quel stimulant ! Etre dans la réalité semblable à ce Dieu dont l’ineffable ressemblance est imprimée sur notre visage ! Mais aussitôt un certain découragement s’empare de nous : comment, comment imiter Dieu, tellement supérieur, tellement mystérieux ?
Voilà, très chers Frères et Fils, l’obstacle à surmonter: nous ne devons pas craindre ; c’est le Christ qui nous propose cette véritable dimension de l’homme, cet authentique paradigme de « surhomme » ; et c’est aussi l’Eglise qui nous invite à une si grande perfection, qui nous rappelle que pour tout disciple du Christ une telle perfection est, non pas facultative, mais obligatoire (cf. Lumen Gentium 40) ; rappelez-vous le Concile ! Et sachez que l’Année Sainte a pris ce programme évangélique à son compte, nous exhortant à découvrir dans le renouvellement de notre vie religieuse le grand engagement, la grande énergie, la grande espérance de notre perfection humaine et chrétienne.
Cette paradoxale perfection a-t-elle un nom, nous demandons-nous ? Oui, elle a un nom, et vous le connaissez : elle s’appelle sainteté. Sainteté, un autre terme océanique qui inspire à beaucoup, moins d’attrait que d’épouvanté. Et combien se réfugient dans une facile affirmation : « je ne suis pas un saint » pour justifier leur médiocrité spirituelle et morale, pour se soustraire à l’obligation d’une profession chrétienne intégrale et cohérente. Mais cela ne vaut pas pour nous qui voulons être des fidèles sincères, et pas seulement de nom, hypocritement.
Il y a aussi le fait que la doctrine sur la Sainteté est immense. Comment serait-il jamais possible d’appliquer à notre existence une formule tellement absorbante, et sans aucun doute très supérieure à nos facultés ?
Voyons. D’abord et avant tout il n’est pas vrai que la sainteté est impossible : lisez la vie des Saints et vous verrez comme ils ont eux les premiers, éprouvé nos mêmes difficultés, nos mêmes faiblesses, et comment ils ont — miracles et charismes extraordinaires mis à part — réussi à mériter le titre de Saints. Ensuite : il n’est nullement prescrit à tous les chrétiens de s’engager dans l’expérience de ces phénomènes extraordinaires qui caractérisent quelques figures exceptionnelles d’hommes et de femmes, parmi la phalange de ceux que l’Eglise a élevés aux honneurs des autels.
Il existe une sainteté que nous pourrions qualifier d’ordinaire bien qu’elle soit elle-même également toute tissée dans un double dessein extraordinaire mais, en soi, accessible à tous.
En effet, la sainteté dont nous parlons découle de deux coefficients, inégaux de nature et d’efficacité, mais concourant au même but, et à la disposition de tout bon chrétien fidèle à sa propre vocation à la sainteté. Vous les connaissez ces deux coefficients d’où résulte la sainteté et nous les recommandons à tous.
Le premier est la grâce, l’état de grâce, la vie de grâce que la foi et les sacrements nous procurent et que la prière alimente et exprime. Les premiers chrétiens, baptisés et, partant, insérés dans l’Eglise, s’appelaient communément par antonomase « Saints ». Saint signifiait chrétien vivant de ce principe vital nouveau qu’est la grâce, c’est-à-dire l’action de l’Esprit Saint, l’habitation de Dieu, Un et Trin, dans l’âme qui est appelée sainte précisément pour cette raison (cf. Jn 1, 13). Cet ineffable rapport surnaturel de notre âme avec le Dieu-vivant, avec le Dieu-Amour, est la perfection la plus haute, le bonheur le plus vrai, la condition la plus heureuse et indispensable auxquels l’homme puisse et doive aspirer. Vivre toujours dans la grâce de Dieu est le projet que chacun de nous doit faire — et pour toujours — si l’on a vraiment célébré l’Année Sainte en soi-même.
Le second coefficient est la volonté, c’est-à-dire notre vie morale personnelle, à laquelle notre religion ne se contente pas d’imposer des préceptes ou de signifier des châtiments mais qu’elle inonde de lumières, d’énergies, de forces, de charismes qui, dans une certaine mesure, rendent facile et possible une perfection humaine merveilleuse, même si elle est secrète. La Volonté : la sainteté, jaillissant de l’homme, exige ce premier effort : il faut la vouloir. Vouloir veut dire aimer. L’amour humain, animé par l’amour divin, c’est-à-dire la charité, possède le secret de la perfection et synthétise tout le devoir de l’homme et toute l’honnêteté naturelle; ceci est le premier, le plus grand commandement du Christ: aimer Dieu, aimer le prochain (cf. Mt 22, 38 ; St Th II-II, 184, 2).
Voilà la sainteté. Celle que l’Evangile nous enseigne et qu’il rend possible. Celle qui sauve l’homme, édifie l’Eglise, renouvelle le monde. Il faudra s’en souvenir, comme effet du Jubilé.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous voudrions que chacun de vous, Pèlerins de l’Année Sainte, sente poindre dans son esprit cette question extrêmement simple : « qu’en sera-t-il, après ? »
Il faut observer avant tout que ce regard sur le proche futur, nous ne sommes pas seul à le porter : chacun en fait autant aujourd’hui. C’est l’esprit de notre époque qui nous fait envisager un avenir toujours nouveau, meilleur. Chaque jour paraissent des programmes qui se présentent comme changement, comme renouvellement. Nous ne sommes jamais satisfaits de ce que nous sommes, de ce que nous avons. On dirait que cette tension vers une nouveauté, une évolution, une transformation visant une expression différente, meilleure de la vie, est proportionnelle, moins aux besoins, aux inconvénients dans lesquels se débat notre vie elle-même, qu’à l’abondance des biens que la civilisation nous procure ; ceux-ci nous font éprouver un appétit nouveau, nous donnent une impulsion nouvelle pour leur accroissement ou pour leur changement.
Le rythme accéléré et dévorant du temps qui passe s’est emparé de l’esprit moderne et lui dicte sa loi : soit pour manifester le peu de satisfaction que lui procurent les biens offerts (ce qui explique l’ennui, la nausée, la satiété de la jeunesse la plus favorisée qui préfère répudier les formes et les avantages du bien-être pour en revenir à des expressions de mœurs primitives et incultes) ; soit pour susciter l’aspiration angoissée à des manières plus coûteuses, plus raffinées de jouir du temps et de la vie. Nous ne chérissons plus la tranquillité, nous n’acceptons plus le monde tel que nous l’avons hérité des générations précédentes ; nous sommes tous devenus dynamiques, progressistes, novateurs.
Cette tendance pratique, c’est-à-dire appliquée à l’action, n’est pas seulement profane et commune, en général, à chaque condition de la vie moderne. Elle est également religieuse, et proprement chrétienne. Ceux qui considèrent la vie chrétienne comme statique, immobile, conservatrice, ne voient qu’un de ses aspects, celui qui se réfère aux valeurs éternelles du christianisme aux valeurs auxquelles on ne peut renoncer comme la foi, la grâce, la communion ecclésiale, la loi de Dieu, la cohérence historique et civile avec la tradition, et coetera ; mais une telle opinion, appliquée à la vie morale, au devoir découlant de la vocation chrétienne, n’est pas exacte ; elle est même en totale contradiction avec la loi de la vie, propre à l’Evangile, qui nous pousse à regarder de l’avant (cf. Ph 3, 13) qui nous oblige à travailler, à agir, à progresser sur les voies non seulement spirituelles, mais encore dans la pratique du bien, avec des exigences qui tendent vers le sommet de la perfection et de la charité. Et pour un authentique disciple du Christ, l’expression religieuse purement verbale ne saurait constituer un programme satisfaisant : « Ce n’est pas celui qui m’aura dit: Seigneur, Seigneur, qui entrera au royaume des deux, mais celui qui aura accompli la volonté de mon Père céleste » (Mt 7, 21).
Sur le plan moral, sur celui de l’action, l’Evangile, c’est-à-dire notre religion, est volontariste. Notre salut, dans la mesure où il dépend de nous, est assumé, non par notre « être » (qui constitue plutôt une responsabilité, un talent à faire fructifier, comme nous l’enseigne la parabole de St Mathieu, 25, 15 et ss.), mais bien par notre « agir », par le bien voulu et réalisé, par le service rendu au prochain (cf. Mt 25 ; Lc 10, 30-37).
La vision programmatique relative à l’obligatoire efficience du chrétien dans ses relations avec son prochain nous met sous les yeux tant de sentiers qui nous invitent à les parcourir d’un pas rapide et résolu ; mais avant d’y fixer notre regard, arrêtons-nous un instant à considérer un aspect, complémentaire mais non moins essentiel, du dynamisme de l’action ; c’est le dessein global, social, ecclésial que le Christ entend promouvoir, nous poumons même dire réaliser, moyennant notre zèle bénéfique. Il veut bâtir son Eglise, c’est-à-dire la famille humaine assemblée dans cette unité dont il a fait la base de ce mystérieux, immense et merveilleux édifice (cf. Ep 5, 24-27), qu’est son Eglise (Mt 16, 18). « Jésus-Christ nous aime chacun en particulier, mais pas séparément. Il nous aime dans son Eglise » (De Lubac, Méditations sur l’Eglise, 32). Notre premier amour doit être celui que le Christ eut pour son Eglise en donnant sa vie pour elle (Ga 2, 20 : Ep 5, 25).
Nous devons, par soumission, à un premier devoir chrétien, recréer, raviver l’amour à l’intérieur de l’Eglise de Dieu. Frères et Fils bien-aimés, ayez la bonté de lire et de relire encore notre exhortation apostolique Paterna cum benevolentia du 8 décembre 1974 sur la réconciliation à l’intérieur de l’Eglise : nous devons être une seule chose, nous devons faire route ensemble. Il faut en finir avec la dissension à l’intérieur de l’Eglise ; il faut que cessent la dévastatrice interprétation du pluralisme, les coups portés par les catholiques eux-mêmes à leur indispensable cohésion ; c’en est assez avec la désobéissance qualifiée de liberté ! Il faut, aujourd’hui plus que jamais, construire l’Eglise, une et catholique, et non la démolir.
L’amour ressuscité et renforcé dans la Sainte Eglise de Dieu, voilà ce que doit être notre première attitude post-jubilaire.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Du contexte religieux du Jubilé que nous célébrons actuellement, nous allons continuer à déduire les perspectives qui auront à inspirer et à gouverner le réel renouvellement spirituel et moral que nous espérons tous.
Et d’abord, en ce qui concerne les « bons », une catégorie d’élite qui comprend les fidèles, les croyants, les membres de la communion ecclésiale et — à l’avant-garde parmi eux — les prêtres, les religieux, les catholiques observants et, de même, ceux qui restent fidèlement attachés au Christ et à son Eglise ; puis encore tous ceux qui, dans le baptême, ont été régénérés comme vrais fils de Dieu ; et même ceux qui, sans professer trop ouvertement leur caractère chrétien adhèrent par sympathie ou par respect, ou encore en vertu de leur naissance, au nom, au fait chrétien ; en ce qui concerne les « bons » donc, ils doivent se convaincre que cet événement que nous appelons « Année Sainte » n’est pas un simple fait inscrit au calendrier et qui, une fois conclu, s’oublie sans laisser de traces. Le Jubilé ne saurait être un événement éphémère, un mouvement de pèlerinages qui tout aussitôt se dilue dans le grand fleuve de l’actualité quotidienne, se vidant tout naturellement de son propre potentiel de renouvellement religieux et laissant le monde — chrétien et non chrétien — retomber dans les ornières de ses habitudes, souvent orientées, hélas, vers un laïcisme irréligieux et païen. Non ! Il faut que l’Année Sainte conserve son efficacité, qu’elle sache appliquer à la vie moderne le précieux patrimoine que lui a légué le Concile oecuménique, qu’elle imprime à la vie un caractère nouveau refusant tout laïcisme radical qui trahisse cet héritage, tout respect humain qui le vide des énergies spirituelles et morales découlant d’une raisonnable référence à la source évangélique ; qui l’intoxique avec de pseudo-principes dépourvus de vérité ou gonflés de dogmes discutables et souvent peu humains. Cette Année Sainte ne doit pas finir, elle ne doit pas s’éteindre ; il faut qu’elle continue et qu’elle imprime, précisément par le mérite des « bons », une animation nouvelle à notre société.
Alors, voici une seconde conséquence qu’il faut fixer dans de permanentes aspirations et promesses régénératrices.
Où est le « Peuple de Dieu », dont on a tant parlé, dont on parle toujours, où est-il ? Cette entité ethnique sui generis qui se distingue et se qualifie par son caractère religieux et messianique, sacerdotal et prophétique, si vous voulez, qui fait tout converger sur le Christ, comme son centre focal et qui, toute entière dérive du Christ, comment est-elle rassemblée ? comment est-elle caractérisée ? comment est-elle organisée ? comment exerce-t-elle sa mission idéale et tonifiante dans la société où elle se trouve plongée ? (cf. Epistola ad Diognetum, spec. ch. 5 et 6 ; St Augustin, De moribus vitae christianae, 1, 30 ; P.L. 32, 1336-1337). Nous savons parfaitement qu’à présent, le Peuple de Dieu a, historiquement, un nom qui nous est à tous plus familier : c’est l’Eglise ; l’Eglise que le Christ a aimée jusqu’à son sang (Ep 5, 25), l’Eglise, son corps mystique (Co 1, 18, 24), son œuvre en voie d’édification éternelle (cf. Mt 16, 18) ; notre Eglise, une, sainte, catholique et apostolique ; eh bien, qui la connaît vraiment ; qui donc la vit ? qui possède ce sensus ecclesiae, c’est-à-dire qui a conscience d’appartenir à une société spéciale, surnaturelle qui forme avec le Christ un corps vivant, un corps dont le Christ est le chef et qui forme précisément avec lui ce totius christus (cf. St Augustin, Serm, 341, 1,1 ; P.L. 39, 1493) cette communion unitaire de l’humanité dans le Christ, qui constitue le grand dessein de l’amour de Dieu envers nous, et dont dépend notre salut éternel (cf. Lumen Gentium, n. 13).
Troisième point.
Frères et Fils bien-aimés ! Ceci n’est pas de la théologie ésotérique, inaccessible à l’intelligence commune du Peuple fidèle ; c’est la vérité, une très haute vérité, certes, mais ouverte à tout croyant et capable d’inspirer ce style d’existence, cette « communion d’esprit » (Ph 2, 1), cette identité de sentiment (Rm 15, 5), cet esprit de solidarité qui unit les uns aux autres (Rm 12, 5), qui infuse à « une multitude de croyants un seul cœur et une seule âme » (Ac 4, 32) comme à l’aube du christianisme. Il faut que se développe en nous le sens de la communauté, de la charité, de l’unité, c’est-à-dire le sens de l’Eglise une et catholique, de l’Eglise universelle. En nous doit s’affirmer la conscience d’être non seulement une population ayant des caractères communs mais un Peuple, un vrai Peuple de Dieu, une famille liée par de vigoureux liens spirituels, une société fraternelle, animée des mêmes sentiments de joie et de douleur (Rm 12, 15) et convaincue d’être destinée à un sort identique au-delà de la vie présente (cf. Ad Gentes, n. 2 ; Clem. Alex., Pédag. 1, 6, 27).
Le Concile a fait de la doctrine sur l’Eglise son enseignement fondamental. Cette doctrine, l’Année Sainte la fait sienne. Le temps est venu de raviver en nous cette lumineuse théologie, cette science de vie concrète et sociale ; loin d’offenser la vie humaine et sociale, elle la reconnaît, l’anoblit, la soutient dans ses légitimes manifestations autonomes (cf. Lumen Gentium, n. 36) ; Gaudium et Spes, n. 36) ; elle n’a pas besoin d’emprunter à des formules sociales antireligieuse et contestataires la sagesse et l’énergie du bien à accomplir, les justes réformes pour le progrès humain, la continuelle affirmation de la justice et de la paix ; c’est pour elle un besoin et un devoir de définir au moyen d’expressions chrétiennes originales l’interprétation humaine et sociale qui découle de son génie religieux et évangélique (cf. 1 P 3, 8, et sa.). L’Episcopat Lombard a eu parfaitement raison en disant récemment : qu’il faut redécouvrir l’originalité et la fécondité de l’inspiration chrétienne dans les domaines culturel, social et politique ».
L’avertissement vaut pour tous les hommes de bonne volonté, il vaut pour nous tous. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous allons encore considérer la formule fondamentale et synthétique de l’Année Sainte : le renouvellement. Elle nous oblige — et en même temps nous habilite — à faire sur nous-mêmes une enquête qui devra s’étendre ensuite au domaine social actuel : que faut-il renouveler ? Saint Paul nous répond : « renouvelez-vous au plus intime de votre esprit » (Ep 4, 23). C’est-à-dire, renouvelez votre conception de la vie, votre conception du monde (Weltanschauung, comme disent si bien les Allemands), votre manière de penser, d’évaluer le monde, les choses, la vie. En d’autres mots, il faut que nous nous habituions — de nouveau, le cas échéant — à penser et à agir chrétiennement. Notre statut vital découle de notre baptême, du fait que nous sommes chrétiens, et que, par la foi, la grâce, notre appartenance à l’Eglise, nous sommes insérés en Jésus-Christ ; nous devons déduire notre règle de vie de ce fait capital. Le Christianisme, au fond, est tout entier en ceci : être d’authentiques chrétiens. Et, comme nous le savons parfaitement, l’authenticité s’exprime dans l’orientation de notre vie vers Dieu, par le Christ, dans l’Esprit Saint qui nous est venu de Dieu Lui-même précisément lorsque nous sommes entrés dans le cadre de son dessin de salut. Une autre parole fondamentale peut exprimer et synthétiser cette nouvelle et nécessaire forme de vie : l’amour, cet amour que nous appelons charité, agapè, c’est-à-dire un amour animé par Dieu Lui-même qui est Amour ; un amour qui est répandu en nous pour nous rendre capables d’aimer de manière surnaturelle, avec une énergie et selon des fins surnaturelles. La charité est la nouveauté ; elle est la vérité ; elle agrémente et facilite la vie chrétienne.
Frères et Fils bien-aimés, vous, les « pèlerins d’amour » vers ce Dieu qui, avec ce Jubilé, reprend dans l’échelle des valeurs spirituelles auxquelles doit tendre notre vie chrétienne, la place qui lui revient, la première, la plus élevée, la plus recherchée, celle qui donne l’autorité suprême, nous aimons à penser que vous aussi vous êtes en mesure d’observer en vous-mêmes cette expérience spirituelle primordiale : la nécessité le besoin, le réconfort de la prière. L’expression religieuse, la prière, l’oraison, comme langage humain et surhumain orienté vers le mystère de Dieu, naissent précisément de l’Amour de Dieu, et précisément quand celui-ci, célébrant L’Année Sainte, a embrasé nos cœurs (cf. Rm 5, 5 ; 2 Co 4, 6 ; Ep 5, 19 etc.). Avec son habituelle simplicité et sa magistrale sécurité, Saint Thomas nous en avertit, lorsqu’il nous rappelle que « la cause de la prière est le désir de la charité dont procède la prière » (St th. II-II, 183, 1 et 14).
Il y aurait ici cent choses à dire ; mais il suffit d’une, très connue et des plus fermes pour nous qui avons confirmé ou repris notre contact vital avec Dieu : l’importance de la prière personnelle, pour donner un sens, pour donner de l’équilibre, pour donner de la vigueur à notre existence. Nous disons cela en pensant à une tendance assez répandue dans la vie moderne : nombreux sont malheureusement ceux qui ne prient plus, qui en fait ne prient pas. Il n’en fut pas toujours ainsi. Même les personnes plongées dans la vie profane disposaient d’au moins un instant chaque jour, d’au moins un peu de jour, d’au moins un peu de temps les jours de fête, les dimanches, pour une pensée, pour un acte conscient, un moment intérieur d’oraison. Tout enfant était habitué, à juste titre, à considérer comme un devoir d’adresser, au début et à la fin de chaque journée, une prière, un salut, une invocation au Dieu vivant, au Père céleste. Aujourd’hui les lèvres de l’homme semblent scellées par une prédominante inconscience de l’ordre religieux, et par la conscience illusoire que la réalité, toute la réalité, est celle de l’ordre sensible, celle de l’expérience temporelle et matérielle : le contact professionnel, utilitaire, scientifique avec les choses du monde profane, avec les occupations expérimentales et avec les relations sociales marque, pour tant de gens absorbés par le travail et par l’étude, les confins de l’intérêt humain ; des doctrines écrasantes et despotiques comme sont celles du matérialisme l’ont pratiquement emporté sur la vision de l’être total, ramenant le savoir au niveau des corps et des lois physiques et quantitatives, et considérant le déterminisme inéluctable de la matière, comme moteur primordial du devenir de la nature et de l’histoire. Si de cette manière Dieu est refusé comme Principe transcendant de l’Univers et que, par conséquent toute intervention libre et sage de sa part dans le monde de notre expérience est exclue, comment l’homme pourrait-il adresser une parole à ce Dieu-inconnu, tenter un dialogue avec lui, invoquer son amoureuse Providence ? Le néant, proclamé au faîte de l’univers, se reflète aussitôt dans la conscience rendue incapable de prier et tendue immédiatement vers le renforcement en soi d’une « autosuffisance » mystificatrice : l’homme se suffirait à lui-même, sans recourir à la reconnaissance ou à l’invocation d’une Source supérieure de l’être et du devenir.
La difficulté, avec la pensée privée de certitudes spirituelles, d’aller au-delà du cercle du monde matérialiste est devenue mentalité théorique et pratique de l’athéisme moderne, une mentalité à laquelle notre antique philosophie, c’est-à-dire notre religion traditionnelle est bien capable, encore aujourd’hui, de donner une réponse plausible ; et comme pour l’avaliser, nous voyons des foules de jeunes s’avancer pour dénoncer d’eux-mêmes le vide produit dans l’esprit moderne par la négation de Dieu. Cette jeunesse s’avance, triste et tourmentée par son besoin d’une religion authentique qui permette encore d’entreprendre un dialogue avec Dieu, de le prier, de le savoir proche, accessible, prévoyant et plein d’amour.
Si bien que cette Année Sainte ouvrira, espérons-nous, sa porte, sa lumière et son cœur pour accueillir les fils de la nouvelle génération en quête d’une aide libératrice et inspiratrice, à la recherche d’une parole nouvelle, d’une poésie neuve qui reconnaisse la difficulté inhérente à la vraie prière (cf. Rm 8, 26) et qui fasse proprement sienne la merveilleuse supplication des Apôtres qui, comme le rappelle l’Evangile, demandèrent au Maître et Seigneur Jésus : « Apprends-nous à prier ! » (Lc 11, 1).
Puisse être ceci une reconquête de l’Année Sainte : le besoin, le devoir, la joie de la prière chrétienne !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Nous avons toujours dans l’esprit l’idée centrale, le but principal de cette Année Sainte que, nombreux comme vous l’êtes au cœur de sa célébration à Rome, cette ville sacrée de la foi, de l’histoire, du destin de la civilisation chrétienne, vous êtes en train de vivre ; votre présence ici constitue, nous l’espérons, un des moments les plus importants, les plus conscients de votre existence dans le temps et elle imprime ainsi, dans la démarche spirituelle de l’Eglise pèlerine le long des siècles, un plus vif désir de renouvellement perpétuel. Le Peuple de Dieu, ainsi que s’exprime le Concile, c’est-à-dire notre Eglise de Dieu, doit sortir renouvelée de cet événement religieux, moral, collectif qu’est l’Année Sainte. Celle-ci, de fait, ne saurait épuiser son action au cours de la brève période qui la limite; elle doit au contraire animer l’Eglise même d’une tension nouvelle de spiritualité, de moralité, de charité, de ferveur religieuse et humaine qui réveille sa conscience, renforce ses intentions, révèle son génie vital, soude étroitement son unité et surtout lui obtienne de Dieu une infusion nouvelle de l’Esprit qui puisse rajeunir cette Eglise millénaire, la rendre plus vigoureuse, la renouveler, comme l’on a dit, et, même dans le tourbillon des vicissitudes complexes et adverses de notre époque, la rendre heureuse ; oui, heureuse d’avoir comme un avant-goût de la vie immortelle et divinisée que l’espérance lui promet et lui garantit : « spes autem non confundit, notre espérance ne saurait être confondue » (Rm 5, 5).
Or, ce renouvellement que nous espérons exige de nombreuses choses dont l’Eglise peut et doit se prévaloir. Quelle est la première ? La première par dignité, la première dans la compréhension que l’Eglise vivante a du dessein divin du salut du monde, la première, donc que le Concile a indiquée et recommandée pour le renouvellement de la vie chrétienne dans le monde est, vous le savez, la Sainte Liturgie. C’est à la Sainte Liturgie que fut consacrée la première constitution du Concile ; et c’est cette législation qui conféra son aspect rénovateur au Concile lui-même qui, à la différence des autres Conciles, ne fut pas directement dogmatique, mais doctrinal et pastoral.
C’est ainsi que, dans l’économie générale de la vie humaine et chrétienne, la priorité a été reconnue à la prière, partant du principe que le contact spirituel avec Dieu doit obligatoirement être conscient et personnel, comme nous avons eu nous-même déjà l’occasion de l’affirmer; mais ce premier acte de notre religion, nous devons l’intégrer (cf. L. de grandmaison, La religion personnelle) dans le cadre complet et effectif de son expression la plus autorisée, et, par institution divine, ce cadre est social, communautaire, ecclésial, c’est-à-dire sacerdotal et liturgique. La Liturgie est la forme officielle de notre religion. En vertu de nos aspirations à ranimer la vivacité et l’authenticité de la religion dans la vie individuelle, mais surtout dans la vie du Peuple de Dieu, nous devons, à notre époque, honorer et promouvoir la Liturgie dans la vie ecclésiale et collective. « La Liturgie, comme le dit le Concile (Sacr. Conc. 9) ne remplit pas toute l’activité de l’Eglise... », « ... néanmoins elle est le sommet auquel tend l’action de l’Eglise et en même temps la source d’où découle toute sa vertu » (ibid., 10).
On a parlé beaucoup de liturgie avant et après le Concile et maintenant, forts comme nous le sommes de l’apologie que le Concile lui-même en a faite, nous espérons que l’on continuera à en parler, et mieux encore, à en faire la norme et la pratique habituelle de notre vie religieuse. Quant à nous, il nous suffira de confirmer ici le programme liturgique que l’Eglise s’est fixé, comme pour rendre stable et féconde l’idée et par conséquent la pratique de la Liturgie : c’est là le secret d’une vitalité nouvelle de la tradition ecclésiastique, c’est là la face de sa beauté, l’expression de son unité intime et universelle, comme également de son interprétation multiforme et pentécostale de chaque langue, de chaque peuple ; et surtout que ce soit là l’affirmation de deux principes fondamentaux : Rappelons-les : dans la liturgie il y a la célébration du Sacerdoce du Christ (cf. Conc. 17) ; Il est présent parmi nous, principalement dans le sacrifice eucharistique, dans la Messe, pour refléter et accomplir partout où nous sommes le drame divin et humain de notre rédemption, ce drame suprême de l’amour qui s’immole et qui sauve, celui que nous avons l’habitude d’appeler : « Le mystère pascal » ; la liturgie jaillit des profondeurs de la vérité religieuse, de la révélation de l’actif dessein divin de bonté, de miséricorde, de communication, d’amour du Père pour l’humanité, par le Verbe fait chair comme nous et pour nous, dans l’Esprit d’amour qui descend parmi nous pour nous faire remonter dans l’apothéose d’une nouvelle plénitude de vie glorieuse et éternelle (cf. Ep 1, 3 et ss.).
Nous n’en dirons pas plus. Mais nous devons tous avoir la conviction ferme et heureuse que la « lex orandi » a dans la « lex credendi » sa lumière et son miroir; sa parole entendue, dont elle est la parole exprimée (cf. M. zundel, Le poème de la Sainte Liturgie, un essai antérieur au Concile, mais qui n’a rien perdu de son actualité). Parlons plutôt de l’autre principe fondamental de la réforme liturgique: le Peuple doit être composé de fidèles qui savent, qui participent, qui dans une certaine mesure concélèbrent avec le prêtre, parce que celui-ci, alter Christus, est l’interprète de Dieu auprès du Peuple et l’interprète du Peuple auprès de Dieu. La liturgie est une communion d’âmes, de prières, de voix, d’agapè, c’est-à-dire de charité. Il ne suffit pas d’assister passivement à sa célébration, il faut participer. Le Peuple doit considérer la célébration liturgique comme une école où l’on écoute et apprend ; comme une action sacrée, guidée par le prêtre à laquelle lui-même, multitude de cœurs vifs et fidèles, concourt, en répondant, offrant, priant et chantant. Oh ! si le Concile, si l’Année Sainte auront pu favoriser le dessein de faire participer et chanter liturgiquement le Peuple de Dieu, ils auront accompli une œuvre religieuse et communautaire d’immense valeur : Qui chante, participe ; qui participe ne connaît pas l’ennui, mais la joie ; celui qui trouve sa joie dans la prière se conserve et, plutôt, progresse comme chrétien ; et celui qui est chrétien se sauve !
Que personne n’imagine que cette ivresse est illusoire, qu’elle provoque aliénation ou frustration au point de vue réalisme pragmatique et social de notre existence humaine concrète ; non, elle est une infusion de sagesse et d’énergie qui transforme les fidèles en citoyens ardents, généreux et actifs dans le champ des réalités terrestres, tandis qu’elle leur ouvre la voie et le guide vers la citoyenneté céleste.
La Liturgie, souvenons-nous en : elle est une expression de foi, un chant de louange, elle est sensible à l’expérience terrestre, elle conduit notre pèlerinage vers la célébration de l’apocalypse éternelle.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Lorsque nous pensons à préciser en quoi consiste ce renouvellement qui a été comme objectif religieux et moral à l’Année Sainte, nous nous rendons compte aussitôt qu’il y a lieu d’amplifier la définition de ce terme et de répondre à cette élémentaire demande : en quoi consiste le renouvellement que l’Eglise nous recommande aujourd’hui ? Nous vous rappelons que nous avons déjà examiné d’autres fois la question. Nous avons parlé de « conversion », de metanoia, comme le dit l’Evangile (Mc 1, 15), de réforme des esprits (Ep 4, 13 ; Col 3, 10) et des mœurs (Col 3, 12-15) ; et tout cela met en lumière la pluralité des significations que le terme peut assumer dans notre langage et éclaire mieux encore notre manière d’agir. Nous tenons aussi à relever une signification qui peut sembler en contradiction avec le sens littéral du mot « renouvellement » lorsque nous concrétisons son contenu essentiel dans cette autre expression: par renouvellement l’on peut aussi entendre un retour aux principes qui doivent présider à notre vie ; ceci pourrait faire penser qu’on veuille faire marche arrière, retourner aux nonnes antiques et dépassées de la conduite humaine, aux habitudes originelles de nos mœurs. En fait, parlant du renouvellement de la vie religieuse, le Concile affirme que ceci comporte « un retour continuel aux sources de toute vie chrétienne et à l’inspiration originelle des Instituts » ; il en est ainsi, et ceci vaut également pour toute forme essentielle de la vie (cf. Décret Perfectae Caritatis, n. 2) ; mais le Décret poursuit : « et comporte, d’autre part, la correspondance de ceux-ci aux conditions nouvelles d’existence ». Le renouvellement consiste donc en deux points bien définis : l’un, essentiel, que nous pourrions définir une reprise de possession de notre propre identité ; ceci qui doit nécessairement consister en une confrontation du présent avec le passé trouve sa raison d’être dans notre fidélité aux principes constituant notre personnalité à nous qui adhérons au Christ et à son Evangile ; on pourrait le définir aussi, pour simplifier l’idée : renouvellement intérieur.
L’autre point du programme concerne plutôt un renouvellement extérieur, contingent, et se désigne par un terme devenu commun : l’aggiornamento ; ceci tend de préférence à confronter notre personnalité elle-même avec la manière actuelle et prochaine la plus propre à adapter le style de notre vie chrétienne aux exigences raisonnables qu’imposent l’époque et nos relations sociales.
Nous pourrions exprimer de manière paradoxale ce groupe d’idées : il s’agit de recommencer à zéro. Repartir de zéro dans notre manière d’être religieux, d’être fidèles, d’être catholiques ? Mais cette hypothèse ne justifierait-elle pas l’amère contestation, devenue à la mode aujourd’hui même dans certains milieux ecclésiaux, contre toute manière traditionnelle de pratiquer notre foi ? n’ouvre-t-elle pas une brèche dans les défenses contre les innovations arbitraires de tout genre ? Certainement pas, surtout si cette manière de penser visait, comme certains le pensent malheureusement, à rendre plus légère, moins ascétique la profession de foi chrétienne et l’adhésion à l’Evangile du Christ.
Il est vrai que le Christ a rendu neuf, facile, heureux et même joyeux le sentier qu’il a tracé ; il faudra qu’un jour ou l’autre nous expliquions de nouveau comment et pourquoi. Mais nous ne pouvons jamais oublier que le Christ est exigeant et que, comme il le dit lui-même : « Etroite est la porte et resserrée la route qui mène à la vie » (Mt 7, 14). Aux prétendus justes de ce temps, dans le grand discours-programme prononcé sur la montagne, Il fit entendre ces mots : « Si votre justice ne surpasse pas celle des scribes et des pharisiens, vous n’entrerez pas au royaume des deux ». Jésus avait inauguré sa prédication messianique par un geste d’humilité inattendue, infinie, demandant à Jean-Baptiste le Précurseur de le baptiser, Lui comme tout autre pénitent qui accourait au Jourdain, alors que sur Lui, l’Agneau innocent, ne pesait aucun péché propre, mais bien ceux des autres, ceux de toute l’humanité, Jésus s’impose à lui-même : « Il nous convient d’accomplir toute justice ! » (Mt 3, 15). Tout aussi significatives et synthétiques sont les paroles qu’à la veille de sa passion le Christ prononça, comme pour mettre en évidence la place du sacrifice dans la conception commune de la vie de ses disciples ; « Celui qui chérit sa propre existence, le perdra et celui qui la sacrifie en ce monde, la sauvera pour la vie éternelle » (Jn 12, 25).
La vie chrétienne est un drame. On ne peut bannir la Croix qu’elle entraîne avec elle. C’est sur ce point-là qu’aujourd’hui notre réflexion au sujet de l’Année Sainte en cours de célébration voudrait se fixer. Le renouvellement chrétien auquel nous conduit l’Année Sainte nous impose ce vigoureux élément de notre christianisme. Un christianisme authentique, vécu, prévalant sur tout autre intérêt, voilà ce que doit comporter le plan de notre vie. Nous voudrions que ceci reste gravé dans les âmes de tous ceux qui célèbrent l’Année Sainte ; il ne s’agit pas seulement de participer à certaines pratiques momentanées ; il s’agit de se forger, en fonction de ces pratiques elles-mêmes, une forte conception permanente de notre existence.
Disons-le en peu de mots. Premièrement : il faut reconnaître à Dieu, et par conséquent à la religion, sa place prédominante (Mt 6, 33) ; au Christ sa fonction de « lumière du monde » ; « celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie » (Jn 8, 12). Cette première affirmation nous impose une révision de notre manière de penser en général ; et ce n’est pas peu de chose. Deuxièmement: il faut restaurer en nous le sens du devoir, c’est-à-dire le concept de l’obligation morale, du bien et du mal, de l’honnêteté et du péché ; nous avons jusqu’à présent laissé prévaloir en nous le sentiment de nos droits et souvent le notre liberté indiscriminée au point que nous oublions facilement les autres bases morales, comme celle du bien commun et avec celle-ci — bien qu’on en parle tellement et que l’on tente de changer l’allure de la société — la charité et la justice à l’égard du prochain, l’ordre civil, l’aide au progrès de nos frères moins favorisés économiquement et physiquement ; et il arrive que la coexistence devienne une lutte dans laquelle l’égoïsme individuel ou collectif l’emporte sur les droits d’autrui et sur l’amour que nous devons aux hommes qui, parce qu’hommes, sont nos frères comme dit l’Evangile. Et troisièmement, renversant l’authentique conception de l’amour qui se donne à autrui, en une conception de l’amour qui réserve à soi-même tout intérêt et tout soin, il se trouve des êtres humains qui, du plaisir et parfois, par conséquent, de la passion et du vice, se font un titre les autorisant à en jouir en dehors de son honnête finalité, jusque sur le plan de l’expérience physique qui parfois va loin au-delà de toute limite de la dignité personnelle et de la santé physique (pensez à certaine littérature, à certains spectacles, à certain hédonisme jouisseur). Dans ce domaine également que la permissivité aujourd’hui à la mode prive de toute raisonnable et rigoureuse limite morale, il importe que nous en revenions aux avertissements de l’Apôtre : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez ; mais si, l’Esprit aidant, vous donnez la mort aux oeuvres du corps, vous vivrez » (Rm 8, 13).
Que l’Année Sainte soit donc pour nous une école de formation et de rééducation qui nous rende, nous qui sommes chrétiens « saints et immaculés » (Ep 1, 4).
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous soulignons une fois de plus que l’Année Sainte, à la célébration digne et efficace de laquelle nous tous, nous consacrons nos efforts, se présente comme un renouvellement. Renouvellement de quoi ? renouvellement de notre vie chrétienne, de notre foi, de nos mœurs, de notre comportement face au monde dans lequel nous vivons, un monde si changé et si changeant, si ondoyant et si convaincant. Il s’agit de maintenir et de renforcer tout ce qu’impliqué cette appellation de chrétien qui trop souvent n’est qu’une étiquette purement conventionnelle ou ethnique, fixée par habitude et tradition sur notre être, sans nous engager logiquement et effectivement à la justifier fidèlement. Si nous sommes chrétiens de nom, il faut aussi que nous le soyons de fait. La spiritualité inquiète et réformatrice de notre temps en a l’intuition quand elle affirme les exigences d’une authenticité éprouvée. Il s’agit alors à juste titre d’une double opération qui doit garantir notre authenticité : confronter et récupérer.
Confronter qui ? et avec quoi ? c’est clair : nous confronter nous-mêmes avec Celui qui est le modèle par excellence, l’homme vrai, le pasteur de notre vie; avec Celui qui a dit de lui-même : « Je suis la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 7) et auquel nous accordons notre foi, implicitement ou explicitement, par le fait même que nous portons son nom : nous sommes chrétiens. Le Christ, en effet, a donné de lui-même cette merveilleuse et attachante définition et nous pouvons aussi la trouver condensée en une autre qu’il a également donnée de lui-même, et dont nous tiendrons compte pour donner à notre renouvellement jubilaire une forme définitive. Jésus a dit, de fait, presque sur un ton de polémique : « Vous n’avez qu’un seul maître : le Christ » (Mt 23, 8, 10). Puis, il y a tant et tant de citations des Ecritures que nous pourrions rappeler pour appuyer et confirmer cette qualification de maître de vie que Jésus attribue, non seulement à sa mission, mais à sa Personne ; Il est le Verbe, Il est la divine Parole de Dieu. Rappelons par exemple la voix mystérieuse qui descendit de la nuée lumineuse apparue la nuit de la Transfiguration et qui disait : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, qui a toute ma faveur; écoutez-le » (Mt 17, 5). Pouvons-nous affirmer que nous sommes vraiment des disciples du divin Maître ? En conscience, sommes-nous certains d’être attentifs, de donner du poids à ses enseignements ? (cf. 13, 13-17). La confrontation de ce que nous sommes, de ce que nous pensons, de ce que nous faisons avec ce qu’enseigne l’Evangile (cf. Mt 11, 29 « discite a me... ») et ce qui en résulte autoritairement (« qui vos audit, me audit »... Lc 10, 16) nous oblige à récupérer ces principes spéculatifs et pratiques qui, vécus avec humble fidélité, nous permettent de porter avec dignité le glorieux titre de chrétien (Ac 11, 26 ; 1 P 4, 16) et qui, par contre, s’ils ne trouvent aucune correspondance réelle dans notre vie vécue se retournent contre nous pour nous accuser et, plaise à Dieu qu’il n’en soit pas ainsi, pour nous condamner (cf. Mt 25, 26 et ss.). Il faut que nous rendions sincèrement ce titre de chrétien le plus cohérent possible avec la Parole du Christ dont il dérive : voilà le renouvellement que nous cherchons. Aussi l’écoute de notre Maître est-elle la condition et la conséquence du renouvellement que souhaite l’Année Sainte.
Il n’est malheureusement que trop facile de remarquer comment notre qualité et notre conscience de chrétien se sont diluées dans une manière de vivre qui nous en fait oublier la valeur théologique et ontologique, c’est-à-dire l’appartenance a cet état de foi et de grâce qui est vraiment la Vie de notre vie (cf. Rm 1, 17 ; Ga 3, 11). Combien nombreux sont les chrétiens chez qui dominent un état d’esprit et des mœurs que le monde leur a fait adopter au détriment d’une conception de l’existence conforme à l’enseignement de notre Maître Jésus.
Que l’homme ait besoin d’être guidé par un enseignement qui se prévale du nom d’un personnage insigne, digne ou non de la confiance de ses disciples, l’histoire est là pour nous l’enseigner, l’histoire contemporaine non moins que l’histoire ancienne : en général l’homme ne se suffit pas à lui-même ; il a besoin d’un maître, d’un chef, d’un leader ; il en a besoin pour penser, pour agir ; s il ne l’a pas, il se le crée, démontrant souvent une soumission servile, un enthousiasme purement de mode, un intérêt dégradant, facilement volubile... Et Celui qui, donnant une garantie divine à sa Parole, a dit : « Qui me suit, ne marche pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12), le Maître, le Chef de l’humanité, on l’abandonne aujourd’hui si aisément.
Il ne faut pas qu’il en soit ainsi de nous qui, parcourant les voies de la sincérité et du courage, sommes arrivés avec ce Jubilé à une rencontre nouvelle et rénovatrice avec le Christ. Voici notre nouveau programme :
Nous ne serons pas sourds, indifférents ou excédés en écoutant la Parole du Maître divin. Nous aurons toujours présentes sa figure grave et douce, sa parole pleine et profonde. Nous écouterons, nous étudierons, nous invoquerons ce que l’Esprit Saint peut nous enseigner sur la vérité totale du Christ pour guider notre démarche de chrétiens fidèles (cf. Jn 16, 13) ;
D’un cœur avide et docile, nous ferons trésor de l’enseignement du Christ (Lc 11, 28) et de ceux que l’Esprit Saint a établis Episcopes avec la charge de paître l’Eglise de Dieu » (Ac 20, 28) ;
Nous nous méfierons de certaines théories nouvelles, à la mode aujourd’hui non sans présenter des dangers spirituels et doctrinaux, et nous écouterons, au fond de nos âmes, l’appel évangélique, fidèles à la chaire du magistère et à la communion ecclésiale : « Le Maître est ici ; Il t’appelle ! » (Jn 11, 28). Le Maître, Frères et Fidèles, le Maître Jésus !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
L’Année Sainte est une rencontre avec Jésus-Christ, une rencontre de nature toute particulière A celui qui la célèbre elle impose de méditer profondément sa propre foi, d’examiner son opinion personnelle sur le Christ, Sa définition, Sa réalité. Il ne s’agit pas d’une simple pensée spéculative mais d’un processus logique, presque une exigence de la pensée, d’une résolution globale au sujet de sa propre manière de vivre, d’une conclusion intime aux questions des rapports entre nous et le Christ; rapports qu’il faut reconnaître et perfectionner, comme le font les fidèles ; ou bien rapports à établir, dans un sens nouveau positif, comme le font, Dieu les bénisse !, ceux qui se « convertissent » ou bien dans un sens négatif comme le font, avec une effrayante responsabilité existentielle, ceux qui prétendent rester indifférents, étrangers, hostiles à un rapport vital et rénovateur, tel qu’il doit être, avec le Christ rencontré sur de nombreux sentiers toujours ouverts à la foi ou rejoint en ce lieu central de l’Année Sainte.
Au cours de cette période jubilaire, nous avons parlé du christianisme en général ; puis nous avons parlé de la nouveauté du message chrétien à redécouvrir, c’est-à-dire de l’avènement innovateur d’un nouveau « système » de penser, de vivre, de communiquer avec Dieu et avec les hommes, un système que nous pouvons inclure dans la formule « royaume des cieux ou royaume de Dieu » ; nous avons parlé du message évangélique cherché la source de ce message et reconnu en Jésus qui, aux yeux de l’opinion publique, présentait l’humble apparence d’un simple artisan, originaire de Nazareth : un homme quelconque au regard myope de l’observateur profane ; et nous avons entendu répéter par ce qu’on appelle les sources bien informées : « N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie... ? » (Mc 6, 3), comme Il l’était de fait ; mais cette remarque n’épuisait pas la question car les gens se demandaient, avec étonnement, d’où venait cette sagesse qui lui était donnée, et comment il lui était possible d’opérer des miracles. Il était logique de reconnaître en Lui un prophète, un maître. Nous avons déjà mis l’accent sur l’importance qu’il fallait attacher à ce titre de Maître que Jésus lui-même indiquait comme prérogative suprême et exclusive du Messie attendu, du Christ. Mais ce titre même de Maître ne disait pas tout de Jésus qui laissait entendre qu’il était, Lui, le Maître, le Messie, le Christ, tant attendu et magnifié ; si bien que, dès l’apparition de Jésus sur la scène de la vie publique, ses premiers disciples eurent l’intuition qu’il était un personnage mystérieux. Parmi ces disciples, par exemple, Nathanaël (Bartholomé) qui, lors de sa première rencontre avec Jésus s’étant vu percé à fond par Son infaillible regard introspectif, s’écria : « Rabbi (c’est-à-dire Maître), Tu es le Fils de Dieu, Tu es le Roi d’Israël (Jn 1, 49). La qualification de « Maître » ne suffisait donc pas à définir Jésus ; un autre titre lui revient, celui de « Fils de Dieu », un titre alors peu facile à expliquer, mais tel que la figure de stature simplement humaine de Jésus y trouve une dimension qui va bien au-delà de celle de Maître, bien au-delà de celle de Messie. Dans le même cadre évangélique, une autre définition de Jésus s’est fait entendre près de l’embouchure du Jourdain dans la Mer Morte : « Voici l’Agneau de Dieu », c’est-à-dire la victime privilégiée et prédestinée à un mystérieux sacrifice (Jn 1, 29 et 36). La curiosité et l’étonnement allaient croissants, même si Jésus, parlant de lui-même, ne se présentait habituellement que comme « Fils de l’homme », un autre titre en apparence modeste, mais riche de réminiscences bibliques et de signification profonde.
Parler de Jésus était devenu, au fil du récit évangélique, une chose attrayante, importante, inévitable, mais en même temps difficile et ambiguë. Tant et si bien que la question : « Qui est Jésus » se prêtait aux réponses les plus variées et même les disciples n’avaient pas une idée claire de ce qu’elle devait être. Ce fut alors vous vous en souvenez, que Jésus lui-même, se rendant avec son petit groupe de disciples à Césarée de Philippe, au nord de la Palestine dans les environs du Mont Hermon se renseigna auprès de ses compagnons de route : « Que pensent les gens que soit le Fils de l’homme ? » et après avoir entendu les réponses diverses et confuses déduites de l’opinion publique, Jésus, poursuivant le discours, demanda ouvertement à ses futurs apôtres : « Et vous, qui dites-vous que je suis ? ». Ce fut alors que Pierre, illuminé par Dieu le Père, répondant certainement aussi au nom des autres donna la célèbre l’invincible définition de Jésus : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16).
Fils et Frères, en ce moment nous ne dirons rien de plus sur le contenu et sur l’histoire de cette révélation. Du reste, vous savez comme, dans la suite de l’Evangile, et particulièrement dans le récit de Jean l’Evangéliste, la question concernant la mystérieuse étude de Jésus a la part la plus grande et devient dramatique à cause de l’opposition radicale des Pharisiens, des Scribes, des Sadducéens et de l’intérêt croissant du peuple (cf. Jn 12, 12) ; puis elle prend un caractère officiel et tragique, précisément parce que le titre messianique et divin de Fils de Dieu que, dans son double procès religieux et politique, Jésus, Fils de l’homme, revendique sera le titre à sa condamnation à mort. Jésus meurt victime et martyr de sa mystérieuse identité d’Homme-Dieu ; et c’est en vertu de cette identité-là, qu’il ressuscitera le troisième jour et qu’il sera ainsi, le Sauveur du monde.
Gardons inébranlable dans l’esprit, dans le cœur, dans la vie cette vérité absolument certaine et ineffable concernant Notre Seigneur Jésus-Christ, unique dans la Personne divine du Fils unique de Dieu ; éternel dans la nature du Verbe, incarné dans la nature humaine en Marie, par l’opération du Saint-Esprit. Souvenons-nous de ce mystère réel et dominant toute l’histoire et tout le destin de l’humanité, le mystère de l’unique Personne du Verbe de Dieu, vivant dans la nature divine et dans la nature humaine de Jésus. C’est un dogme souverain que nous professons dans la messe de chaque dimanche et de chaque fête en chantant le Credo ; il est la base de notre foi chrétienne et de notre salut. Rappelons-nous tous qu’avec explicite adhésion et bonheur inépuisable nous avons professé la confession de Pierre, ici, précisément sur sa tombe, en pleine certitude qu’est fondé sur le roc apostolique (Mt 16, 18), mieux encore, sur la pierre angulaire qu’est le Christ lui-même (1 P 2, 6 ; Mt 21, 42) l’édifice que Lui, le Christ, faisant de nous des pierres vivantes est en train de construire et qui ne saurait s’écrouler (Mt 16, 18) ni avec le temps qui passe ni avec la mort qui semble tout détruire ; c’est Son Eglise, sainte et immortelle, à laquelle nous avons le bonheur d’appartenir et dont nous recevons le Christ lui-même, Pain de vie éternelle (Jn 6, 51).
Ici la foi se révèle dans sa suprême importance, dans sa souveraine nécessité, dans son origine, comme don actif de Dieu et de notre part, comme humble et honnête ouverture suggestive à Sa parole (cf. Jn 1, 12 ; 3, 21 etc.). Et par un acte de foi, c’est-à-dire d’adhésion à la Vérité divine, qui transcende notre faculté de connaître et d’expérimenter, saluons Jésus-Christ, de nouveau avec les paroles de Simon Pierre : « Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de vie éternelle, nous autres, nous croyons et nous savons que tu es le Christ, Fils de Dieu » (Jn 6, 68-69).
Qu’à tout ceci vous aide notre Bénédiction Apostolique.
Après avoir salué en leur langue des groupes d’expression anglaise, espagnole, et allemande, le Sait-Père a poursuivi :
Nous ajoutons, un mot particulier pour quelques pèlerinages que nous venons de nommer, mais qui nous semblent particulièrement représentatifs.
Nous saluons nos Fils de l’île de La Réunion. L’Apostolat que de nombreux religieux y ont déployé a porté des fruits magnifiques. Tous nos vœux pour la vitalité et la cohésion de vos communautés chrétiennes, pour votre engagement au service de la promotion de tous vos compatriotes.
Et comment ne pas faire mention spéciale du groupe très nombreux de Lyon, de Saint-Etienne et du Diocèse d’Arras, avec les Evêques que nous avons nommé et dont nous saluons avec affection le courage pastoral ? Ah ! chers pèlerins français, nous savons votre souci, souvent ingénieux, de renouveau spirituel, de recherche catéchétique, d’engagement social. Que tout cela demeure fermement enraciné dans la foi de l’Eglise, dans cette foi forte et simple dont vos martyrs ont donné le premier exemple en Gaule ! Ayez le sens de l’Eglise, de sa tradition apostolique, de sa catholicité, comme Saint Irénée. Aimez-la. Par-dessus tout, comme dit Saint Paul (Ep 4, 3), appliquez-vous à garder l’unité de l’esprit par le lien de la paix : oui, unissez vos forces vives vivez dans la charité, autour de l’Evêque. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Enfin, nous exprimons notre estime aux Maîtres-Tailleurs venus de tous les horizons pour leur seizième Congrès mondial. Que vous souhaiter, chers amis, en quelques mots ? De nouer des liens amicaux et efficaces entre vous, pour développer votre art. Car cet art est et doit demeurer au service de l’homme : il peut contribuer à une constante éducation et même à une élévation du goût, mais aussi favoriser le caractère personnel, l’harmonie, la courtoisie, l’honnêteté des rapports humains. Employez-vous à ce progrès, voyant votre travail dans cet esprit de service de ce qu’il y a de meilleur dans l’homme. Nous vous bénissons, avec vos familles et ceux qui collaborent avec vous dans votre noble profession.
Chers Fils et Filles,
Nous pensons que la célébration de l’Année Sainte inspire à ceux qui veulent en retirer un réel renouvellement spirituel une demande en harmonie avec la mentalité de notre époque : quelle est l’idée centrale de l’Evangile ? quelle est la clé de la doctrine du Christ ? le point focal de son enseignement ? Si nous avons à ranimer notre adhésion à la religion catholique, selon quelle perspective pourrons-nous en avoir, en synthèse, la vision complète et organique ? Le souvenir s’éveille, aussitôt, des tentatives faites par de nombreux spécialistes, anciens et modernes, de résumer en un bref dessein didactique l’enseignement catholique (voir l’Enchiridion ad Laurentium de Saint Augustin, P.L. 40, 231-290 ; K. Adam, L’essence du Christianisme ; et d’une manière générale les synthèses doctrinales, telles que St Thomas, Expositio Symboli Apost., op. 16 ; et les catéchismes : parmi eux, le célèbre Catéchisme romain du Concile de Trente, cf Pastor VII, 288 et ss. ; Andrianopoli, Cathéchisme romain du Concile de Trente, Cité du Vatican, 1946; puis encore : Gard. P. Gasparri, Cath. ; 1930 ; etc.). On se rappellera également les tentatives d’interpréter l’Evangile selon une formule personnelle, suivant un schéma idéologique partial et discutable (cf A. von Harnack, Das Wesen des Christentums, 1900).
Comme, en fait, nous n’avons pas l’intention d’intervenir ici dans la grande spéculation storico-doctrinale au sujet de la figure du Christ (cf L. Bouyer, Le Fils éternel), il nous suffira de rappeler deux vérités fondamentales qui forment le trésor le plus précieux de l’enseignement évangélique et qui, de manière inépuisable, peuvent alimenter le renouvellement religieux et moral proposé par cette Année Sainte.
Première vérité : Jésus nous a révélé le visage de Dieu : Dieu est le Père (cf Mt 11, 25 et ss.). Ceci, il faut le répéter à un siècle comme le nôtre, qui à osé proclamer de la manière la plus insensée, l’inexistence de Dieu : Dieu est mort !, déduisant cette négation, non de la réalité des choses et de la vie, mais de l’irréligiosité négative et subjective de l’homme moderne ; comme si celui-ci devenu aveugle à cause des aberrantes dégradations de ses facultés, s’écriait : le monde n’existe pas puisque je ne le vois pas ! Et c’est ainsi que, sans pitié et sans raison, le regard de l’homme s’est voilé implacablement scrutateur et se fiant à la Vérité réelle de l’Univers, et pleurant encore sur les limites si nombreuses de ses facultés visuelles, celles surtout du savant et du penseur ; et de même, on tente de voiler cet oeil humain et de brouiller le regard limpide de l’enfant humble et sage. Voici Jésus, voici le Maître qui infuse en nous l’indiscutable certitude au sujet de Dieu ! La certitude que Dieu EST, qu’il est infiniment personnel et vivant, qu’il est l’Absolu et le Nécessaire, qu’il est créateur par un acte transcendantal et omnipotent, et que, par un acte immanent et providentiel, il est conservateur pour tout autre être, lequel se nomme créature ; et, finalement, qu’il a un nom souverain, infiniment doux, enraciné dans notre être même : il est le Père (voir spécialement le Discours de la Dernière Cène, Ep 1).
Et voici alors la seconde vérité fondamentale de notre religion chrétienne : Dieu est Amour (1 Jn 4, 8, 16 ; Jn 3, 16). Ceci est l’extrême révélation au sujet de Dieu ; elle paraît dans la nuit de la dénégation et du désespoir, dans le brouillard de l’ignorance et du doute, dans les éclairs de la crainte et du caractère terrible du Dieu juge et vengeur et dans la stupeur même qu’inspiré une vérité aussi impensable et aussi éblouissante : Dieu est Amour ! (et 1 Jn 4, 10 ; Rm 5, 8 ; cf la parabole de la miséricorde : Lc 15, spécialement celle du fils prodigue ; etc.). Ce caractère central de l’Amour de Dieu pour nous s’exprime de manières qui surpassent toutes dimensions et toute faculté de comprendre (cf Ep 3, 17-19) et nous offre d’ineffables rencontres avec la Divinité, toujours mystérieuse, mais désormais accessible sur un plan surnaturel qui élève le plan naturel à une fortune inespérée, comme dans l’Incarnation (Jn 3, 16), dans la Rédemption (2 Th 2, 16), dans l’Eucharistie (Jn 6, 32), dans la Pentecôte et dans toute l’économie de la grâce (Rm 8, 30 ; 1 Jn 3, 1).
Nous sommes aimés de Dieu ! Ceci est une révélation, c’est une découverte qui est à la base du Nouveau Testament et que nous devons transférer du plan de simple notion verbale à celui de clé de toute notre conception religieuse et morale ; nous avons à faire nôtre, profondément, l’affirmation de l’Evangéliste Jean dans sa première Epître : nous avons cru à l’amour que Dieu a pour nous « credimus caritati » (4, 16) ; et pour cette raison, une réciprocité s’impose, si disproportionnée qu’elle soit ; « Nous, nous devons donc aimer Dieu, car Lui, le premier, nous a aimés » (ibid., 19).
Et ici, la logique de l’amour réclame l’amour de notre part. Et comme nous sommes peu aptes à exprimer en langage religieux et mystique l’amour que nous devrions à Dieu nous nous trouvons aidés dans l’accomplissement du grand commandement en reversant sur nos frères, sur les hommes, la dilection due au Seigneur. Un commandement nouveau que nous a donné Jésus et qui, en vertu d’un petit mot « comme » entend sa dimension sans mesure : Je vous donne un commandement, dit Jésus au cours de la Dernière Cène : aimez-vous les uns les autres, comme Moi je vous ai aimés » (Jn 13, 3). Et il introduisait ainsi une source irrépressible et inépuisable de charité, non plus spécifiquement religieuse, mais humaine, dans le cœur de ses disciples qui auraient à devenir les plus généreux, les plus ingénieux pratiquants de la charité à l’égard du prochain, au point de s’extasier dans l’exercice pénible et joyeux de la charité qui dans le frère souffrant contemple le représentant — presque un sacrement, disait Bossuet — de Jésus-Christ lui même: une pareille charité « mihi fecistis » (Mt 25, 40) m’a été prodiguée.
Leçon statutaire du christianisme, celle de l’amour de Dieu au-dessus de toute chose et, en vertu d’un tel amour religieux, également celle de l’amour dynamique jusqu’à la parité, et mieux encore jusqu’au sacrifice, envers les hommes qui, tous, sont nos frères (Mt 22, 37-40 ; 5, 43-48).
Tout cela demande à être médité, remédité et mis en pratique, comme fruit de l’Année Sainte.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
(Cf. St Bernard, De diligendo Deo, P.L. 182, 973 ; St François de Sales, Traité de l’amour de Dieu).
Chers Fils et Filles,
L’Année Sainte nous oblige non seulement à une révision subjective, morale et psychologique de l’état de nos relations avec Dieu et avec le plan de salut établi par Lui pour donner sens, certitude et bonheur à notre vie, mais elle nous oblige aussi à une confirmation à la fois objective, théologique et pratique de notre foi en ce qui concerne le moyen à travers lequel s’est réalisé et se réalise ce plan de notre salut (cf. S. Th. III, 46, 3 et 4) ; ce moyen c’est la foi, c’est à dire la passion cruelle et ignominieuse soufferte par le Christ « jusqu’à la mort, la mort de la croix », comme le dit St. Paul (Ph 2, 8).
Nous pensons qu’il est clair pour tous que la croix occupe une place centrale dans la religion catholique ; elle en est le symbole le plus caractéristique, le plus commun, le plus expressif, le plus vénéré. La croix est le signe le plus utilisé dans le culte, le plus fréquent dans la prière, le plus sacré dans la vie. Elle apparaît encore, pour notre honneur et pour notre bonheur, comme signification de ce qu’il y a de plus grand de plus réconfortant et de plus intangible jusque dans les expressions extérieures de la société civile: dans les familles, dans les tribunaux, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les cimetières.
Nous pensons que le Dieu miséricordieux ne privera pas du souffle bienfaisant de sa grâce vivifiante les personnes, les institutions, les lieux où ce signe de douleur et de mort devenu signe victorieux d’espérance et de vie est présent parce qu’il est le signe chrétien de rédemption et d’amour. C’est notre devoir et notre gloire, à nous croyants, d’honorer, de conserver et de défendre la présence du crucifix dans les lieux où se déroule notre vie moderne, tant religieuse que civile : la croix est l’emblème de notre histoire, de notre civilisation, de notre progrès ; la croix, instrument d’une peine infligée par une justice inhumaine est maintenant transformée en symbole de la douleur qui expie et de l’amour qui rachète.
Aimons la croix du Christ, mes frères ; elle exprime dans une synthèse le drame de notre salut ; elle est soutenue par un amoncellement de doctrine qui forme la forteresse de la foi et de la vie qui prend son nom, sa vérité et sa vertu en Jésus-Christ.
Rappelons rapidement la doctrine du péché originel et avec elle l’affirmation de l’unité du genre humain; la doctrine sur la nécessité d’une rédemption suffisamment efficace pour expier le péché et pour vaincre la mort, rétablissant ainsi les rapports surnaturels entre le Dieu vivant et l’homme arraché à sa dégradation et placé dans la situation de fils adoptif, participant de la nature divine, (cf. 2 P 1, 4) ; la doctrine de l’inefficacité de tout autre système moral et religieux à rendre possible une réconciliation authentique et entière avec Dieu (cfr. Ga 5, 6 ; Col. 3, 2) ; d’où la nécessité morale du sacrifice personnel et total du Christ (cf. Jn 3, 14 ; Lc 24, 26 etc.) lien mystérieux de la manifestation de la justice et de la miséricorde en notre faveur, suprême révélation de l’amour de Dieu et du Christ pour nous (Jn 3, 16 ; 13, 1 ; Ga 2, 20 ; Ep 2, 4 ss. ; etc.) ; c’est ainsi que le Christ comme le rappelle S. Paul, « est devenu pour nous, sagesse, justice, sanctification et rédemption » (1 Co 1, 30). C’est la croix qui est le point de référence de tout ce système religieux, moral et vital dans son immensité et son universalité ; système au demeurant le seul valable.
Nous tous chrétiens, nous avons à témoigner par notre foi et notre comportement, de notre engagement à ne pas laisser « la croix du Christ se vider de son sens » (1 Co 1, 17) parce que, au milieu des cataclysmes idéologiques de notre temps, l’inutilité d’une rédemption a été affirmée et est encore affirmée. Selon cette conception, dite indûment humaniste, l’homme est bon par nature ; libéré d’une fausse pédagogie sociale et laissé libre de grandir et d’évoluer selon ses propres instincts naturels, il trouve en lui-même son propre équilibre et sa propre perfection.
L’expérience prouve le contraire : l’homme, pour autant qu’il possède de façon originelle et conserve encore en partie une nature bonne et rationnellement orientée vers la vertu, vers une beauté, vers une bonté vraiment humaine, l’homme pourtant n’a pas la possibilité par lui-même de réaliser son modèle idéal. Pour prouver cette insuffisance congénitale de l’homme, il suffirait d’examiner l’application personnelle et collective de cette théorie humaniste citée plus haut ; sa conception même démontre combien l’homme est faillible dans son jugement sur lui-même et donc, abstraction faite de la religion combien sont tristes les conséquences de la vie humaine fondée sur ces seules forces. Deux conséquences majeures s’étalent aujourd’hui sous nos yeux : répression scientifique et systématique des libertés les plus élémentaires et les plus légitimes, soit à l’égard des personnes soit à l’égard des communautés sociales dans les régimes totalitaires pourtant fondés sur des principes agnostiques, d’un humanisme optimiste ; et en second lieu la décadence précipitée des mœurs ; ces mœurs, parce qu’elles sont privées d’une inspiration supérieure la loi les codifie et les excuse au lieu d’en contenir les instincts et les faiblesses dégradantes.
Essayons, nous croyants, nous chrétiens de rester fidèles à la croix du Christ, à sa doctrine, à sa vertu : la bonté authentique, résultat de l’éducation et de l’observance de la loi naturelle écrite dans les profondeurs de notre être, cette bonté ne manquera jamais ni à chacune de nos âmes, ni à notre Eglise. Fidèles à la croix, nous seront révélées les secrètes raisons du sacrifice : l’héroïsme du bien, l’amour et le bonheur de se dévouer aux autres : la valeur de notre souffrance et de celle des autres, souffrance non plus privée de signification et de réconfort mais mise en communion avec la croix du Christ, source aujourd’hui de notre salut ; source demain de notre bonheur éternel par delà la mort.
Avec notre Bénédiction apostolique.
Chers Fils et Filles,
La logique de l’Année Sainte, nous voulons dire son dynamisme spirituel et moral, nous invite à un double mouvement religieux et moral : celui de remonter aux sources de notre foi et celui de nous ramener à l’application cohérente à la vie vécue, des principes mêmes de notre foi.
Remonter aux sources; en revenir à la diffusion de leur vertu fécondatrice dans l’expérience pratique de notre existence; on peut dire que dans ce très simple schéma il y a tout ce qui suffit à notre bien.
Scrutons-nous nous-mêmes avec cette courageuse clarté à laquelle nous a certainement initié la spiritualité de l’Année Sainte ; et interrogeons notre conscience : quelle influence pragmatique réelle a sur nous le fait d’être chrétiens ? Il est certain que nous attribuons toujours une grande importance à cette qualification que, nous le savons, le baptême a gravée dans notre être, au tréfonds mystérieux de notre esprit ; et il n’y a personne parmi nous qui voudrait renier la dignité et le bonheur qui découlent pour nous de cette ineffaçable qualification religieuse : nous sommes chrétiens.
Mais cette qualification : je suis chrétien, assume souvent un caractère statique, inerte, elle est absente souvent dans la psychologie et dans l’activité de l’homme moderne qui ne se rend pas assez compte de l’exigence spécifique, active qui dérive précisément d’un tel nom, mieux, d’un tel état. Nombreux sont ceux pour qui le titre de chrétien, imprimé dans leur personnalité, n’entraîne aucun résultat pratique, qu’il soit individuel (rappelez-vous l’antique maxime : homo sum, nihil humani a me alienum est : « je suis homme et rien ne m’est étranger de ce qui est humain », Térence), ou qu’il soit social (rappelez-vous le Concile : « Nous sommes exposés à la tentation d’estimer que nos droits personnels ne sont pleinement maintenus que lorsque nous sommes dégagés de toute norme de la loi divine », Gaudium et spes, n. 41). C’est-à-dire que la mentalité de l’homme moderne distingue et même écarte le citoyen du monde profane de toute référence de caractère religieux, qu’un citoyen du monde profane fasse appel à des principes doctrinaux par a priori aussi absorbants que discutables, cela semble parfaitement normal, et même absolument honorable, vu la cohérence entre l’idée et son application pratique ; mais qu’un chrétien se permette de s’affirmer tel dans l’exercice de ses propres activités sociales ou professionnelles, cela semble à présent trop souvent, inadmissible, comme un manque de bon sens, ou de bon goût, comme un cléricalisme intégriste aujourd’hui dépassé, comme un frein mis à la liberté de discussion et d’action, et qu’il faut briser. Depuis le Concile, dit-on, la culture profane, la science, l’activité temporelle, la politique, en un mot : la vie humaine naturelle, tout cela se trouve affranchi de la religion : celle-ci demeure, mais toute religion a le droit de se manifester comme bon lui semble ; aussi le recours au caractère chrétien propre n’a plus aucun sens, sinon peut-être dans l’intimité secrète de la conscience et sans oublier qu’en son for intérieur celle-ci est toujours capable d’ouverture et de jugement.
Nous nous trouvons ici au point décisif de notre discussion avec la mentalité de notre époque. Soyons attentifs ! que la culture, la science, l’activité profane aient la liberté spécifique de se développer selon les lois propres de la pensée naturelle et de l’ordre rationnel, nous l’admettons sans discussion : mieux encore, il appartiendra à l’éducation catholique elle-même de promouvoir la culture et la recherche scientifique et de les défendre contre l’emprise d’idéologies préconçues afin qu’elles ne soient guidées que par les purs critères rationnels propres au domaine en cause. Le Concile — si l’on veut se référer à ce grand « pronunciamento » sur les plus importants problèmes de notre époque — disait en effet clairement : « La mission propre que le Christ a confiée à son Eglise n’est ni d’ordre politique, ni d’ordre économique ou social : le but qu’il lui a assigné est d’ordre religieux » (Gaudium et spes, n. 42). Puis encore : « L’Eglise ne s’oppose certes pas à ce que les arts et les disciplines humaines jouissent de leurs propres principes et de leur propre méthode en leurs domaines respectifs ; c’est pourquoi, reconnaissant cette juste liberté, l’Eglise affirme l’autonomie légitime de la culture et particulièrement celle des sciences (ib. n. 59 et n. 36).
Mais cela ne signifie pas que l’homme précisément en tant que tel, et d’autant plus s’il est chrétien, n’est pas ordonné à Dieu, c’est-à-dire qu’il n’est pas inséré dans un rapport vital avec le Principe, avec le Législateur et avec la Fin de notre existence; en d’autres termes, cela ne dément pas le fait qu’il bénéficie d’un lien religieux que ni la sécularisation de la vie pratique ni le sécularisme théorique et pratique — qui néglige radicalement et arbitrairement la réalité ontologique — n’ont la faculté de détruire, même s’ils ont le triste pouvoir de l’oublier ou de le renier. Un poisson ne saurait faire fi de l’eau dans laquelle il se trouve ; et l’homme ne saurait ignorer l’atmosphère dans laquelle il respire, dans laquelle se déroule son existence présente. Dieu est « l’élément » ineffable, mais réel, d’où notre vie tire son origine, sa règle et ses fins : elle est immergée en Dieu. Qu’exulté celui qui écoute : Dieu est amour, un océan d’amour.
En d’autres termes, il est nécessaire que nous retournions à l’idée de Dieu, au fait positif de la religion, et que nous donnions à notre foi religieuse la place qui lui revient dans une conception sage et organique de notre vie. La religion ne gène pas notre activité profane : elle la respecte, elle l’encourage, elle la rectifie, elle la sanctifie. Elle est comme la lampe allumée dans la chambre obscure de notre expérience ; l’obscurité disparaît, et la chambre révèle sa forme, ses couleurs, sa beauté ; et ses éventuelles difformités maintenant dénoncées peuvent être réparées, tout à l’avantage de l’occupant de la pièce. Dieu est la lumière : « Dominus illuminatio mea et salus mea ; quem timebo ? Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; de qui devrais-je avoir peur ? » dit le célèbre 26° Psaume qui ornait le fronton de l’Université moyenâgeuse et qui nous indique encore aujourd’hui la voie que nous avons à remonter.
A remonter : cela signifie que nous ne devons jamais rougir, par respect humain, d’être des personnes qui croient en Dieu et en le Christ et qui ont besoin de « slogans » profanes « à tout faire et tout lire » pour dévoiler et professer notre système supérieur de penser et d’agir. En second lieu, nous-mêmes, qui croyons et demandons à la religion les suprêmes raisons de notre existence, nous devons être toujours à la recherche explorative et contemplative de Dieu et du Christ révélateur : c’est-à-dire que nous devons alimenter en nous-mêmes une activité religieuse personnelle, sur les sentiers tracés par l’Eglise-Maître, et ouverts sur le mystère infini et sanctifiant de Dieu. Méditer. Prier. Prier signifie : s’élever; monter jusqu’à la première source de toute chose : de l’être, de la pensée, de l’action, de la jouissance...
Puissent l’Année Sainte nous enseigner, et l’Esprit même de Dieu nous aider à prier, à nous élever !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Nous voulons croire que tous ceux qui, parmi vous, ont compris l’esprit de l’Année Sainte et accompli les bonnes et pieuses pratiques du Jubilé auront conclu cet heureux moment de révision et de renouvellement moral et spirituel par quelque ferme propos de réforme, de réanimation de leur propre conscience. Ceci est très important. En effet, l’exercice spirituel de l’Année Sainte impose un double moment; le premier concerne le passé : c’est l’examen religieux et moral, le bilan de vérité de sa propre vie. Celui qui, vraiment, aura voulu donner un caractère décisif de synthèse à ce moment de lucidité personnelle sous le regard amoureux et éclairant du Père céleste, sentira lui monter aux lèvres les célèbres paroles du fils prodigue : « Père j’ai péché contre le ciel et contre Toi ; je ne suis plus digne d’être appelé ton fils... » (Lc 15, 18-19). Par contre, alors ayant obtenu le pardon régénérateur, l’âme se trouve inondée d’une paix ineffable. C’est là une des plus vraies, des plus consolantes expériences de la vie : la paix, l’authentique paix intérieure, la joie profonde de l’esprit.
Et voici alors le second moment du Jubilé, le moment de la renaissance ; celui qui se projette sur l’avenir : la vie nouvelle, le nouveau programme, les nouvelles intentions (cf. Ph 3, 13).
Les nouvelles intentions ! Oh ! Fils bien-aimés, ne laissez pas passer ce moment de grâce sans le conclure par quelque bonne et ferme intention. C’est une heure précieuse pour chacun de vous; c’est l’heure de la grâce de Dieu. Dieu passe tout près de vous : qu’un tel passage mystérieux ne soit pas vain ! Timeo transeuntem Deum. Arrêtez-le par la promesse d’une vie meilleure, plus cohérente, plus chrétienne !
Vous souvenez-vous la brève parabole de Jésus à propos de deux frères caractérisés par une manière différente de voir ? « Un homme, dit la parabole, avait deux fils. S’adressant au premier, il lui dit : Mon enfant, va-t-en aujourd’hui travailler la vigne » — « Je ne veux pas », répondit-il ; mais plus tard, pris de remords, il y alla. S’adressant au second, il (le père), lui dit la même chose ; l’autre répondit « Entendu, Seigneur », et il n’y alla point. Lequel des deux a fait la volonté du Père ? » (Mt 21, 28-30). C’est évident : le premier. Ceci est l’enseignement du Seigneur. Il veut que nous soyons positifs, décidés, efficaces dans l’expression de notre volonté. C’est également Jésus qui a précisé : « Ce n’est pas celui qui me dit « Seigneur, Seigneur ! » qui entrera dans le Royaume des Cieux, mais celui qui aura fait la volonté de mon Père qui est dans les Cieux » (Mt 7, 21). Il ne suffit pas de dire, il faut faire !
Voilà l’Evangile ! Voilà le style de la vie catholique. Ce n’est pas l’être qui nous sauve : l’être est un don que nous recevons, une responsabilité. Celui qui est petit est plus proche du salut qu’un grand (cf. Mt 11, 25 : 18, 19, 14).
Ce n’est pas le savoir — cependant nécessaire — qui conditionne notre salut. Pensez à la simple connaissance des vérités de la foi (cf. Jc 2, 14) ; ce n’est pas l’avoir, certes ; l’on peut avoir des richesses, des biens de toute espèce; mais pour le salut, à quoi servent-ils ? (cf. Lc 12, 20). Ce qui sauve, toujours avec le concours déterminant de la grâce, c’est la volonté, la bonne volonté, le coefficient propre, libre, personnel, de notre vouloir. Et celui-ci doit, avec l’aide de Dieu, être la conséquence générique et pratique de notre Jubilé : nous devons infuser chez les chrétiens qui l’auront célébré, le charisme, l’énergie, le courage et l’intention de la force du caractère, de la cohérence, de la fermeté et disons aussi, de l’action chrétienne et catholique !
Qu’il en soit ainsi, Fils bien-aimés; avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Le renouvellement est, comme nous l’avons dit, un des objectifs fondamentaux de l’Année Sainte. Mais cette dense parole n’acquiert toute sa signification que si l’on spécifie à quoi elle se réfère. En ce qui nous concerne, le renouvellement désiré se réfère à toute la vie chrétienne ; le terme a donc une signification très étendue. Pour ne pas rester dans le vague, dans l’incertain, essayons d’appliquer ce renouvellement à un aspect fondamental de la vie chrétienne ; et cet aspect fondamental ne peut être que la foi. Nous devons renouveler notre foi !
Et vous tous, très chers Pèlerins accourus ici pour le Jubilé, vous avez accompli un important, un magnifique acte de foi, un acte fort, un acte décisif, un acte qui engage, un acte réformateur, un acte qui a un caractère de principe, rappelez-vous ce qu’a dit Saint Paul : « l’homme juste vit de foi » (Rm 1, 17 ; Ga 2, 11 ; Hb 10, 38) ; cet acte a le caractère d’une réforme mentale et spirituelle ; il a le sens d’un engagement souverain et très heureux, celui de soumettre notre vie à notre profession religieuse, d’établir le véritable et salutaire rapport de notre être minuscule et fragile avec l’Etre infini et vivant de Dieu.
La foi est la vie ! Nous devons en avoir l’heureuse certitude.
Mais alors voici que jaillit en nous la grande interrogation : « Qu’est-ce que la foi ? ». La question est extrêmement simple ; c’est la réponse qui est plutôt délicate et complexe. Elle implique tout le problème religieux, et nous savons à quel point il est aujourd’hui tourmenté et difficile. Mais que personne ne se laisse vaincre par la peur, par les difficultés, par les déclarations hostiles, par la tentation de ne pas résoudre ce fameux problème religieux, de se croire intelligent et astucieux en éludant sa solution, en vivant dans l’obscurité de la négation religieuse, dans la pénombre du doute.
La foi est nécessaire. La foi est le salut. La foi est la vérité. La foi est la félicité. Et nous le répétons : la foi est la vie.
Parce que la foi est notre réponse à la Parole de Dieu. Elle est notre « oui » à sa révélation, à l’offre de sa lumière et de son amour. Et cette adhésion que nous lui donnons est également une grâce que Dieu déjà nous accorde (cf. Denz-Schôn., 375). Et psychologiquement, la foi consiste en un acte de notre esprit, animé par la volonté d’acquiescer, non pas tellement pour l’évidence, de ce que nous croyons, que pour l’autorité de Dieu qui parle, suivant la garantie du magistère de l’Eglise (cf. St Th II-II, 2, 1 ; 9 ; 4, 2 ; etc.).
Aussi ce rapport extraordinaire avec Dieu, révélateur et vivant, exige-t-il une réflexion, une étude.
C’est cela que nous recommandons comme conséquence, comme fruit du Jubilé ; étudiez la foi, confirmez la foi. Vous devrez affronter quelqu’effort laborieux de pensée, de volonté, d’attention, d’attente peut-être et de tourment intérieur, de courage extérieur.
Mais vous serez heureux ! Le Seigneur a dit : « Bienheureux ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent ! » (Lc 11, 28).
Rappelez-vous donc : la foi !
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Avons-nous écouté dans sa résonance intérieure et profonde l’écho personnel et social de ce « mot-programme » qui doit qualifier l’Année Sainte que nous sommes en train de célébrer ? Nous nous référons au mot, au programme que voici : « renouvellement ». Que signifie ce renouvellement dans notre cas ? Renouvellement... de quoi ? par quelles méthodes ? pour quels résultats ?
A première vue ce mot ne nous semble ni nouveau ni original. Il est d’usage courant, il s’applique aux choses les plus disparates. C’est une parole qui caractérise notre époque dans ses aspirations les plus significatives et dans ses manifestations les plus générales. On en perçoit l’écho lorsque l’on parle de notre merveilleuse et tumultueuse période historique, qui se définit moderne, progressiste, réformatrice, révolutionnaire au même titre, que dans les siècles passés d’autres périodes se disaient classiques ou romantiques, ou encore « de la Renaissance », etc.
Pour nous, « renouvellement » a surtout un sens religieux et moral : ne l’oublions pas ! Nous voulons, nous devons renouveler notre sentiment religieux et notre engagement moral. Et nous voulons et devons faire cela en fonction des deux pôles entre lesquels est tendu l’axe de notre vie : le pôle évangélique et le pôle de l’actualité dans laquelle est pratiquement insérée notre existence.
Le pôle évangélique. Est actuellement à la mode une interprétation commode, laxiste, subjective, purement libératrice de l’Evangile : un évangile que, somme toute, nous tenons à bon droit pour le code fondamental de notre religion. Le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Mon joug est doux et mon poids est léger » (Mt 11, 30) ? N’a-t-il pas dit de lui-même : « Je suis le Bon Pasteur » (Jn 10, 11)? Celui qui, ayant cent brebis, s’il en perd une, quitte les 99 autres pour se mettre à la recherche de la brebis perdue, et, l’ayant retrouvée, la prend, tout heureux, sur l’épaule et la rapporte au bercail... (Lc 15, 4-6 ; et tout le discours de polémique de Mt 23). Oui ! la bonté, l’amour, le sacrifice de soi-même, le pardon sont les caractères essentiels de l’Evangile ; ils tracent fidèlement le profil du Christ. Mais nous ne pouvons pas oublier un autre caractère de sa prédication : le Royaume des cieux que Jésus a prêché n’est ni politiquement subversif ni moralement permissif (dans le sens que ce mot prend aujourd’hui). Jésus-Christ est le grand prophète de la réforme humaine, cette réforme que chacun réclame et qui est le salut pour tous.
Nous devrions relire le célèbre, le fondamental « Discours sur la Montagne » dans l’Evangile de Saint Mathieu. C’est bien souvent que Jésus a édifié son discours sur la dialectique d’une antithèse réformatrice : « Vous avez entendu qu’il fut dit aux anciens... » (Mt 5, 17 et 21 ss.), affirme-t-il de manière répétée ; et il ajoute aussitôt : « Et moi je vous dis que si votre justice n’est pas meilleure que celle des Scribes et des Pharisiens (réputés à l’époque professionnels de la justice et de la perfection), vous ne pénétrerez pas dans le Royaume des cieux ». Le Royaume des cieux, nous pouvons dire le christianisme, est très exigeant ; c’est une porte étroite qui conduit à la vie (cf. Mt 7, 14) ; il exige un effort, il exige un engagement. Il n’est pas fait pour les faibles, pour les lâches, pour les jouisseurs ; il est fait pour les courageux, pour les forts, pour ceux qui ne refusent pas de porter la Croix, avec le Christ, comme le Christ (cf. Mt 10, 38-39 ; Jn 12, 24-25).
Ce qu’est cette Croix, c’est encore l’Evangile qui nous le dit: c’est le sens du devoir moral, de l’intériorité spirituelle, de l’amour fraternel et social ; c’est l’effort incessant de réforme personnelle moyennant quoi nous donnons à notre vie un contenu et un aspect d’authenticité chrétienne ; et disons même : de sainteté, puisque nous savons que la grâce divine nous y aide.
C’est là le premier pôle, celui qui puise son énergie et sa direction dans les sources de la vie spirituelle et religieuse. Et l’autre pôle, vers lequel cette même vie spirituelle et religieuse doit se diriger selon une fidèle ligne droite, quel est-il ? C’est la condition concrète et pratique de notre existence, multiforme et variable ; mais aussi un providentiel point d’arrivée, où elle acquiert sens et valeur.
Renouvellement : une réforme pour chacun et pour tous. Ainsi en est-il, de l’Eglise qui, d’un pas nouveau, repart de ce Jubilé vers ses destinées historiques et éternelles.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Vénérables Frères et Fils bien-aimés,
Nous nous trouvons à un certain moment et dans un certain lieu : nous sommes dans l’Année Sainte et près de ces tombes apostoliques et il en ressort pour nous, dans sa plus claire et dramatique perspective, la question pratique et principale de notre vie chrétienne, celle de la confrontation, c’est-à-dire la question de la relation entre la profession de notre foi et le monde dans lequel nous nous trouvons. C’est une question capitale : un chrétien qui veut être cohérent avec sa propre adhésion à la religion catholique et qui veut lui être fidèle, peut-il s’immerger dans la mer puissante et orageuse de la vie moderne ? Existe-t-il une contradiction, un conflit, un heurt entre la façon d’envisager la manière de vivre d’un homme baptisé, d’un fils authentique de l’Eglise et la conception du mode d’existence, des mœurs qui caractérise un fils non moins authentique de notre siècle ? C’est une question très ancienne ; elle remonte à l’Evangile qui, d’une part, professe une faculté d’adaptation ouverte à toutes les nations, à toutes les civilisations « allez, a dit Jésus à ses disciples et à ses Apôtres, allez en toutes les nations » (Mt 28, 19) ; et qui, d’autre part, ne cache pas une irréductible diversité, un réel antagonisme entre celui qui veut être disciple du Christ et celui qui ne l’est pas, celui qui s’oppose au disciple ; Jésus a dit : « Je vous envoie comme des brebis parmi les loups » (Mt 10, 16) : vous serez persécutés ; votre existence sera dure, difficile ; jusqu’au sein d’une même famille pourront surgir des divisions ; « A cause de mon nom, chacun vous haïra... » ; ... « ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive » ; « l’heure viendra même où celui qui vous tuera, estimera rendre un culte à Dieu » (Jn 10, 2). La tragique histoire du Saint que nous avons canonisé dimanche dernier, Oliver Plunkett, en est, parmi tant d’autres, un dramatique témoignage ; et, même aujourd’hui, combien de chrétiens, parce que chrétiens, parce que catholiques, ne continuent-ils pas à être écrasés par une oppression érigée en système ? Le drame de la fidélité au Christ et de liberté de religion se perpétue, même si on le camoufle sous de catégoriques déclarations en faveur des droits de la personne et de l’esprit social humains !
Pourquoi rappelons-nous ce pénible sort que connaissent encore aujourd’hui tant de nos frères dans la foi ? Nous le rappelons d’abord parce que nous devons nous souvenir d’eux dans nos prières ; il faut qu’ils soient présents dans nos cœurs, ces frères ; qu’ils soient de notre part l’objet d’honnêtes tentatives pour obtenir, pour eux aussi, la justice, la paix et la liberté dans la profession publique de leurs sentiments religieux. Et ensuite ; parce qu’il nous faut tous réfléchir de manière réaliste sur cet aspect de notre foi : elle comporte toujours de la force d’âme, une cohérence de vie, la capacité de patienter et de témoigner. Troisièmement : pour que nous soyons amenés à lire et à relire cette grande page du Concile qui s’intitule Gaudium et Spes, où avec tant d’optimisme, tant de largeur de vue, un sens aussi étendu de la réalité historique, cet immense problème de la confrontation entre la vie chrétienne et la vie profane et moderne est analysé sagement et pratiquement.
Nous allons nous limiter à trois attitudes qui nous semblent recommandables en l’occurrence. L’attitude de la fidélité au Christ, à l’Eglise, à notre rapport inaliénable avec la vérité, avec notre destin vital et surnaturel. Nous rappellerons une nouvelle fois l’exhortation de Saint Pierre : « Soyez forts dans la foi » (1 P 5, 9) ; et ne vous laissez pas séduire par l’opportunisme à la mode, ou par la partisane priorité sociologique ou politique imposée dans les questions de religion ou de conscience.
Ensuite l’attitude critique et morale au sujet d’expressions idéologiques et morales qui deviennent souvent conventionnelles dans l’opinion publique, et trouvent le facile support collectif des mœurs décadentes ; ceci tout particulièrement quand entrent en jeu des valeurs supérieures tant au regard de la pensée que de la conduite pratique, valeurs que le magistère de l’Eglise aurait défendues avec autorité. Saint Paul a dit : « Examinez objectivement chaque chose : ce qui est bon, retenez-le ; gardez-vous de toute espèce de mal » (1 Th 5, 21-22). Et, finalement, une attitude apostolique, pleine d’estime, de sympathie, de confiance également à l’égard des hommes de notre époque ; c’est-à-dire que nous devons essayer, non seulement de nous défendre de la contagion du mal — que l’on découvre malheureusement de toutes parts (cf 1 Jn 5, 19), mais aussi de promouvoir le bien, de le soutenir, de l’attester, de le défendre, de le multiplier : le christianisme possède de telles ressources de bien, que nous devons souvent le reprocher à nous-mêmes si le monde va mal, à cause de notre inconscience, de notre manque de sagesse, de courage. Ecoutons l’exhortation de l’Apôtre : « Sachez bien en quel moment nous vivons ; c’est l’heure désormais de vous arracher au sommeil ! » (Rm 13, 11). Courage, donc !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Frères, mes Frères !
Nous nous sommes imposé un rude labeur, lorsque nous avons inauguré cette Année Sainte comme une oeuvre de renouvellement. Au fond, de quel renouvellement s’agit-il ? Il s’agit d’un renouvellement tel qu’il nous fasse retrouver Dieu dans notre vie moderne. Il s’agit de redécouverte, une redécouverte religieuse.
Serait-ce possible ? commençons par nous rendre compte que cette redécouverte constitue le premier problème de notre temps, le premier problème de la mentalité contemporaine, et pour beaucoup d’entre nous, notre premier problème, celui qui concerne plus profondément notre âme, notre manière de penser, notre manière d’agir.
Nous qui nous trouvons réunis ici pour ranimer en nous le sens de Dieu, pour nous convertir à la religion, c’est-à-dire au rapport authentique et vital avec Dieu, pour orienter notre vie dans la direction juste, celle qui donne le sens et le salut à notre existence, pour rouvrir nos lèvres et notre cœur au colloque avec Dieu, c’est-à-dire pour prier, nous ne devons pas avoir peur d’affronter ce problème capital, inévitable : Dieu existe-t-il, existe-t-il vraiment ? et comment penser à lui ? comment le trouver ? comment devons-nous nous comporter en sa pénétrante et souveraine présence ?
Ces questions lancinantes et multiples nous intimident ; parfois elles nous découragent. Nous sentons autour de nous la pression d’un monde qui vit sans Dieu. Une marée de gens, si proche de nous cependant, est — et souvent se professe — « areligieuse », irréligieuse ; gens insensibles à ce problème que nous au contraire, nous estimons fondamental, et à juste titre ; eux au contraire, ils se font gloire d’être laïques au sens radical du terme, apathiques, comme affranchis de toute préoccupation religieuse ; ils s’en vantent, comme si l’insouciance religieuse était un signe de liberté, de modernisme. Ces gens-là prétendent vivre sans Dieu. Et même, aujourd’hui, combien nombreux sont-ils, malheureusement, ceux qui veulent vivre contre Dieu, faussement convaincus de deux fatales erreurs : que la religion est inutile et que la religion est erronée.
Nous savons tous quelle diffusion et quelle complexité d’opinions, de théories, de mouvements se concentrent sur ces pseudo-principes, et ce qui en résulte d’idées, de littérature, de propagande, de mœurs. Pauvre civilisation religieuse et chrétienne, quelle pesante masse de dénégations t’opprime et te rejette ! et quant à nos pauvres églises, où sont les communautés qui, dans vos murs, dans vos rites, dans vos chants, célébraient leur fraternité, agenouillées devant Dieu ? Nos pauvres clochers, jusqu’à quand, dressés vers le ciel, nous obligerez-vous à lever le regard de la terre, confiants en de célestes horizons ?
Il ne nous est pas permis de demeurer insensibles, résignés devant cette mauvaise fortune qui, niant Dieu et son royaume parmi nous, couvre les destinée humaines d’une nuit sans étoiles. Le monde finit par se rendre compte que l’hésitante négation de Dieu se retourne en une réelle négation de l’homme. De toutes manières qu’il soit clair pour nous que plus s’affirme et se propage l’athéisme, plus il nous faudra, en toute humilité et force d’esprit, nous faire les hérauts de la gloire de Dieu, de notre foi, de notre certitude, de notre chance, de notre félicité de chrétiens, capables de réciter, ou mieux, de chanter, confiants et sans peur, leur Credo : Je crois en Dieu, Père, tout-puissant !
Il n’est pas possible de discourir ici au sujet d’un thème aussi vaste qu’un océan. Une allusion, une simple allusion à la cause, la principale peut-être, de l’esprit moderne irréligieux, abstraction faite du politique et du social irréligieux. La cause ? La cause — et cela semble étrange — c’est le progrès technique et scientifique qui, dans les choses que connaissent nos sens et notre intelligence, a découvert une extraordinaire richesse de lois et d’énergie, et une grande diversité d’éléments aux multiples combinaisons ; on a découvert le monde et, légitimement d’ailleurs, on s’est laissé séduire, enchanter, enthousiasmer ; puis on a essayé — et l’on a réussi — à créer des instruments pour dominer ce monde finalement découvert, à en faire des moyens merveilleux pour multiplier la puissance de l’homme, ses richesses, sa félicité immédiate. Et qu’arrive-t-il ? Il arrive que l’homme s’est arrêté au cadre de ses découvertes et de son étude scientifique et que, sur un ton triomphant, il a crié : ceci est tout ! ou bien, baigné de la sueur d’un implacable et harassant travail, il s’est plaint : ceci est ma chaîne, je ne puis plus penser à autre chose. Le progrès scientifique et technique qui caractérise notre époque, est devenu un arrêt spéculatif et spirituel.
L’homme ne s’est pas rendu compte que plus complexe, plus intéressant plus beau lui paraissait le règne connaissable, et plus il y retrouvait l’empreinte d’une Main créatrice, d’une Main transcendante ; et c’est pourquoi, loin de l’écarter du Dieu Créateur, ses conquêtes devaient le rapprocher de Lui. Il n’a pas su réaliser que ses découvertes se révèlent comme signes et reflets d’une Pensée créatrice et supérieure. Simone Weil a écrit : « Si ce qui fait l’objet de nos études et de nos travaux ne se transforme pas en miroir de lumière, il est impossible que durant le travail l’attention soit orientée vers la source de cette lumière. Une telle transformation, voilà la nécessité la plus urgente ».
Or ceci, Frères, est notre devoir, notre magnifique mission : enseigner à l’homme moderne, artisan, industriel ou homme de science, quel qu’il soit, que la possession accrue du monde est un contact accru avec la révélation naturelle de Dieu, avec sa première théophanie, avec la révélation du Dieu Tout-Puissant ; vient ensuite la révélation surnaturelle du Dieu-amour, du Dieu du christianisme.
Au lieu d’être inadaptée au monde moderne, la religion l’est plus encore que jadis, lorsque le monde était privé de culture scientifique ; et pour convaincre les hommes de notre temps de cette splendide vérité, il faut que se concrétise le renouvellement voulu par notre Jubilé ; rappelons-nous les paroles de Saint Paul devant l’Aréopage d’Athènes : « C’est en Lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être ! » (Ac 17, 28).
Il y aurait encore mille choses à dire à ce sujet, mais que ceci suffise pour l’instant ! Et que ce soit le programme d’une vie nouvelle et moderne.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles.
Au cours de l’Année Sainte et durant sa célébration, nous étudions et tentons de grandes choses, celles qui concernent le rétablissement du plan idéal de la vie. Nous sommes attirés par l’idéal de réordonner la trame de notre existence, de redresser en nous les défaillances de notre manière de penser et d’agir, de donner à notre physionomie humaine un style de perfection et de beauté; et sachant désormais que cette remise en place, ce renouvellement comme nous avons préféré le dire, n’est pas autre chose que donner, ou rendre, à notre personnalité une authentique empreinte chrétienne, nous nous demandons, comme le jeune homme de l’Evangile, ce qu’au fond nous devons faire. Et c’est ainsi que cette interrogation intérieure au sujet du devoir: devoir d’agir, de faire, de devenir, d’imprimer à notre être cette forme qui correspond à ses véritables et suprêmes exigence, devoir être, surgit impérieusement en nous. Nous nous rendons compte que dans ce terme « devoir » est renfermé le secret de notre vie ; il ne suffit pas de vivre, il ne suffit pas d’être, d’avoir, de pouvoir; ce qui importe, c’est la réponse que nous donnons au devoir être, à l’appel intérieur au sujet de notre perfection ; et non pas une perfection quelconque, savoir, pouvoir, apparaître, réussir, se trouver bien et jouir de la vie, mais la perfection du devoir, cette perfection qui seule nous définit, vraiment hommes et vraiment chrétiens. Voici le problème fondamental : deviner, découvrir ce que nous devons être moralement ; ce qui veut dire ; devenir proprement nous-mêmes, selon l’idée que Dieu a conçue à notre sujet. Question subtile, mais facile à comprendre : nous devons atteindre, ou essayer d’atteindre une parfaite autonomie dans notre correspondance à cette hétéronomie (c’est-à-dire à cette loi qui nous est proposée) dans laquelle se prononce la volonté de Dieu et se réalise notre être véritable. Le programme de notre existence dans le temps, le voici : faire la volonté de Dieu. Vous souvenez-vous du « fiat voluntas tuas », du « Pater Noster » ? Et voici ce que Jésus, le Maître de notre vie, a répondu au jeune homme de l’Evangile qui lui demandait ce qu’il fallait faire : « observer les commandements » (Mt 19, 17). C’est là le sens qu’il faut donner à notre vie ; c’est cela qui devrait être le mot d’ordre de notre conscience, c’est là l’exigence principale et directrice de notre activité.
Eh bien, arrêtons-nous un instant — pour nous, il pourrait être décisif à l’efficacité de notre célébration jubilaire — et méditons ce thème dominant : comment ressentons-nous chacun de nous, le devoir tel que Dieu l’offre à notre destin ? Quelle fut la toute première réaction de Saint Paul (à l’époque il s’appelait encore Saul) quand, du haut du ciel, le Christ le foudroya sur le chemin de Damas ? Il dit : « Seigneur, que veux-tu que je fasse ? » (Ac 9, 6). Et ainsi, nous aussi, nous essayerons de demander au Seigneur, qui peut-être nous attendait à cette rencontre de l’Année Sainte pour nous éclairer de sa fulgurante lumière : que devons-nous faire ? ou mieux : que dois-je faire, moi ?
Nous ferons maintenant une brève allusion à quelques remarques très importantes. La première concerne la nécessité de déterminer, au moins en principe, la norme directrice, c’est-à-dire ce qu’exigé le devoir en ce qui concerne notre conception de notre propre existence. Nous ne disons pas ceci pour démentir, ni déprécier une autre prérogative de la vie, élevée au plus haut sommet dans l’esprit d’aujourd’hui : celle de la liberté que nous savons être un don spirituel privilégié qui rend l’homme semblable à Dieu (cf. Gn 2, 26), mais pour rappeler que le don de la liberté doit servir à la recherche et au choix du bien, c’est-à-dire du devoir, mieux, de l’amour de Dieu qui est la loi suprême et qui résume l’Evangile (Mt 22, 37-40). La liberté doit être compensée par l’obligation morale, spontanément, mais aussi généreusement et totalement; autrement elle devient un droit, un droit seulement égoïste et unilatéral, avec toutes les conséquences antisociales que comporte cette exclusivité; ou bien elle dégénérera en aveugle licence, esclave de l’instinct, et certes non soumise à un instinct équilibré et orienté vers la véritable dimension de l’homme.
Dans le langage contemporain nous trouvons deux termes qui peuvent presque être substitués à la trop sévère parole de « devoir » : conscience et responsabilité. Ils sont parfaits, disons-le, à condition de les ancrer dans la réalité que comportent ces termes ; la réalité transcendante de la loi de Dieu, et de l’environnement naturel et social au milieu duquel se déroule notre existence. La conscience, parfait, à condition qu’elle ne se limite pas à la conscience psychologique ou purement égoïste, mais qu’elle se hausse au niveau moral qu’illuminé la lumière de Dieu ; responsabilité, c’est parfait, si elle conserve la vision intégrale des liens auxquels nous devons rester soumis, qu’ils soient personnels, ou sociaux ou religieux.
Nous pensons que cette parole sacrée qui se lit le devoir, ne devrait être éliminée ni de votre pensée ni de notre vocabulaire, spécialement lorsque, comme à présent, nous voulons renouveler en nous le sens chrétien ; c’est un mot plein de force, d’honneur, d’amour et de confiance ; un mot qui, comme le firent les grands, les héros, les saints, devrait être gravé dans le cœur de l’homme : JE DOIS !
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Cette bienheureuse Année Sainte soumet à notre esprit une question suprême, fondamentale : au fond, que devons-nous faire pour remettre de l’ordre, de l’équilibre, de la sagesse, de la perfection dans notre vie ?
On a dit que ce n’est pas l’être qui, à la fin, entre en ligne de compte pour notre salut ; et encore moins l’avoir ou le pouvoir ; tout cela est peut-être précieux en soi, mais sur le plan du salut, ce sont des dons qui accroissent notre responsabilité : ils ne l’épuisent pas. Nous devons prendre pour décisive la redoutable question que dans l’Evangile, Jésus nous jette au visage, si l’on ose dire : « Que servira-t-il donc à l’homme de gagner le monde entier s’il en vient à perdre son âme ? Ou, que pourra donner l’homme en échange de son âme ? » (Mt 16, 26). Ce qui compte, nous l’avons dit, c’est le faire. L’action devient la valeur la plus précieuse. La volonté décide du destin de notre vie.
Et voici reparaître maintenant notre insistante interrogation: « Alors, que dois-je faire ? » Interrogation qui, dans l’Evangile, se présente ainsi sur les lèvres d’un « docteur de la Loi » qui interpelle le Christ : « Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? » (Mt 22, 36). Nous nous souvenons tous de la simple et sublime réponse : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit » (Mt 22, 37) ; et l’Evangile de Saint Marc ajoute : « ... et de toutes tes forces » (12, 30).
Aimer Dieu ! une grande parole ! une grande loi ! Mais est-ce facile ? Est-ce possible, pour nous fils de notre siècle ? Dieu : comment le connaissons-nous ? nous avons l’habitude de douter de Lui plutôt que de penser à Lui : comment y parvenir, avec cette vigueur et cette plénitude de sentiments, de certitude, d’intentions que l’Evangile réclame ? dans l’esprit de l’homme moderne n’existe-t-il pas une tendance à la critique, plutôt qu’une disposition à l’amour ? et certaines grossières habitudes du langage populaire ne gardent-elles pas cette indigne facilité à blasphémer le saint et ineffable nom de Dieu, plutôt que d’en faire un motif de sympathie et de louange ? et les plus audacieux, les plus obtus des cerveaux de l’athéisme contemporain n’en sont-ils pas arrivés à soutenir l’hypothèse, ou plutôt, l’affirmation de la « mort de Dieu » ? Comment l’aridité religieuse de notre époque peut-elle encore admettre que l’acte le plus important et le plus absorbant de notre vie est l’amour de Dieu ? Puis, qu’entend-on par « amour » ? ce terme n’a-t-il pas pris un sens équivoque, se dégradant en expressions indignes, non seulement de Dieu, mais encore de l’homme lui-même ? Pourquoi ne nous a-t-on pas enseigné ce qu’est le véritable amour, celui qui peut s’adresser religieusement à Dieu ? Amour-recherche, amour-joie, amour-lumière, amour-don, amour-louange, amour-amitié, amour-béatitude ? (cf. St Augustin, St Bernard, St François d’Assise et tous les Saints qui nous ont dit quelque chose au sujet de leurs rapports avec Dieu).
Cet aspect négatif de notre question, nous le présentons honnêtement, par souci de réalisme psychologique, moral, à l’égard de notre époque. Et pour faire sonner haut notre voix et la conscience de tous à propos de l’extrême importance qu’il y a à restituer à notre religion sa base fondamentale : l’amour de Dieu. Mais nous pourrions aussi dire quelque chose au sujet des aspirations, secrètes ou manifestes, par lesquelles l’âme humaine, faite pour tendre vers Dieu, nous révèle, aujourd’hui encore, la soif qu’elle a de Lui, une soif qui ne sera jamais apaisée aussi longtemps que l’homme restera homme.
Pour l’instant, toutefois, en parlant avec vous qui, par le fait même de votre pèlerinage jubilaire, démontrez votre ardente et réelle recherche amoureuse de Dieu, nous préférons vous suggérer quelques conseils utiles, pensons-nous, pour résoudre la grande question qui est, en tout cas, d’importance capitale pour la bonne fin de l’Année Sainte.
Il faut partir de la certitude absolue que Dieu existe ! La pensée, dans sa simple et inévitable démarche, par instinct logique, pourrait-on dire, nous donne cette certitude : oui, Dieu existe ! Mais c’est une certitude tourmentée si elle n’est pas imprégnée de la révélation que Dieu nous a faite de Lui-même ; révélation d’une délicatesse extrême, presque jalouse, parce que réservée à ceux qui, d’un cœur limpide, sont disposés à la recevoir. La foi remplit de lumière et de joie l’espace infini découvert par la raison, découvert également par le cœur comme patrie de Dieu. Et c’est alors que parvient jusqu’à nous la grisante parole du Christ : « Notre Père, qui êtes aux cieux » ! (Mt 6, 9).
Voilà donc la grande conquête dont nous ne pourrons jamais explorer assez les dimensions : Dieu est Père ! Cette conception existentielle, métaphysique, unique, originale, ineffable, est la source de notre religion ; notre religion pose en principe : si Dieu est Père, Dieu est amour. Il nous aime. Nous n’en finirons jamais de rassasier chacune de nos aspirations, mentale, cordiale, spirituelle, en attendant que cette conviction s’ancre dans nos esprits : nous sommes aimés ! aimés de Dieu ! Tout est bien pour nous, si Dieu nous aime ; et il en est ainsi !
Et alors, la voici, potentiellement tout au moins, la solution de notre grand problème : si Dieu m’aime, comment pourrais-je ne pas l’aimer ?
L’amour que Dieu nous porte se répercute, pour autant que la grâce nous le permet, se répercute, fort, sincère, humain, joyeux, heureux, dans la réponse que nous y faisons : « Oui, Seigneur, moi aussi ! Tu le sais bien moi aussi je t’aime ! ».
Tout le reste va de soi, avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Dans le cadre de ce renouvellement que l’Année Sainte propose aux fidèles, il faut réserver une place, une place d’importance décisive, au précepte de la charité envers le prochain, un précepte qui trouve son application dans tout rapport avec autrui, que ce soit les membres de notre famille, que ce soit nos associés ou nos collègues dans n’importe quelle forme de rassemblement collectif ; ou, en fait, tous ceux qui appartiennent à la société humaine, peu importe si elle est proche ou distante de nos propres personnes ou de notre sphère d’intérêts.
Si l’on se réfère à la définition qu’en a donnée l’Evangile dans la parabole du bon Samaritain (cf. Lc 10, 29-37) le prochain est celui, n’importe qui, qui a besoin de nous ; une définition très ample qui déborde tous confins, et qui comprend également les étrangers (cf. Lc 14, 12 et ss.) ; qui comprend aussi les ennemis (Mt 5, 44-48 ; Rm 12, 14). Ce concept, qui a un caractère d’obligation, est contraire à toute forme d’égoïsme (cf. Lc 16, 19) ou d’insensibilité sociale (Mt 25, 42 et ss.). Le christianisme — et nous le savons parfaitement — est amour et charité de Dieu à notre égard ; charité, mystère ineffable qui ne tend à rien de moins qu’à associer, au moyen de la grâce, notre vie à celle du Christ (Rm 5, 5), et qui engendre en nous-mêmes une charité qui remonte à Dieu; une charité qui devient énergie amoureuse et stimulante vers toute effusion réclamée par la souffrance d’autrui (cf. 1 Co 13, 1 et ss. ; 2 Co 5, 14 ; Ph 4, 9 ; etc.).
Il n’est donc pas possible d’imaginer un renouvellement chrétien qui ne soit pas en même temps un renouvellement dans l’amour du prochain ; nous pouvons même utiliser une expression au goût du jour : un renouvellement social. Le discours se fait maintenant plutôt important et assez délicat. Important parce qu’il pénètre dans le drame des luttes et des évolutions sociales, une caractéristique de notre époque, et qu’il tend à y apporter non seulement la formule résolutive, celle de la fraternité des hommes entre eux (Mt 23, 8), mais aussi la faculté de la réaliser ; une réalisation qui exclut la lutte systématique des classes, mais se base sur la défense ou plus exactement sur la promotion de la dignité et de la liberté de la personne humaine, dans le respect envers tout autre membre de la famille humaine. C’est cela, l’aspect délicat, c’est-à-dire complexe et controversé, de la solution que l’amour chrétien — notre programme social, donc — entend promouvoir et réaliser, non pas comme simple voie moyenne, une voie de compromis parmi les deux autres formules opposées et partiales qui se disputent la maîtrise de la société : d’une part l’égoïsme libéral, ou capitalisme comme on le qualifie généralement, et d’autre part, le socialisme communiste ; au contraire ce programme social est à promouvoir et réaliser comme expression originale, organique et dynamique de la coexistence sociale, vue dans son ensemble, c’est-à-dire sans le réduire à l’obsédante lutte pour la possession des biens économiques et matériels mais en l’étendant tout autant à l’appréciation des biens supérieurs, les biens moraux, spirituels et religieux.
Nous ne nous étendrons pas sur le sujet, ne voulant pas entreprendre ici la critique des multiples questions qui surgissent quand nous considérons le fait social et les critères fondamentaux qui doivent le conditionner ; nous nous contenterons en ce moment de rappeler que le renouvellement jubilaire, auquel nous sommes maintenant intéressés passionnément, ne peut négliger cet aspect essentiel, celui de la charité sociale, à l’extension de laquelle nous devons tous, en tant qu’hommes et en tant que chrétiens, coopérer.
Et qu’il nous suffise, d’autre part, d’affirmer une fois de plus que l’application heureuse et féconde d’un authentique programme de charité sociale — qu’il soit collectif ou individuel — ne saurait se réaliser que si sa suprême raison d’être, et également ses façons les plus naturelles, tirent leur origine d’un prévoyant et permanent humanisme, et de la religion comprise comme la nôtre ; en somme comme le poème surnaturel de la charité de Dieu le Père et du Christ Sauveur, et de l’Esprit Saint à l’égard de l’humanité, ou mieux encore, à l’égard de chacun de nous. Sans l’amour vertical qui descend de Dieu et remonte vers Dieu, il n’est pas possible que soit droite la voie horizontale de l’amour de l’homme pour l’homme : ce plan d’horizontalité, ou bien reste bloqué s’il lui manque son suprême et inépuisable motif, l’amour prioritaire et souverain envers Dieu ; ou bien il dévie en expressions incomplètes ou déformées, et, en fin de compte, égoïstes et même inhumaines.
Et donnons aussi un ton renouvelé à une autre observation qui nous semble suggérée également par la présente condition historique des Peuples appelés à trouver des formules de respect réciproque et d’équilibre général ; la voici : il faut développer dans la commune conscience sociale un « esprit » d’amour, de solidarité, de service qui tempère et corrige l’égoïsme qui renaît à la cadence même du développement économique et civil, et qui éduque les hommes de notre temps à la concorde, à la collaboration, à la paix. Cet esprit est, croyons-nous, celui du Christ qui du haut de la Croix de son sacrifice nous exhorte: « Aimez-vous les uns les autres, comme Moi je vous ai aimés » (Jn 13, 32) : aimer sans authentique altruisme, sans sacrifice, c’est, vraiment, chose impossible.
Qu’il en soit ainsi ! Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
L’extrême importance qu’assument aujourd’hui les relations humaines, les diverses manières de les envisager et de les instaurer, nous oblige à répéter notre réflexion sur la charité envers le prochain, sachant bien que la charité c’est-à-dire l’amour surnaturel de Dieu pour nous, révélée par le Christ et communiquée par l’effusion de l’Esprit Saint, représente la valeur centrale de notre religion ou, comme on le dit aujourd’hui, de l’économie du salut et sachant tout aussi bien que cet amour (agapè, cf. C. Spicq, O.P. Agapè, 3 vol. Gabalda, 1959) que cet amour, donc, doit s’épancher non seulement dans l’effort amoureux de remonter, dans la mesure du possible mais en y mettant toute notre énergie, vers sa source (souvenez-vous du grand et premier commandement : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur... et coetera » Mt 22, 37) ; mais il doit également, cet amour, et presque d’un même élan, s’étendre vers le prochain : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (ibid., 39).
De cette fondamentale conception théologico-morale jaillit le christianisme. Et celui-ci, qui est en très large mesure à l’origine de la socialité civile, semble parfois écrasé par l’ambition, par la puissance d’une forme plus dynamique et qui impétueuse et révolutionnaire, promeut la socialité moderne : une forme sans rapport ou plutôt en contradiction polémique avec la socialité dérivant de l’Evangile : Le Christ serait dépassé par Karl Marx ! Et l’on affirme, à notre corps défendant, que la coexistence humaine ne saurait résulter de la charité, mais de la lutte, de la violence, de l’écrasement d’une classe par une autre : et ce serait cela, l’objectif souhaitable !
Il n’est pas utile d’en dire plus, maintenant que nous trouvons dans le cadre historique contemporain toutes les données nécessaires pour en juger. Et s’il faut plaider en défense de l’Evangile, les arguments ne manquent pas pour inciter à réfléchir sur le fait que le système qui vient défier celui que nous défendons parce qu’il est chrétien, parce qu’il est humain, suppose, en principe, une réelle violation de la véritable socialité : celle-ci en effet doit être humaine pour tous, respecter les prérogatives profondes de l’homme, sa liberté, sa dignité, son égalité ; ce système au contraire appelle la haine et la lutte systématique il suppose l’égoïsme collectif comme remède de l’égoïsme personnel ou de catégorie ; il semble ignorer le caractère complémentaire des libres fonctions sociales et répudier, en tant que formule normale de la socialité, la participation ordonnée du processus tant économique que culturel et politique ; il refuse, au fond, la collaboration générale et solidaire à un juste bien-être commun, faisant graduellement abstraction des coefficients spirituels qui doivent cependant imprégner la vie d’une communauté libre et ordonnée ; au contraire, ce système prétend les remplacer par une rigide réglementation publique, tendancieusement impersonnelle et conservatrice.
Mais revenons-en maintenant à notre sujet, c’est-à-dire au thème de la charité, considérée dans son application à la coexistence collective. Nous pourrions, et devrions, étudier la charité dans son expression première et personnelle, c’est-à-dire dans cette psychologie complexe que nous nommons « le cœur » ; si le cœur n’est pas imprégné de cet amour supérieur qu’est la charité, comment notre vie pourrait-elle en rendre témoignage, extérieurement, de manière concrète et sociale ? Cette charité doit avoir ses racines dans la vie intérieure, dans l’esprit, dans l’exercice difficile et suave du sentiment de l’amour du prochain que nous a enseigné Jésus-Christ, si elle veut trouver un motif raisonnable, et une énergie suffisante pour être pratiquée dans l’œuvre communautaire. Et, dans la simple tentative d’expérimenter si notre cœur est apte et prêt « à aimer notre prochain », nous découvrirons combien est logique, combien est nécessaire que l’amour pour le prochain trouve son fondement, sa source, sa suprême raison d’être dans l’amour de Dieu : l’amour de Dieu pour nous ; le nôtre pour Dieu. Celui qui prive l’amour social de sa motivation religieuse, évangélique, expose l’amour social à une facile lassitude, à un opportunisme et à un égoïsme renaissants, quand ce n’est pas à une dégénération violente et passionnelle. Notre premier fondement le voici : c’est la religion; la religion qui nous unit à Dieu, qui rend possible, urgent, persévérant et fécond, l’amour pour les hommes qui, en de nombreux, très nombreux cas, sembleraient indignes d’un tel amour, si celui-ci ne se nourrissait pas de l’amour de Dieu.
Puis nous nous demanderons à nous-mêmes si ce binôme de l’amour chrétien a été et est encore agissant dans notre conduite sociale. Nous devrons tous, probablement, nous reprocher d’être coupables d’égoïsme, d’indifférence, de paresse, d’ineptie timide et conservatrice. Et quelle que soit la réponse qu’y donnera notre conscience, nous devrons conclure par une simple mais grave recommandation : il faut que nous aimions plus ! Oui, bien plus ! Parce que tel est le commandement qui est la base.
Chers Fils et Filles,
Ceux qui ont suivi l’Année Sainte comme une école régénératrice de la vie chrétienne se seront rendus compte, pour deux raisons principales, du caractère sérieux des thèmes religieux, moraux et spirituels qui découlent de sa célébration. Première raison : son orientation vers l’essence profonde, le caractère organique de la vie chrétienne elle-même, celle-ci n’étant pas considérée, n’étant pas célébrée sous un quelconque aspect secondaire et extérieur, mais étudiée dans ses principes fondamentaux, dans sa structure intrinsèque, dans la diversité de ses problèmes ; et poursuivie dans sa logique totale qui la relie à la conscience d’abord, et, ensuite au monde divin et au complexe social où cette vie se trouve réellement, et dans lequel elle se déroule. Recherche, donc, de l’essence, de la réalité du fait religieux qui permet de se définir chrétien. Voilà la première raison du caractère sérieux du moment spirituel que nous appelons Année Sainte.
L’autre raison qui confère ce caractère sérieux à l’Année Sainte est sa tendance, conforme à ses fins, à se graver dans les âmes comme moment décisif, définitif, permanent ; elle vise à devenir programme, à rectifier le cours futur de nos années, à nourrir d’idées, d’intentions, de grâces, toute les années que la Providence nous accordera.
Ce que nous venons de vous dire, va servir de préface au sujet que nous proposons aujourd’hui à la considération de vos âmes ouvertes à une forte et sévère leçon ; une leçon qu’avec ses pratiques religieuses de pénitence l’Année Sainte nous a déjà annoncée et qu’aujourd’hui nous condensons dans le nom douloureux, austère mais rayonnant, de la Croix.
Comme nous le savons, Saint Paul, s’adressant aux premiers chrétiens, recrutés grâce à l’annonce de l’Evangile, la Bonne Nouvelle, et invités à devenir membres de la société de l’amour, l’Eglise, Saint Paul, donc, recommandait gravement : « Que ne soit pas réduite à néant la Croix du Christ — non evacuetur Crux Christi » (1 Co 1, 17). Et il faisait remarquer combien ce thème faisait taxer de folie sa prédication : « Nous prêchons, nous, un Christ Crucifié — disait-il —, scandale pour les Juifs, et folie pour les païens » (ibid. 23 et ss.). Et ceci est un fait qui se répète tant dans l’histoire de l’Eglise que dans la psychologie de la vie humaine : le fait d’éluder la présence de la Croix, d’éliminer des lois de la vie la douleur et le sacrifice.
A ce point, il est une remarque qui nous paraît capitale : nous savons parfaitement que le Christ nous a rachetés par sa Croix, par sa Passion et sa mort ; et nous sommes disposés à parcourir, pieusement et avec émotion, le chemin de la Croix, le chemin de la croix du Christ ; mais nous n’en sommes pas pour autant disposés à admettre que la Croix du Christ se reflète dans notre vie, notre vie en est marquée non seulement du fait du salut qui découle de la Croix du Christ, mais tout autant pour l’exemple qu’en rejaillit sur notre manière de concevoir la vie et, ce qui est plus important encore, pour la participation qu’elle exige de chacun de nous. C’est encore Saint Paul qui l’enseigne : « En ce moment — écrivait-il dans son Epître aux Colossiens, (1, 17) — je trouve ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l’Eglise ».
Oui, le chrétien doit, d’une certaine manière et dans une certaine mesure, porter la Croix du Seigneur. Avant tout avec la compréhension du « mystère de la Croix ». Compréhension ? disons mieux : réflexion, adoration, amour; nous ne pourrons jamais explorer à fond ce mystère par lequel le Christ, agneau, victime pour notre salut, s’est immolé, a accompli la retentissante métamorphose, faisant de sa mort le principe de sa future résurrection et de la nôtre (cf. Ph 2, 5 et ss.). Mais au cours de cette stupéfiante méditation, nous ferons une autre découverte incomparable, celle de la philosophie de la douleur; de la valeur que peut assumer la souffrance humaine, de l’utilité de nos souffrances si nous les unissons idéalement et cordialement aux souffrances du Christ.
Utilité pour nous-mêmes : comme discipline pour corriger les
désordres idéologiques et passionnels dont chacun fait l’expérience en lui-même
(cf. Col 3, 5 ; Rm 8, 13).
C’est la pédagogie de la mortification et de la pénitence qui doit apporter à
notre art de vivre l’énergie de la liberté intérieure et de la maîtrise de soi,
la force virile qui rend apte à l’exercice de toute vertu (St Th. I-II, 61, 3-4 ; II-II, 123).
Utilité pour les autres : la croix devient amour, de service, de patience, de sacrifice pour le bien d’autrui. Elle est l’exemple, et l’oblation, qui peut donner à la vie, même la plus humble, la noblesse et la valeur de la charité, de la sainteté.
Et qu’il y ait aujourd’hui grand besoin de cette « sympathie » pour la Croix du Christ, nous avons, pour nous le rappeler, la tentation, la plus agressive peut-être, de l’époque actuelle : l’hédonisme, c’est-à-dire le bien-être, le divertissement, le plaisir, la licence, le vice, tout cela élevé à l’honneur abusif de fin primordiale de l’existence humaine. Il y a aujourd’hui trop de gens qui veulent être heureux non pas du bonheur de la bonne conscience et de la satisfaction d’un travail bien fait, mais de la jouissance de toutes choses, et de chaque instant. On recherche ce qui est facile, sensible, plaisant, instinctif, comme expression idéale de la vie. Et, malheureusement les dégradantes conséquences de cette mentalité ne sont que trop visibles.
Puisse l’Année Sainte, par contre, répandre en nos âmes la sagesse, la joie et la force de porter, en nous-mêmes la Croix du Christ.
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Nous espérons que l’Année Sainte laissera un profond sillon religieux dans l’âme de ceux qui l’ont fidèlement célébrée, et aussi de ceux qui du dehors en ont observé le déroulement significatif.
L’Année Sainte touche à sa fin. Spontanément surgit en nous la pensée de sa conclusion moins au sujet des résultats, qui sont difficiles à calculer, soit par les statistiques numériques regardant les personnes qui y ont pris part et plus encore par les résultats spirituels dont cet événement religieux a pu être l’occasion ; mais plutôt au sujet de l’orientation générale de ceux qui s’y sont rendus et se sont conformés à l’invitation de l’Année Sainte, dans sa double formule de renouvellement et de réconciliation.
Nous pouvons parler seulement des résolutions, des engagements spirituels que cette célébration qui a duré une année, éminemment personnelle et communautaire espère rejoindre dans l’Eglise de Dieu et de tous ceux qui en sentent et acceptent la bienfaisante influence. En d’autres paroles : que restera-t-il, ou plutôt : que devra-t-il rester dans l’histoire spirituelle des années qui suivront le Jubilée de 1975 ?
Nous répondons : un accroissement de foi.
La parole foi dans le langage courant assume différentes significations. La première, qui n’implique pas un contenu théologique précis, est celle de religion, ou plus simplement de religiosité. Nous voudrions, nous, souhaiter que l’Année Sainte ait réveillé dans l’âme de beaucoup d’hommes de notre temps, de jeunes surtout, un sens religieux nouveau, plus intime et plus courageux. Deux motifs encouragent cette espérance : le premier est fourni par les conditions spirituelles, ou mieux par les conditions anti-spirituelles où se trouve la génération présente, dévastée par la terrible et presque inexplicable expérience des guerres et des révolutions qui en dérivent ; le désordre en lui-même trouble les âmes et aiguise la sensibilité des maux et des besoins présents, des forces directement engagées dans l’aspect phénoménal des événements ; le scandale des maux et des douleurs accablants, engendre le pessimisme, le besoin de remèdes qui dérivent de facteurs matériels et d’expériences oriente la confiance dans un sens positiviste et matérialiste, il atténue l’espérance transcendante, éloigne de la prière. La religion comporte l’ordre : l’ordre supérieur et cosmique qui se fonde sur Dieu et sur sa Providence, s’il est renversé, la religion paraît illusion antiscientifique, aliénante.
Second motif : une distinction systématique, légitime dans son germe et dans sa méthode, intéresse aujourd’hui plus que jamais l’homme moderne quand elle autorise la culture profane, spécialement la science, à se développer d’une façon rationnelle et libre, d’une manière autonome « selon les propres principes » abstraction faite des références de nature religieuse (cf. Gaudium et Spes, n. 9). Ceci est bon. Malheureusement cette mentalité a souvent fait oublier la complexité du monde à connaître et attaquer l’existence d’un ordre double de connaissance: par la science et par la foi, comme nous enseigne le Concile Vatican I (cf. Denz.-Shon. 3015). Cette mentalité, chez nombre de savants et de très nombreux partisans de l’opinion publique a dégénéré en négation religieuse, en matérialisme, en sécularisme, en agnosticisme spéculatif, en indifférence spirituelle.
L’athéisme, de refus passif de la croyance en Dieu, est devenu actif et le partisan combatif de l’irréligiosité.
Voici qu’alors nous espérons que l’Année Sainte laisse un sillon fécond de sens religieux dans l’âme de ceux qui l’ont fidèlement célébrée et aussi de ceux qui du dehors en ont observé le déroulement significatif. La religion est encore vivante et opérante. La foi n’est pas contraire à la raison, à la pensée, à la culture, à la science, au progrès.
Et de plus nous pensons que cette renaissance apologétique et polémique du sens religieux a une autre source, spontanée celle-ci jaillissant du vide que le matérialisme athée ou libéral, sceptique au fond, a engendré dans l’âme de tant de jeunes de la nouvelle génération déçus jusqu’au désespoir, du doute et du rien inoculés dans leur esprit par le sécularisme à la mode et l’athéisme théorique ou politique de nos jours. Et c’est de ce vide douloureux et obscur que parfois monte un soupir de folie, parfois d’imploration chez certains plus intelligents et plus souffrants, une poésie éplorée qui s’exprime ainsi : De Profundis clamavi... Du profond de mon esprit j’ai crié... (Ps 129, 1).
Nous sommes encore, à ce point, au niveau de la foi. Mais nous sommes à la déclaration du besoin de la foi. Nous sommes sur le plan de la disponibilité de la religiosité subjective qui aspire à devenir religion vraie et objective ; nous sommes aux portes de la foi (cf. St Th II-II, 81, 1).
Oui, disons-le en cette prochaine conclusion de l’Année Sainte : la foi est un bonheur, le bonheur de la Réalité divine découverte : c’est une félicité, la félicité de la vérité (rappelez-vous le « gaudium de veritate » de St Augustin — cf. Conf. X, 23) ; c’est une lumière, la lumière de la Parole de Dieu (cf. 10, 1, 9-12) ; c’est une force et un réconfort, c’est une vie : la foi dans la Parole de Dieu est le principe de la vraie vie (Rm 1, 17).
Rappelons-nous en. Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
Nous pensons encore aux conclusions spirituelles de l’Année Sainte : c’est-à-dire que nous voulons voir quelles nouveautés, quelles modifications, quelles ouvertures — comme on le dit aujourd’hui — doit entraîner ce profond, énergique et salutaire changement, ou mieux : ce renouvellement que fut la célébration jubilaire de 1975. Quand l’Année Sainte sera passée, tout sera-t-il comme auparavant dans la vie courante de celui qui s’appelle chrétien et qui a participé sincèrement à ce moment de haute et intense spiritualité ? Né restera-t-il rien d’une expérience si originale et si importante ? Au cours d’une précédente audience nous avons déjà dit qu’il était nécessaire que la foi ait dans les âmes une place de plus profonde et plus active influence. La grande maxime de Saint Paul « Le juste vit de la foi » (Rm 1, 17) ne peut plus être oubliée, et certainement pas par la génération qui monte, si l’Année Sainte a signifié quelque chose dans notre histoire contemporaine. Une foi plus lucide, plus logique, mieux aimée, c’est parfait ; mais n’y a-t-il rien d’autre que l’Année Sainte du renouvellement et de la réconciliation transmette, pour le temps qui vient, à l’Eglise et à la société au sein de laquelle elle vit?
Pour le pèlerinage dans le proche futur du Peuple de Dieu, l’Année Sainte comporte une autre conséquence, laisse une autre consigne, un autre « souvenir ». Il se présente à l’esprit une comparaison qui peut sembler banale, mais nous vous la livrons parce qu’elle peut s’imprimer facilement dans la mémoire ; la voici : nous sommes comme des voyageurs prêts à se mettre en route dès la fin de l’Année Sainte ; une route longue et difficile nous attend ; n’y a-t-il pas quelque chose que nous devons mettre dans nos valises comme viatique pour le proche voyage ? Oui, Frères et Fidèles ; nous devons faire provision d’espérance, si nous voulons que nos pas progressent, droits et vigoureux tout au long de la démarche fatigante qui nous attend.
Oui, de l’espérance ! Si nous ne sommes pas soutenus par cette vertu, nous ne pouvons être certains de persévérer; nous pourrions dévier en cours de route : c’est malheureusement si facile aujourd’hui de s’égarer. Il est aisé de renoncer aux idéaux de la vie chrétienne, d’abord parce qu’ils sont difficiles et lointains ; puis parce que la psychologie de l’homme moderne l’entraîne plus à la recherche, ou plutôt à la jouissance des biens faciles et immédiats, des biens extérieurs et sensibles, qu’à la conquête des richesses intérieures et morales. L’hédonisme qui semble l’emporter dans les objectifs de tant d’hommes de notre époque est l’ennemi naturel de la vertu qui a pour objet des biens difficiles, futurs, de possession problématique. L’homme préfère le présent au futur, l’agréable au pénible, son propre avantage à celui des autres. Et troisièmement, l’opportunisme est au goût du jour. Et bien souvent, tant les intellectuels que les fidèles s’imaginent avoir de « bonnes raisons » qui en réalité ne sont pas bonnes du tout. Le succès tout proche, tout personnel, prend la place de l’idéal contraint à de dures résistances et à de peu sympathiques positions. L’enthousiasme de la résistance, du courage, du sacrifice cède devant le calcul de l’utilité, l’acceptation de la mode, la confiance dans la majorité, l’ennui de devoir respecter sa propre personnalité, précise, forte et incommode : des positions psychologiques, et d’autres semblables, incapables de vivre sans l’espérance. D’autant plus, et voici une quatrième raison, que le ciel de la véritable espérance, celle qui transcende les limites du temps, l’espérance religieuse, la nôtre spécialement, est totalement voilé: il n’y a plus de place pour une espérance qui dépasse les frontières du monde expérimental actuel : le carpe diem — « ne laisse pas échapper le moment qui passe » — et la réalité dont on peut jouir aujourd’hui, voilà le grand principe, l’unique précepte, la vérité de notre existence, car, comme le dit cette commune et atroce conception de la vie, il n’y a rien d’autre ! C’est le matérialisme, et il dégrade la vie, la ramène au niveau de l’animal, sans plus d’espérance transcendante ! c’est l’agnosticisme, satisfait de sa myopie et de ses doutes insolubles.
L’espérance peut signifier beaucoup de choses : depuis celle que le joueur place dans la loterie à celle du savant qui, faisant preuve d’un ascétisme austère, se consacre à la recherche ; et coetera...
Quant à nous, lorsque nous parlons de cette espérance que nous croyons nécessaire dans la pénible démarche de notre véritable vie chrétienne, nous pensons à la « Weltanschauung » (conception du monde), à la conception générale des destinées humaines, à la manière élémentaire et sage du simple chrétien qui, parfaitement conscient d’avoir la chance d’être un disciple de l’Evangile, d’être membre de l’Eglise, d’être, dès à présent et par la grâce de l’Esprit Saint, inséré dans le grand plan du salut, du simple chrétien, disons nous, qui est absolument convaincu qu’une promesse nullement illusoire (cf. Rm 5, 5 « spes non confondit ») conditionne son sort tout entier. Dans la vision réaliste de la foi, fondement de l’espérance (cf He 10, 1) tout un univers entoure le fidèle, pèlerin sur la terre et dans le temps ; un univers où la lumière, la providence, la bonté de Dieu dispense des trésors inestimables, en partie déjà livrés à notre jouissance, en partie, la plus importante, promis à ceux qui s’en rendent dignes, toujours par grâce divine, et qui savent les attendre, les désirer, les espérer. Aux espérances brèves, incertaines et trompeuses de ceux qui pensent à construire un humanisme païen et matérialiste, se superposent, sans détruire celles, humaines, qui existent à présent, les espérances infaillibles et incomparables du cosmos chrétien, où la mort elle-même, la dernière et terrible ennemie réputée invincible (cf. 1 Co 15, 26) cède devant la Vie victorieuse du Christ qui nous a été solennellement promise (cf. Lumen Gentium, n. 48).
C’est de cette espérance-là, qui s’inscrit au-dessus de la souffrance humaine, au-dessus de la faim, de la soif de justice (Mt 5, 6), au-dessus de nos tombes, que le monde a besoin et nous, nous devons en vivre.
Il faut que l’Année Sainte ait rallumé dans les âmes cette lampe de l’espérance chrétienne. Portons-la toujours avec nous.
Avec notre Bénédiction Apostolique.
Chers Fils et Filles,
L’Année Sainte est terminée, peut-on dire. Il ne reste qu’à attendre la fermeture de la Porte Sainte pour sceller de cette manière symbolique le souvenir de la miséricorde divine que nous avons reçue et du programme de vie nouvelle qu’ont élaboré nos consciences. A l’approche de cette conclusion nous nous demandons quel est le résultat, quel est le sens de cette célébration à laquelle l’Eglise a attribué tant d’importance, pour elle-même et pour le monde. Faire la synthèse de cet événement n’est guère facile. Mais laissant faire le temps et confiant aux spécialistes le soin de décanter l’expérience spirituelle de l’Année Sainte, nous pouvons une fois de plus, en guise de résumé empirique, mais substantiel, du grand et spectaculaire phénomène auquel nous avons tous participé, nous y arrêter en relevant qu’il a été un moment éminemment, mieux, exclusivement religieux. On ne saurait définir l’Année Sainte sous l’aspect extérieur, touristique ou social, ou folklorique ou encore moins, économique, triomphaliste, pas plus que sous l’aspect intérieur, humaniste ou idéologique ; on la définira simplement et globalement sous son aspect religieux. Les personnes isolées, les familles, les sociétés, les groupes, de pèlerins qui y ont pris part et lui ont donné son caractère, ont voulu accomplir comme présent, un acte, un effort, un programme de renouvellement et de réconciliation. Ces deux termes resteront gravés, nous l’espérons, dans la conscience, dans l’histoire de cette génération-ci. L’Eglise a pleuré, secrètement, a prié collectivement, a célébré ses rites et ses saints mystères, publiquement. Elle a pris pour elle-même et manifesté devant la société des attitudes de religiosité spontanée, sincère et profonde. C’est un fait saillant, d’une grande importance. Dans l’immense remue-ménage de la vie contemporaine une lampe, c’est-à-dire l’affirmation religieuse de l’Année Sainte, s’est allumée et a illuminé le panorama de la terre ; seuls les grands territoires des pays réfractaires à la lumière religieuse à cause de leur athéisme aveugle sont malheureusement, restés — et pas entièrement peut-être — dans l’obscurité, dans la pénombre.
Avançons maintenant d’un pas dans nos observations. Quel sens, quel nom donnerons-nous au fait religieux que, Nous l’avons déjà dit d’autres fois, nous sommes en train de qualifier ? Le sens général de l’Année Sainte est celui d’un acte de foi ; mieux encore, c’est un acte de foi qui inscrit la foi dans un acte d’espérance, c’est-à-dire d’attente des destinées futures, celles qu’on qualifie d’eschatologiques, c’est-à-dire ultimes et dont nous avons un avant-goût dès à présent ; destinées que maintenant, nous préparons en combinaison avec des destins divins — mystérieux mais pas entièrement inconnus — situés au-delà de la fluide histoire humaine qui coule vers l’embouchure d’une éternité apocalyptique. La religion continue à s’imposer; et, plus que jamais, elle s’impose comme le complément nécessaire et heureux qui remplit le vide, c’est-à-dire, le besoin spirituel de l’humanité, croissant précisément en fonction de ses progrès dans la culture et dans la conquête du monde. Oh ! pour effacer l’écho d’une cloche stupide qui a faussement tinté à notre époque, nous dirons en terminant joyeusement notre Année Sainte : « Dieu n’est pas mort » ! Dieu est plus que jamais resplendissant sur le ciel nuageux de notre temps. Notre religion dévoile la vérité, le sens de la vie; avec ses espérances, notre religion confère à la vie sa vraie valeur, la raison évidente de la vivre courageusement, en tout honnêteté et dans toute sa plénitude... Puis, le mot suprême ! dites-les vous-mêmes si vous l’avez découvert en accomplissant les modestes observances de l’Année Sainte. Le mot le plus exaltant et le plus profond ; le mot qui, rapporté à son sens suprême et authentique comprend tout, explique tout : le mot « Amour » : Dieu est Amour ! Voilà la révélation ineffable dont le Jubilé, avec son enseignement, son indulgence, son pardon et, finalement, avec sa paix pleine de larmes et de joies a voulu remplir notre esprit aujourd’hui et demain, la vie, pour toujours : Dieu est Amour ! Dieu m’attendait et je l’ai retrouvé ! Dieu est miséricorde ! Dieu est pardon ! Dieu est salut ! Dieu, oui, Dieu est la vie ! (cf. 1 Jn 4, 16).
Et comme Dieu est, pour lui-même, objet infini d’Amour, qu’il est Amour, pour nous, qu’il nous a, Lui, aimé le premier (cf. Jr 31, 3 ; 1 Jn 4, 10 ; St François de Salles, Theot. II, 9), nous avons un inépuisable motif pour comprendre et accomplir le commandement principal de l’Evangile, celui d’aimer Dieu nous aussi, de l’aimer « de tout notre cœur et de tout notre esprit » (Mt 22, 37).
Nous savons que ce summum inexprimable devrait nous mettre en extase comme cela arriva à tant de Saints et comme y parviennent silencieusement tant d’âmes pures et pieuses ; mais pour nous, fils de la terre et du temps, il est à peine possible de savoir ce qu’il représente : Oui ! Dieu est amour ! Mais jouir de cette vérité qui nous a été donnée reste toujours difficile ; nous retombons aussitôt dans le cercle de notre expérience humaine, sensible et logique ; comment pourrions-nous rester suspendus dans la contemplation de cette aveuglante Réalité ?
Oh Frères et Fils ! nous arrêtons ici notre discours et concluons les méditations de l’Année Sainte, non sans vous faire une double et solennelle recommandation.
Voici la première : refaites-vous une conscience plus pleine, plus amoureuse de Jésus, dans son Evangile, dans la théologie de l’Eglise, dans la spiritualité des Saints, en vous souvenant toujours de ce mot-clé qui nous permet de nous élever de la connaissance du Christ à la connaissance de Dieu, notre Père qui est dans le mystère des cieux : Jésus a dit en effet : « Qui me voit, voit également mon Père » (Jn 14, 9). Voilà l’échelle théologique pour les sages et les mystiques ; voilà le sentier accessible également aux petits et aux humbles (Mt 11, 25) ; c’est là, la voie qui conduit à la vérité et à la vie (Jn 14, 6).
Et l’autre recommandation complémentaire est encore plus accessible à notre commune profession religieuse, concrète et humaine : aimez vos Frères ! aimez les hommes qui ont besoin de votre amour et de votre service ! (cf. 1 Jn 4, 19-21). Ce sera la charité fraternelle et sociale, réanimée, multipliée dans les bonnes oeuvres qui non seulement témoignera de notre fidèle dévouement à l’Année Sainte, mais en démontrera tout autant la fécondité et l’actualité même au cours des années à venir (cf. Message de la Conférence Episcopale Italienne, 15 décembre 1975).
Avec notre Bénédiction Apostolique !
Chers Fils et Filles,
Nous voici de nouveau en conversation avec les Visiteurs de notre Audience générale hebdomadaire. L’Année Sainte est finie, mais la vie continue et, mieux encore, elle voudrait retirer de ce moment de plénitude spirituelle et d’engagement moral que fut l’Année Sainte, une certaine orientation logique et une certaine inspiration féconde.
Nous commencerons par vous dire, très chers Frères et Fils qui êtes accourus aujourd’hui à cette Audience, que nous ne vous considérons pas comme des visiteurs tardifs et exclus de cette communion parfaite qui est toujours la raison d’être de cette rencontre familiale. Nous viennent en mémoire les paroles de Saint Paul dans sa seconde Epître aux Corinthiens ; elles sont pleines d’affectueux accueil : «Notre cœur s’est grand ouvert pour vous... payez-nous donc de retour ; je vous parle comme à mes enfants, ouvrez tout grand votre cœur, vous aussi » (6, 11-12).
Donc, même si les circonstances sont nouvelles, le discours continue et nous voulons le rattacher à cette expression programmatique qui nous vint aux lèvres au moment même de la conclusion de l’Année Sainte, lorsque nous avons exhorté chacun à promouvoir; un peu comme son couronnement heureux, « la civilisation de l’amour ». Oui, voilà ce que devrait être, spécialement sur le plan de la vie publique, la conclusion de l’heure de grâce et de bon vouloir que fut l’Année Sainte et, mieux encore, le commencement de la nouvelle heure de grâce et de bon vouloir que le calendrier de l’histoire ouvre devant nous : la civilisation de l’amour !
Par quelle pensée allons-nous commencer ? Au colloque que nous avons maintenant ne préside aucun dessein rationnel et organique. En ce cas, nous devrions commencer par Dieu, qui Lui-même est Amour (1 Jn 4, 16) par excellence infinie et qui, de l’amour envers lui, a fait le premier et total commandement (cf. Mt 22, 37) ; en y joignant le commandement qui en découle, l’amour envers notre prochain. Il a énoncé le principe résumant tous nos devoirs (ibid. 39-40). Mais maintenant, cela restant acquis et presque par nécessité didactique et pratique, nous plaçant sur le plan concret et immédiat, nous nous répétons la question : si nous voulons promouvoir la civilisation de l’amour, quel sera le premier, le principal objet de notre programme renouvelé et rénovateur ? Nous tournons notre regard vers la mouvante situation historique où nous nous trouvons ; et alors, toujours observant la vie humaine, nous voudrions lui ouvrir des voies de meilleur bien-être, de civilisation animée par l’amour, comprenant par civilisation ce complexe de conditions morales, civiles, économiques qui assurent à la vie humaine sa meilleure possibilité d’existence, sa raisonnable plénitude, son heureux destin éternel.
Et voilà qu’aussitôt, envahis de crainte, nous nous mettons sur la défensive. La vie est menacée aujourd’hui. Et si nous voulons défendre son sort, garantir son bien-être, nous ne saurions, dès ce moment, nous trouver autrement que sur la défensive. Au lieu d’en célébrer la beauté et la fortune, nous devons avoir conscience des dangers, des maux qui la menacent. L’amour est vigilant et il prend conscience des conditions malheureuses dans lesquelles la vie se trouve encore aujourd’hui.
Hélas ! ce n’est pas un seul malheur qui pèse sur l’existence humaine : et nous qui rêvions pour elle d’un climat de dignité et de bien-être, nous nous trouvons sur le champ obligés de faire un diagnostic, assez vaste et assez complexe, qui révèle douleurs, désordres, périls, auxquels nous ne saurions rester indifférent.
Adressons-nous à nous-même, immédiatement, une question : et si c’était là notre destin de nous déclarer « médecin » de cette civilisation à laquelle nous songeons, la civilisation de l’amour ? Notre premier devoir est précisément ceci : nous consacrer aux soins, au réconfort, à l’assistance, même en nous sacrifiant si c’est nécessaire, pour le bien de cette humanité que nous voudrions voir digne et heureuse; et s’il en était ainsi, notre programme ne serait-il pas bien orienté ?
Oui, Frères ! Alors la pathologie sociale est le premier champ de notre intérêt chrétien.
Il faut avoir de la sensibilité et de l’amour pour l’humanité qui souffre, physiquement, socialement, moralement.
Aujourd’hui ? Oh ! comme vibrent les instruments qui signalent la détérioration de notre comportement civil ! Bornons-nous à quelques évidentes et graves dégradations : la délinquance organisée, préméditée, pour extorquer des sommes souvent fabuleuses en menaçant de mort des personnes innocentes : n’est-elle pas devenue une épidémie de méchanceté avide et cruelle qui dénote une carence de principes nobles et moraux qui a amené un écroulement effrayant dans la conscience de tant de fils de notre époque ? Et que dire de la propagande en faveur de la libération, ou légalisation, de l’avortement provoqué, sans que les cœurs de mères s’insurgent pour défendre leurs créatures naissantes et leur vocation au service de la vie ? Et n’aurons-nous pas au moins un sentiment de pitié et d’espoir pour des populations entières qui languissent encore dans la faim et dans la misère ? Et n’aurons-nous pas au moins un tremblement de peur et de dédain pour les armements qui étendent leur fructueux commerce parmi les nations, et pour les terribles épisodes des guerres civiles, prodromes de fatales possibilités de nouvelles conflagrations dont parlent les radios et les journaux du monde ? et nous, n’aurons-nous pas au moins une imploration — trop experte — pour conjurer, aujourd’hui, dans la racine, les guerres qui peuvent demain, avec une inimaginable fureur, ensanglanter de nouveau la face de la terre ?
Et quand nous parlons de civilisation de l’amour, est-ce peut-être que nous rêvons ? Non, nous ne rêvons pas ! Les idéaux authentiques ne sont pas des rêves s’ils sont humains : ce sont des devoirs. Spécialement pour nous, chrétiens. Nous, dirons mieux : plus ils se font urgents et séduisants, et plus les bruits d’orages troublent les horizons de notre histoire. Et ce sont des énergies, ce sont des espérances. Le culte — car c’est cela qu’il devient — le culte que nous avons de l’homme nous y conduit quand nous repensons à la célèbre, à l’antique parole d’un Père de l’Eglise, Saint Irénée (t. 202) : « Gloria... Dei vivens homo » l’homme vivant est gloire de Dieu (Contra haeres, IV, 20,7 ; PG 7, 1037).
Pensons-y, courageusement ! Et avec notre Bénédiction Apostolique !