L’ENSEIGNEMENT DE PAUL VI

1975

Suite

 

 

 

 

 II- DISCOURS ET HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

1er janvier : LA PAIX PASSE PAR LA RÉCONCILIATION

6 janvier : EPIPHANIE : FÊTE DE LA FOI ET DU CHRIST RÉVÉLÉ

11 janvier : OPPOSER À LA VIOLENCE LA FORCE ET LA SÉRÉNITÉ DE LA RAISON

25 janvier : POUR LA RÉCONCILIATION DE TOUS LES CHRÉTIENS DANS L’UNITÉ DE L’ÉGLISE DU CHRIST

30 janvier : LE DROIT, UNIQUE MÉTHODE VALABLE, POUR L’ORDRE PACIFIQUE DES RELATIONS HUMAINES

2 février : MARIE, MODÈLE DES ÂMES CONSACRÉES

9 février : MARIE-EUGÉNIE MILLERET

10 février : LA CHARITÉ FRATERNELLE FACTEUR DE RÉCONCILIATION

12 février : LA PÉNITENCE, MOMENT INDISPENSABLE DE NOTRE PÈLERINAGE TERRESTRE

22 février : LA DÉLICATE MISSION DES COLLABORATEURS DIRECTS DE PAUL VI

2 mars : PAUL VI ACCUEILLE LES JEUNES DU MOUVEMENTS « GÉNÉRATION NOUVELLE » (GEN)

19 mars : HONORONS SAINT JOSEPH

23 mars : « LE CHRIST DES RAMEAUX : UN CHRIST REDÉCOUVERT, UN CHRIST ACCLAMÉ »

27 mars : L’INSTITUTION DE L’EUCHARISTIE ET LE SACERDOCE MINISTÉRIEL

28 mars : CHEMIN DE CROIX AU COLISÉE

29 mars : PAUL VI BAPTISE 21 CATÉCHUMÈNES

30 mars : MESSAGE PASCAL DE PAUL VI

13 avril : MESSAGE JUBILAIRE POUR LES ÉPOUX

19 avril : RESPONSABILITÉ, PRÉPARATION ET COMPÉTENCE POUR LA BONNE UTILISATION DES MASS-MEDIA

20 avril : LA VIE CHRÉTIENNE EST LA RÉPONSE À UN APPEL

20 avril : MESSAGE DU PAPE POUR LA XII° JOURNEE MONDIALE DE PRIÈRES POUR LES VOCATIONS

27 avril : CÉSAR DE BUS, BIENHEUREUX

1er mai : LA DIMENSION SPIRITUELLE DU TRAVAIL DE L’HOMME

8 mai : ASCENSION : FÊTE DE L’ESPÉRANCE

9 mai : LA JOIE CHRÉTIENNE

 

 

 

 

II- DISCOURS ET HOMÉLIES DU PAPE EN DIVERSES CIRCONSTANCES

 

 

 

1er janvier

LA PAIX PASSE PAR LA RÉCONCILIATION

 

La huitième Journée mondiale de la paix a eu, le premier janvier de l’Année Sainte 1975, son expression liturgique la plus élevée avec la Sainte Messe que Paul VI a célébrée à Saint Pierre en l’honneur de la Mère de Dieu dont la nouvelle liturgie a fixé la fête solennelle le pre­mier jour de l’an.

 

Voici l’Année nouvelle !

Voici  une nouvelle période de notre vie !

Saluons notre Vie ? C’est le Christ qui est notre Vie ! notre principe : en Lui toutes les choses sont créées et conçues (cf. Col 2, 15-17). Il est notre modèle et notre Maître (cf. 1 Co 11, 1 ; Ep 5, 1 ; Mt 23, 8). Il est le terme et la plénitude de notre vie, présente et future (cf. Ga 2, 20 ; Rm 60, 5 ; 1 Th 4, 17 ; Ap 1, 8 etc.). Nous saluons Notre Seigneur Jésus-Christ, auquel soit hon­neur et gloire dans tous les siècles (Rm 16, 27) !

Et puis nous saluons Marie, la Mère bénie de Jésus, que l’Egli­se honore aujourd’hui pour ce privilège de choix dont Elle a été l’objet et qui est pour nous une chance inestimable, le privilège d’être en même temps la mère de Dieu fait homme, notre Frère et notre Sauveur. Salut, ô Reine, Mère de miséricorde, no­tre vie, notre douceur et notre espérance, salut !

Et maintenant un salut à vous, Pueri Cantores, qui venez de toutes les parties du monde pour donner ici, dans la Rome ca­tholique, centre de l’unité et de la paix, un exemple admirable d’harmonie et d’allégresse. Chantez, chantez ! Vos voix qui se fondent en un seul chœur de foi et de prière, sont un message prophétique de paix et d’espérance pour le monde entier ! Salut à vous, petits chanteurs !

Après ce prélude plein de joie nos esprits se fixent mainte­nant sur le thème que, tous ensemble aujourd’hui, nous prenons comme objet de nos réflexions et de notre prière : la paix.

La paix est comme le soleil du monde.

Comment fixer notre regard sur ce soleil ? Il est trop lumineux ; nous restons tout éblouis !  Mais, de même que nous le faisons pour le soleil, limitons-nous en ce moment à voir le reflet de sa splendeur, sous l’un de ses multiples aspects qui nous le rendent compréhensible.

Soyez attentifs. Qu’est-ce que la paix ? C’est l’art d’être d’accord.

Les hommes sont-ils d’accord spontanément, automatiquement ?

Oui et non. Ils sont d’accord « potentiellement », c’est-à-dire qu’ils sont faits pour être d’accord. Au fond de leur être, il y a la tendance, l’instinct, le désir, le besoin, le devoir d’être d’ac­cord, c’est-à-dire de vivre en paix. La paix est une exigence de la nature même des hommes. La nature humaine, fondamentale­ment, est unique ; elle est la même en tous ; elle est par elle-même portée à s’exprimer en société, à mettre les hommes en commu­nication entre eux. Ceux-ci ont besoin de recevoir d’autrui la vie, ils ont besoin d’être élevés et éduqués par d’autres, ils ont besoin de s’entendre, c’est-à-dire de parler un langage commun ; ils éprouvent l’instinct et le besoin de se connaître, de vivre en­semble ; ce sont des êtres sociaux, ils forment des familles, des tribus, des peuples, des nations, et ils tendent aujourd’hui, com­me poussés irrésistiblement par tous les genres de communica­tions sociales à se réunir en une seule famille, composée de nom­breux membres jouissant d’une certaine indépendance et d’une certaine authenticité caractéristique et distincte, mais qui sont désormais complémentaires et interdépendants. Qui ne voit que ce mouvement est non seulement nécessaire, mais bel et bon, et qu’il est le seul qui puisse maintenant faire pleinement sien le nom de civilisation ? L’humanité est unique, et elle tend à s’or­ganiser en forme communautaire. C’est cela la paix. Le Christ a synthétisé en une seule parole et annoncé ce destin suprême de l’humanité, en disant aux hommes de ce monde : « Vous êtes tous frères » (Mt 23, 8) ; et, en nous révélant la vérité religieuse et lumineuse de la Paternité divine, il conférait à la fraternité humaine universelle sa raison, sa capacité de se réaliser, sa gloire et sa félicité. Redisons-le : c’est cela la paix, c’est-à-dire la frater­nité, concordante, solidaire, libre et heureuse, des hommes en­tre eux.

Mais existe-t-elle, cette paix ? Hélas ! quelle distance entre l’on­tologie et la déontologie de la paix; entre son être et son devoir être ! L’histoire, dirait-on, avec ses guerres, ses compétitions, ses divisions, dément dans le passé, avec une phénoménologie indes­criptible et inépuisable, la réalité de la paix !

Suivez-nous encore avec votre patiente attention. Du reste, contempler le panorama du monde et ses destinées mérite de nous tous cet effort de compréhension. Nous le disons : s’il est vrai que malheureusement la paix n’a pas réellement toujours représenté dans le passé le tableau souhaité de l’humanité or­donnée et pacifique, mais qu’a prévalu le tableau contraire de la lutte entre les hommes, nous nous sommes cependant senti autorisé, ces derniers temps, avec l’assentiment du monde et pous­sé non seulement par notre foi religieuse, mais par la maturité de la conscience moderne, par l’évolution progressive des peuples, par la nécessité intrinsèque de la civilisation moderne, à procla­mer deux affirmations capitales : la paix est objet de devoir, la paix est possible !

Voici que surgit alors en nos esprits une question, un doute, qui sont peut-être le scepticisme, qui, de manière voilée mais crûment, accuse notre enthousiasme pour la paix d’utopie, de rêve, d’illusion, d’anachronisme pour le moins, comme si c’était une fable inspirée encore de l’âge d’or de Virgile, absente au rendez-vous des événements espérés. Et la question est celle-ci : le baromètre de la paix, aujourd’hui, ne vire-t-il pas au mauvais temps ? Sous d’autres formes, encore plus dures et plus effrayan­tes, le monde ne retourne-t-il pas aux positions dialectiques et polémiques d’avant-guerre, c’est-à-dire à une contestation par prin­cipe de la méthode et du règne de la paix ? Que nous laissent présager les armements mondiaux et locaux, dont le caractère terrifiant a été porté à un degré inconcevable ? La politique des équilibres contrastants pourra-t-elle vraiment conjurer la catastro­phe mondiale ? Et jusqu’où pourra mener le radicalisme des lut­tes de classes, si elles ne sont plus modérées par le sens de la justice et du bien commun, mais dominées par la passion de la vengeance et du prestige ? Nous devons enregistrer ces derniè­res années une sorte de piège qui fait trembler tout le monde, une sorte d’insulte qui salit l’honneur de notre manière de vivre, une augmentation effrayante de la criminalité organisée, avec l’arme toujours braquée de la menace à la vie innocente et le chantage de la corruption sans frein : où est le droit ? Où est la justice ? Où est l’honneur ? et où est alors cette tranquillité de l’ordre, qui répond au nom de Paix ? Que l’on se rappelle le rapport du Procureur Général de la Cour Suprême de Cassation, le Docteur Mario Stella Richter, pour l’inauguration de l’année judiciaire (1974). Et nous devons ensuite faire aussi mention des guerres et des guérillas qui persistent encore en diverses parties du monde, avec leur cortège de victimes et de ruines déplorables : tous nous les avons douloureusement présentes à l’esprit.

Nous nous référons, sans faire maintenant aucun commentaire, à des faits et à des conditions qui blessent ou qui empêchent la paix dans nombre de situations sociales et politiques de notre terre pour introduire dans notre méditation un principe, une mé­thode que nous tirons de l’enseignement chrétien authentique et qui, appliqués aux tentatives et aux procédures toujours en cours pour sauvegarder et promouvoir la paix, seraient indubitablement positifs et efficaces, même s’ils s’avèrent psychologiquement diffi­ciles. Ils se résument en un mot : « réconciliation » : c’est un des points du programme de l’Année Sainte qui vient d’être inaugurée.

La réconciliation fait passer la paix du for externe au for inter­ne; c’est-à-dire du domaine extrêmement réaliste des compétitions politiques, militaires, sociales, économiques, celles en somme du monde de l’expérience, au domaine non moins réel mais impon­dérable de la vie spirituelle des hommes. Il est difficile de parvenir à ce plan, certes : mais il est le plan de la véritable paix, de la paix située dans les esprits avant de l’être dans les actions, dans l’opinion publique avant de l’être dans les traités, dans le cœur des hommes avant de l’être dans la trêve des armes. Pour avoir une vraie paix, il faut lui donner une âme. L’âme de la paix est l’amour. Nous en avons fait graver la formule sur la médaille frap­pée à l’occasion de notre visite a l’Assemblée des Nations-Unies, en octobre 1965 : Amoris alumna Pax. Oui, c’est l’amour qui vivi­fie la paix, plus que la victoire et la défaite, plus que l’intérêt, la peur, la faiblesse, le besoin. L’âme de la paix, répétons-le, est l’amour qui, pour nous les croyants, descend de l’amour de Dieu et se répand en amour pour les hommes. Voici quelle est la clé du mécanisme de la vraie paix, la clé de cet amour qui se nom­me charité. L’amour-charité engendre la réconciliation : dans le cycle des rapports humain, il est un acte créateur. L’amour sur­monte les discordes, les jalousies, les antipathies, les oppositions héritées du passé comme celles qui surgissent dans le présent. L’amour donne à la paix son véritable enracinement, il arrache l’hypocrisie, la précarité, l’égoïsme. L’amour est l’art de la paix ; il engendre une pédagogie nouvelle qui est tout entière à refaire, si nous pensons que, depuis les jeux de nos enfants jusqu’à certains traités d’ethnologie et de philosophie de l’histoire, l’opposition, la lutte, l’emploi de la force, l’utilité de la violence semblent constituer une nécessité, une expression de l’honneur, une source d’intérêt. Par-dessus tout, l’amour, oui, l’amour chrétien, réus­sira-t-il à arracher du plus profond des cœurs la racine empoison­née et tenace de la vengeance, des « règlements de comptes », de l’« œil pour œil », et du « dent pour dent », (Mt 5, 38) dont dérivent en chaîne le sang, les représailles et les ruines, comme l’obligation perpétuelle d’un point d’honneur ignoble ? L’amour réussira-t-il à désinfecter ces sédiments de la psychologie collec­tive, ces bas-fonds sociaux où la mafia a sa loi secrète impitoya­ble ; réussira-t-il à faire disparaître la tricherie populaire, la ven­detta privée ou collective, ou la lutte tribale, ces faux devoirs devenus des obsessions, qui engendrent un engagement aveugle et fatal ? Réussira-t-il à apaiser ces orgueils nationalistes ou ra­ciaux qui se transmettent inexorablement d’une génération à l’autre, préparant des revanches qui sont pour chacune des parties en lutte des haines funestes et des massacres inévitables ? (cf. Mt 1, 12).

Oui, l’amour réussira, parce que Jésus-Christ nous l’a enseigné, lui qui en a inscrit l’engagement dans la prière par excellence, le « Notre Père », obligeant nos lèvres obstinées à répéter les paroles prodigieuses du pardon : « Pardonne-nous nos offenses, Père, com­me nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». L’amour de la réconciliation n’est pas faiblesse, il n’est pas lâcheté ; il deman­de des sentiments forts, nobles, généreux, parfois héroïques ; il exige de se vaincre soi-même, et non l’adversaire ; il peut sem­bler parfois aller jusqu’au déshonneur (pensez à « l’autre joue » qu’il faut tendre à celui qui a frappé la première — cf. Lc 6, 29 ; pensez au manteau qu’il faut donner à celui qui demande la tunique — cf. Mt 5, 40) ; mais il ne sera jamais un outrage au devoir de jus­tice, ou un renoncement au droit du pauvre ; il sera en réalité l’art patient et sage de la paix, de la ferme volonté de vivre en­semble en frères, selon l’exemple du Christ et avec la force de notre cœur modelé sur le sien.

C’est difficile, difficile ; mais tel est l’Evangile de la réconcilia­tion qui, à bien y regarder, est au fond plus facile et donne plus de bonheur que de porter en soi et d’allumer chez autrui un cœur plein de rancœur et de haine. L’homme est bon à son origine : il doit redevenir et être bon. C’est pourquoi, rappelons-nous que le Christ est notre paix (cf. Ep 2, 14).

 

 

 

6 janvier

EPIPHANIE : FÊTE DE LA FOI ET DU CHRIST RÉVÉLÉ

 

Une cérémonie des plus significatives s’est dé­roulée le 6 janvier dernier à Saint-Pierre du Vatican pour célébrer l’Epiphanie de l’Année Sainte et mettre en lumière le visage missionnaire de l’Eglise.

Environ 600 missionnaires appartenant à plus de 70 Ordres religieux et Congrégations missionnaires avaient été invités par le Pape pour vivre près de lui leur veillée de grâce avant leur départ pour les terres lointaines. Après l’Evangile le Saint-Père a prononcé l’ho­mélie que voici :

 

Fils et Filles, tous très chers dans le Christ,

 

Voici un jour mémorable ! Pour votre vie : il marque en effet un moment qui confirme les autres étapes décisives de votre vocation, de votre choix ecclésial, religieux, missionnaire pour les années à venir que le Seigneur vous accordera durant votre pèle­rinage dans le temps. C’est un moment qui qualifie, c’est-à-dire qui donne une forme, un aspect, un style, aussi bien à votre vie spirituelle intérieure, à votre spiritualité missionnaire, qu’à vo­tre action extérieure professionnelle dans laquelle seront enga­gés votre cœur, votre travail, votre consécration au service de l’Eglise : votre activité missionnaire.

Jour mémorable : efforçons-nous de le bien vivre, avec toute l’intensité de nos esprits, et en tenant compte des circonstances qui le rendent singulier et digne d’une réflexion subséquente.

Le foyer, le centre de nos pensées est maintenant celui de l’Epi­phanie. Epiphanie signifie manifestation, apparition, révélation. Epi­phanie est un terme générique, abstrait ; il acquiert sa signification et sa valeur de l’objet auquel il se réfère. Dans le cas présent, nous savons bien à qui et à quoi il se réfère : c’est à la manifes­tation de Jésus-Christ sur cette terre, au monde, à l’humanité (cf. saint augustin, Sermo 200 ; P.L. 38, 1029). Par elle-même cette parole englobe tout le plan de la révélation de Dieu. La fameuse lettre aux Hébreux s’ouvre précisément sur une vision synthétique. Comment Dieu s’est-il manifesté aux hommes ? « A bien des reprises et de bien des manières » (He 1, 1). Le spec­tacle merveilleux du panorama naturel et, pouvons-nous ajouter, tout le champ de la création, le royaume des sciences, l’expérien­ce des choses, la cosmologie, pour celui qui les observe bien et qui pénètre, avec son intelligence et avec la sympathie de notre capacité de connaître et d’identifier, la raison profonde des êtres, sont déjà des formes de langage à travers lesquelles Dieu, le Principe créateur de l’univers, parle à qui sait l’écouter : il parle de puissance, il parle de sagesse, il parle de beauté, il parle de mystère. Quelque myope que soit l’homme, quelqu’insensible qu’il se montre devant le panorama des choses, qu’elles soient très petites ou très grandes, microbes ou astres de grandeur démesu­rée, un Dessein, une Pensée, une Parole émanant des êtres exis­tants ; une exigence logique fondamentale réclamerait de lui, de l’homme et d’autant plus qu’il est mieux instruit et plus évolué, une reconnaissance religieuse, une adoration, un cantique des créa­tures. Citons un auteur, initié à cette confrontation de l’homme moderne avec le monde exploré qui l’entoure ; il écrit : « l’enri­chissement et le trouble de la pensée religieuse, en notre temps, tiennent sans doute à la révélation qui se fait, autour de nous et en nous, de la grandeur et de l’unité du Monde. Autour de nous, les Sciences du Réel étendent démesurément les abîmes du temps et de l’espace ; et elles décèlent sans cesse les liaisons nouvelles entre éléments de l’Univers ». (pierre teilhard de chardin, Le Milieu divin, p. 23).

Efforçons-nous, nous autres religieux, nous croyants, de ne pas perdre de vue ce premier plan de la révélation naturelle de Dieu, mais de le tenir présent sur le fond de notre vision panoramique, cognitive et spirituelle, pour alimenter d’éléments authentiques notre sentiment religieux et notre émerveillement existentiel de­vant l’œuvre de Dieu et devant notre vie elle-même ; et pour être mieux en mesure d’estimer à sa juste valeur l’épiphanie nouvel­le, gratuite, stupéfiante, mystérieuse que Dieu a daigné accom­plir dans l’histoire des hommes par l’Incarnation et l’économie du salut qui s’en est suivi. De la plate-forme de la révélation naturelle, nous pourrons mieux apprécier l’originalité exceptionnelle de l’apparition du Verbe de Dieu lui-même, « par qui tout a été fait » (Jn 1, 3), à un moment, en un lieu du monde, qu’il a crée, dans l’Evangile. Le Verbe de Dieu, Dieu lui-même, s’est manifesté sous une forme humaine. Il a habité avec nous. Mer­veille des merveilles : il s’est manifesté sous les aspects les plus simples et les plus humbles, dans le silence, dans la pauvreté, en­fant, puis jeune homme, puis artisan, et finalement Maître et Prophète, capable de dominer miraculeusement les choses et les souffrances humaines, la mort elle-même, et de se présenter dans la perspective préparée pour les siècles, celle de Messie et Fils de l’homme, bien plus Fils de Dieu, l’Agneau qui expie tous les péchés des hommes offerts à son rachat, le Sauveur, le Ressuscité pour le règne de Dieu et pour les siècles à jamais.

Oh, Fils très chers, vous connaissez ce grand mystérieux dé­roulement de la révélation du Christ et vous savez comment il pénètre toute la terre, toute l’histoire ; et comment la voie, la vérité, la vie, c’est Lui, ce Jésus dont aujourd’hui, nous, son Eglise, nous célébrons la manifestation dans le monde. Méditerons-nous jamais assez cette « histoire sainte », ce dessein de Dieu à l’égard de l’humanité, ce mystère du salut, dont dépend tout no­tre destin ? Non jamais assez ! Les années si brèves et si rapides de notre existence terrestre ne suffiront pas à satisfaire notre be­soin d’étude, de méditation, de contemplation.

Et oui, nous tous, nous ne négligerons jamais de prolonger cette recherche théologique et spirituelle pendant toute la durée de votre vie. Elle sera comme la lampe allumée sur la route qui s’ouvre devant nous. Mais voici qu’une double conclusion, l’une et l’autre venant du mystère même de l’Epiphanie, se reflète, avec une clarté décisive sur votre vie. Et de cette double conclusion, vous, Fils et Filles très chers, ne manquez pas de faire le pro­gramme de votre vie.

La première conclusion est la foi. Il faut accepter en totalité la vérité, la réalité de l’Epiphanie, c’est-à-dire de la révélation de Dieu, Père et Créateur de toute chose, par le Verbe, son Fils, Jésus Christ, dans l’Eprit Saint, lumière et force des baptisés qui sont fidèles à cette investiture de la vie humaine appelée par grâ­ce à la vie divine. Aujourd’hui, c’est la fête du Credo, de ce Credo proclamé, comme une alliance nouvelle et une ineffable com­munion vitale, au moment de notre baptême. Il nous faut répéter aujourd’hui, avec une adhésion totale, une conviction neuve, un réconfort incomparable, le Credo, un et catholique, nôtre et en même temps commun à tous les fidèles du Christ qui s’est ré­vélé. Oh ! Nous savons quel drame à propos de la question de la foi, drame marqué par les recherches, les controverses, les doutes, les négations, il existe aujourd’hui en tant d’esprits, et se trouve sinon réduit à néant, du moins surmonté par un acte de foi dé­cisif. Vous êtes missionnaires ? Alors de quelle mission, sinon de celle de la foi ? C’est pour la foi que vous partez et que vous affrontez le monde. Vous devenez des gens bien particuliers: dans un monde qui développe sa science à la mesure de sa propre pensée, vous mesurez votre certitude sur la Parole de Dieu, dont l’Eglise, Mère et Maîtresse, garantit l’authenticité. Dans un monde qui semble mesurer sa propre maturité rationnelle, spécialement dans le domaine religieux, d’après les insatiables subtilités de ses doutes et de ses sophismes, vous marchez droit et d’un pas assuré, avec une mentalité que celui qui ne vous connaît pas qua­lifiera peut-être de purement élémentaire et populaire, alors qu’el­le s’apparente à la simplicité et à la lucidité de la sagesse divine. Vous marchez avec la logique de la foi, devenue principe de pensée et d’action, comme nous l’enseigne Saint Paul : le juste, c’est-à-dire l’homme bon, authentique, vit de la foi (cf. Rm 1, 17 ; Ga 3, 11), c’est-à-dire en tirant de la foi les principes qui orien­tent sa propre vie.

La deuxième conclusion pour le programme de votre vocation est la nécessité du Christ, parce qu’il est le Christ, c’est-à-dire parce qu’il émane de lui une attraction qui oblige à militer pour sa gloire. Qui l’a rencontré, qui l’a connu au moins un peu en profondeur, qui a entendu l’appel séduisant et le charme de sa voix, ne peut pas ne pas le suivre ; il le suit avec un esprit de confiance et d’aventure, qui fait du disciple un héros, un apôtre, selon la définition emphatique mais réaliste qu’en donne encore Saint Paul en ces termes : « Quant à nos frères, ce sont les délé­gués des Eglises, la gloire du Christ » (2 Co 8, 23). Nécessité du Christ pour lui-même : il mérite bien le don, l’amour, le sa­crifice de la vie. Et en même temps nécessité du Christ pour les hommes, pour tous les frères de la terre, parce que Lui, Lui seul est le Sauveur (cf. Ac 4, 12), tandis que l’annonce de son salut est conditionnée par l’action apostolique, par la diffusion missionnaire (cf. Rm 10, 14 ss.). Vous, les missionnaires, vous personni­fiez cette nécessité du Christ. Aujourd’hui comme hier. Si d’une part en effet le missionnaire catholique doit reconnaître tout ce qu’il y a de vrai et de saint même dans les autres religions (cf. Décl. Nostra aetate, n. 2) et en particulier, les trésors de foi et de grâce que les Eglises et les communautés chrétiennes malheu­reusement toujours séparées de nous, conservent et alimentent encore, et si, dans son zèle apostolique, il doit s’abstenir de tout prosélytisme déloyal, le mot du récent Concile œcuménique reste toujours vrai, selon lequel « c’est seulement par l’Eglise catholi­que du Christ, laquelle est le moyen général du salut, que peut s’obtenir toute plénitude des moyens du salut » (Décret Unitatis redintegratio, n. 3).

En disant cela, Nous ne faisons pas de triomphalisme. Nous essayons, vous le savez bien, d’interpréter le système historico-social, c’est-à-dire ecclésial, que le Seigneur a établi pour la dif­fusion de l’Evangile et pour l’édification de son Eglise ; et vous, les missionnaires, vous qui travaillez et collaborez avec la Hiérar­chie apostolique, vous êtes les « crucifères », les porteurs de la Croix, envoyés dans le monde. C’est pour cela que vous sera re­mis aujourd’hui un Crucifix que Nous avons béni : humble cruci­fix, signe pour vous de patience et de courage réconfortant ; signe de foi, de libération et de joie pour ceux auxquels vous aurez l’honneur de le prêcher et de le porter par votre ministère.

 

 

 

11 janvier

OPPOSER À LA VIOLENCE LA FORCE ET LA SÉRÉNITÉ DE LA RAISON

 

Le 11 janvier dernier le Saint-Père a reçu, le Corps Diplomatique accrédité près le Saint-Siège venu lui présenter les vœux pour l’an nouveau.

Entouré par le Cardinal Jean Villot, Secrétaire d’Etat, Mgr Giovanni Benelli, Substitut de la Secrétairerie d’Etat, Mgr Agostino Casaroli, Se­crétaire du Conseil pour les Affaires Publiques de l’Eglise, le Saint-Père a ainsi répondu à l’adresse d’hommage de S.Exc. M. Luis Amado Bianco, Ambassadeur de Cuba, Doyen du Corps Diplomatique :

 

Excellences et chers Messieurs,

 

Nous sommes très reconnaissant aux illustres membres du Corps diplomatique accrédité près le Saint-Siège de leur présence et des aimables vœux qu’ils viennent de Nous expri­mer par la voix de leur Doyen, au seuil de la nouvelle année que la Providence nous a donné de commencer. Et à notre tour Nous présentons nos souhaits à chacun de vous, à vos familles, aux Chefs d’Etat et à tous les peuples que vous représentez.

Votre interprète éloquent a voulu, avec des expressions et des pensées particulièrement riches, souligner le haut symbolisme — ou plutôt l’un des symbolismes — du rite de l’ouverture de la Porte Sainte que Nous avons eu le bonheur d’accomplir la nuit de Noël, en présence des représentants des Etats qui entretien­nent des rapports officiels avec le Siège Apostolique.

C’est un événement de caractère religieux, qui s’est proposé de rappeler au monde catholique — et avec lui à tous ceux qui, sur la terre, sont sensibles aux valeurs spirituelles et morales que le message chrétien, à tant d’égards, possède en commun avec les autres confessions religieuses — de rappeler le devoir du renou­veau intérieur et de la réconciliation : réconciliation avec Dieu avant tout, dans l’intimité de son propre cœur et de sa propre conscience, et plus — conséquence inévitable en même temps que condition nécessaire — réconciliation avec tous nos frères, dans les rapports de la vie sociale.

Et précisément sous ce dernier aspect, comment un tel rappel de caractère religieux et moral pourrait-il ne pas avoir également une influence sur la vie et les rapports de cette grande famille des peuples que vous Nous rendez idéalement présents en ce moment ?

Le message de réconciliation que l’Eglise catholique adresse à l’humanité en cette Année Sainte Nous semble même revêtir une particulière importance pour la Communauté internationale, com­me aussi pour les peuples qui vivent dans les diverses commu­nautés nationales et pour les groupes qui les composent.

Nous ne vous cacherons pas, Excellences et chers Messieurs, que notre regard ne peut aujourd’hui se poser sans une préoccu­pation croissante sur les développements d’une situation mondiale qui nous semble — à Nous et à bien d’autres — aller en se dété­riorant progressivement jusqu’à faire dire par certains que nous vivons le passage d’une phase d’après-guerre à une phase d’avant-guerre.

Si cette façon de voir correspond à la réalité, Nous n’avons pas besoin de vous en souligner, à vous qui êtes experts de tels pro­blèmes, la portée redoutable et même effrayante.

N’a-t-on pas constaté en effet, jusqu’à maintenant, une sorte de convergence de jugements — et de craintes — sur ce que pourrait signifier pour le monde l’éclatement d’un conflit qui — si on ne réussissait pas à le maintenir dans des proportions tou­jours très douloureuses, certes, pour qui en est victime, mais du moins territorialement limitées — deviendrait presque inévitable­ment — par sa gravité et par son extension — atomique ? Cette « terreur », dont on essaie laborieusement d’assurer une sorte « d’équilibre », a même été et est couramment considérée comme la principale, sinon peut-être l’unique, garantie contre des aven­tures qui paraîtraient elles-mêmes trop périlleuses à ceux qui se sentiraient, par hypothèse, suffisamment forts pour espérer pou­voir les surmonter en survivant à leurs adversaires.

Le Saint-Siège, vous le savez, ne s’est jamais montré enthou­siaste pour la formule de « l’équilibre de la terreur », comme moyen de sauvegarder la paix. Sans méconnaître les avantages pratiques, même s’ils sont seulement négatifs, que cette formule peut temporairement présenter, elle a toujours paru, à ce Siège Apos­tolique, trop éloignée du fondement moral sur lequel, seul, peut se développer la paix ; trop dispendieuse, vraiment, par la compé­tition continuelle qu’elle entraîne pour s’égaler et se dépasser dans les domaines de la force et des armements, trop dispendieuse, répétons-le, en moyens et en énergies qui devraient au contraire être consacrés à ces buts bien différents que sont le bien-être et le progrès pour tous les peuples ; anti-éducative pour les concepts de concorde et d’entente mutuelle : rempart trop fragile, enfin, con­tre le surgissement des tentations de prédominance et de vio­lence qui, même par les réactions justifiées de défense qu’elles provoquent ou, parfois, par danger d’un calcul erroné pour en prévenir les manifestations que l’on craint de voir tourner à son désavantage, sont à l’origine de tant de situations de tension et de conflit.

Une telle fragilité est malheureusement confirmée par là situa­tion actuelle, à laquelle Nous avons fait allusion.

Nos vœux de paix, traditionnels en cette période du Nouvel An encore baignée de la lumière de Noël, quasi spontanés en raison de la présence d’une assemblée aussi remarquable de personnes dont la mission spécifique est justement de prévenir et de résoudre malentendus ou conflits et d’assurer entre les Etats des relations bonnes ou au moins correctes, nos vœux de paix se font cette année plus vifs, plus insistants, plus urgents, pres­que implorants.

Implorants envers Dieu, auteur de la paix; mais implorants aus­si envers les hommes, en particulier ceux qui ont davantage la possibilité — et sur lesquels pèse donc davantage la responsabi­lité — d’agir en ce domaine.

A la voix de la force — qui semble vouloir encore essayer de mettre en valeur ses propres arguments pour la solution vio­lente, ou au moins coercitive des problèmes d’intérêts et de droits qui se sont progressivement reformés depuis la conclusion du dernier conflit mondial et qui, petit à petit, sont en train de devenir plus inextricables encore — il faut opposer inlassable­ment la voix forte et sereine de la raison, cette voix que la diplo­matie sage et bonne a pour fonction et mission particulière de ne pas laisser intimider par la ruse d’autrui ou affaiblir par sa propre méfiance, pour qu’elle ne risque pas de se trouver étouf­fée à l’improviste par le crépitement des armes.

Oui, le monde a besoin — et aujourd’hui plus encore peut-être que dans les années passées — de l’action courageuse et per­sévérante d’une sage diplomatie, vouée à la sauvegarde de la paix dans toute sa dimension, dans ses causes et dans les conditions qui la rendent possible et sûre.

Nous félicitons tous ceux qui œuvrent dans ce sens, et Nous avons eu à plusieurs reprises l’occasion de le dire directement dans les rencontres qu’il Nous a été donné d’avoir, récemment encore, avec quelques-uns de ces « artisans de paix ». Nous les exhortons aussi à ne pas perdre courage face aux difficultés, mais à multiplier leurs efforts, dans un engagement inlassable, avec ténacité, lucidité et sagesse, en croyant aux raisons humaines de la justice, fondement de toute paix véritable et solide. Nous vous assurons enfin que le Siège Apostolique a toujours la ferme vo­lonté de donner à la cause de la paix et à ce qui s’y rapporte, non seulement son appui moral, mais encore toute l’aide con­crète possible.

Nous croyons que là réside la signification profonde et l’im­portance du fait que le Saint-Siège soit accepté et reconnu, avec une déférence quasi universelle, comme membre de la Communauté internationale. Nous voyons là, pour notre part, un des buts essentiels des rapports diplomatiques que le Saint-Siège entre­tient et continue à développer avec un nombre toujours crois­sant d’Etats.

Nous voudrions profiter aussi de la circonstance pour rappeler quelques réflexions que Nous avons eu déjà plus d’une fois l’oc­casion d’exprimer au sujet de ce qu’il est convenu d’appeler « la diplomatie du Saint-Siège ».

Elle n’est pas inspirée par un souci de prestige humain, par un désir de s’affirmer ou d’intervenir dans des domaines étrangers par nature à l’Eglise catholique. Elle n’est donc pas l’expression d’un esprit non-évangélique. Elle n’est pas en contradiction avec la mission évangélisatrice de l’Eglise : encore moins peut-elle viser à créer des difficultés ou des empêchements à cette mission.

Bien au contraire, le but premier et fondamental de cette di­plomatie est d’assurer à l’Eglise, à ses possibilités de vie et d’action, partout et en toute situation historique, politique ou sociale, à sa liberté légitime, un service fidèle, même si ce ser­vice n’est pas toujours facilement ni toujours correctement per­çu. La qualité première et essentielle requise de tous ceux qui sont appelés à ce service est donc une foi solide, avec la vo­lonté d’exercer ainsi, de manière sincère et désintéressée, leur pro­pre ministère ecclésial.

Mais ce service de l’Eglise n’est pas sans rapport avec les intérêts de la société civile elle-même. Non seulement pour la « paix religieuse » à laquelle il est ordonné, en faisant reconnaître les droits de la religion et en respectant en même temps les compétences légitimes et les buts propres, nobles et néces­saires, de l’Etat; mais aussi pour la garantie qu’un développement harmonieux des activités de l’Eglise offre à la formation du sens civique et moral des citoyens, à la paix de la vie en commun et à la coopération pour le juste progrès de la collectivité na­tionale.

Il est un engagement, cependant, que le Saint-Siège et sa di­plomatie font particulièrement leur. C’est celui qui concerne les « droits de l’homme », déjà reconnus et affirmés par les Etats et par leurs organisations supranationales. A leur respect et à leur promotion toujours plus complète, l’Eglise catholique offre la collaboration exigée par la fidélité à sa doctrine et rendue plus précieuse par l’universalité de sa présence et de son action.

Sur la vaste scène du monde contemporain, le Saint-Siège veut être un facteur de vie internationale, moderne et pacifique, dans la fidélité à ses propres principes et en même temps dans la loyauté envers les autres membres de la communauté des na­tions, même si sur des problèmes cruciaux les positions respec­tives ne coïncident pas toujours totalement. Il prône une diplo­matie tendue en avant pour affronter efficacement les problèmes toujours nouveaux et toujours plus complexes qui se posent à lui, tels ceux de la population, de la faim, de l’écologie, et cela dans un esprit de justice et de coopération, non de compétition et, encore moins, de domination.

En d’autres termes, le Saint-Siège entend agir avec force afin que des sentiments puissants de solidarité et de fraternité se subs­tituent aux sentiments, toujours présents comme une menace per­manente à la cohabitation pacifique des peuples, d’égoïsme de na­tion, de groupe, de race ou de culture.

En d’autres termes encore, et pour revenir au symbole évo­qué par votre éminent interprète, le Saint-Siège veut appeler les hommes et les peuples à ne pas s’enfermer sur eux-mêmes en con­sidérant seulement leurs intérêts particuliers, mais à ouvrir les portes de la compréhension et du cœur aux droits, aux besoins, aux justes et légitimes attentes et aspirations des autres, de tous les autres, même de ceux qui sont moins proches, ou qui, du fait de leurs faiblesse, ne peuvent appuyer leur revendications par des menaces.

Ceci nous amène, comme il se doit, à ne point nous limiter, dans notre appel à une action opportune et efficace en faveur de la paix, à la considération des seules zones du monde où la situation semble pouvoir élargir les risques de conflit à des régions beau­coup plus vastes, jusqu’à entraîner les grandes Puissances elles-mêmes et leurs alliés. Nous pensons ici au Moyen-Orient, sur lequel tant de fois nous sommes revenu et revenons encore, et aux complications nouvelles et sans cesse plus menaçantes appor­tées par ce qu’on appelle la guerre des sources d’énergie ; nous renouvelons notre appel à affronter ces situations complexes, non seulement avec sagesse et clairvoyance, mais dans un esprit de justice, d’équité, et de respect des règles du droit des peuples.

Il y a d’autres points dans le monde où la paix ne règne pas et où les populations continuent à souffrir des horreurs de la guer­re, de la pauvreté, de la faim, de la misère, et cela, devant une opinion publique, sinon indifférente, du moins bien tiède, fati­guée ou distraite par d’autres préoccupations. Nous faisons nô­tre leur voix qui appelle la tranquillité et la justice. Notre pensée rejoint en particulier les régions du Viêt-Nam — qui a été du­rant si longtemps le centre de l’attention du monde — et de la République Khmère : ces pays voient ces jours-ci se rallumer de façon menaçante des foyers non éteints d’hostilité et de guérilla, tendant à mettre en péril un équilibre demeuré instable, même là où toutes les parties responsables s’étaient engagées, par des ac­cords explicites, à normaliser progressivement une situation depuis trop longtemps bouleversée. Plût au ciel que la conscience du monde se garde d’oublier ou de se désintéresser d’une tragédie que son prolongement ne rend pas moins douloureuse !

Que s’ouvrent les portes de la compréhension et du cœur éga­lement à l’intérieur de chaque nation, là où des situations de conflit ou de tension continuent à créer des représailles non moins graves, des agitations et de lourdes répressions !

Nous voudrions que l’appel lancé par Nous pour l’Année Sainte, porte beaucoup de fruits de réconciliation, de générosité et de pardon. Puisse-t-il du moins amener tout le monde à réfléchir sérieusement au devoir imprescriptible de ne jamais oublier, même lorsque s’affrontent des positions diverses ou lorsque s’opposent des intérêts divergents, le respect dû aux droits fondamentaux et à la dignité de la personne humaine, même à l’égard de l’adversaire, et même aussi, avec la prudence qui s’impose, à l’égard du coupable.

Notre entretien ne peut se terminer sans une claire parole d’optimisme chrétien que nous devons avoir : il est en effet béné­fique de la Providence divine, qui domine l’histoire et à laquelle nous présentons, dans la prière, les vœux de l’humanité entière qui aspire à la paix et à la justice, à la sérénité de la vie, au bien-être, au progrès moral, culturel, social, comme le désire tout membre de la grande famille humaine. Nous voulons aussi parler de cet optimisme humain, qui vient de ce que l’on considère les possibilités et la bonté foncière du genre humain, sa volonté de réaliser sur la terre, avec la collaboration de tous, son rêve pour les hommes d’une vie digne d’être vécue.

Peut-être est-ce une espérance plus qu’une prévision ? Disons que c’est un vœu. Le vœu que Nous exprimons, par votre inter­médiaire, à toute la Communauté des peuples, et Nous lui adjoi­gnons ceux que Nous formulons pour chacun de vous et pour votre haute mission.

Que le Tout-Puissant les exauce !

 

 

 

25 janvier

POUR LA RÉCONCILIATION DE TOUS LES CHRÉTIENS DANS L’UNITÉ DE L’ÉGLISE DU CHRIST

 

Au cours de la concélébration solennelle présidée par le Pape en la Basilique Saint-Paul-hors-les-murs, le jour de la fête de la conversion de Saint Paul et à l’occasion de la clôture de !a Semaine de Prières pour l’Unité des Chrétiens, le Saint-Père a adressé à l’assistance le discours suivant :

 

Frères !

 

La fête d’aujourd’hui, qui nous fait encore célébrer, après tant de siècles, la conversion de Saint Paul, tournant décisif dans l’histoire de la diffusion de la foi chrétienne et dans la formation organique de l’Eglise naissante, fournit un thème de médi­tation et de prière trop vaste — et suffisamment connu, heureu­sement, de vous tous — pour que ces quelques mots simples et brefs arrivent à la traduire dans le langage approprié. La richesse même des motifs qui inspirent de hautes pensées en ce lieu privi­légié est pour nous un obstacle : parler de Saint Paul, en cette Basi­lique, sur sa tombe, lui qui, selon l’inscription à la fois laconique et éloquente de la pierre qui conserve ses reliques, est qualifié sim­plement de « apôtre et martyr » ! Comment pourrions-nous ne pas faire l’éloge de ce sanctuaire, que flanque et protège un monas­tère évocateur de tant de souvenirs historiques et saints ? Et com­ment échapper aux réminiscences personnelles qui nous unissent à cet édifice sacré et complexe ? Notre silence n’est pas oubli, il est plutôt un acte de contemplation suscité par une dévotion plei­ne d’amour, malgré une certaine peine éprouvée récemment dans notre cœur de père.

Un autre thème, vous le savez, se superpose au culte que nous entendons rendre aujourd’hui à Saint Paul et tire de lui son inspi­ration et sa force, à l’honneur de l’Apôtre lui-même. C’est le thème de l’unité entre les chrétiens, unité vraie et complète, telle que nous l’envisageons, spécialement depuis le Concile, et que nous cherchons à reconstituer dans son intégrité, pour la joie de tous.

Sur ce sujet aussi, la loi de la discrétion nous impose de nous contenter d’une brève allusion. Et pour ce faire, nous nous limi­tons à vous confier les deux sentiments fondamentaux qu’éprouvé notre esprit et que ce lieu béni rend dominants en ce moment. L’un est un sentiment de tristesse, l’autre d’espérance.

Pourquoi de tristesse ? Comment la pensée de la recomposition de l’unité entre tous les disciples du Christ peut-elle inspirer un tel sentiment ? La raison en est, hélas, trop évidente. Et elle a de multiples aspects.

Premièrement, parce que cette unité n’est pas encore reconsti­tuée. Et cela fait remonter à notre esprit un souvenir manifeste et douloureux, le souvenir de l’histoire. Le Christ a fondé une unique Eglise. Saint Paul nous a laissé comme en testament son ardent appel : « Appliquez-vous à conserver l’unité de l’Esprit par ce lien qu’est la paix. Il n’y a qu’un Corps et qu’un Esprit, comme il n’y a qu’une espérance au terme de l’appel que vous avez reçu ; un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême ; un seul Dieu et père de tous... » (Ep 4, 3-6). Comment avons-nous pu nous divi­ser d’une manière si grave, si fractionnée, si durable ? Et comment ne pas éprouver de souffrance devant un tel état de choses qui dure encore sous tant d’aspects concrets ? Nous catholiques, nous en avons certainement notre part de culpabilité, et cela également de différentes façons et de manière continuelle ; comment ne pas en éprouver douleur et remords ?

En second lieu, comment surmonter les difficultés qui s’oppo­sent à une réconciliation ? C’est là un autre motif de notre tris­tesse. Nous voyons de grands obstacles qui semblent insurmontables. Il s’agit d’un état de fait grave, qui parvient à entamer l’œuvre même du Christ. Le Concile Vatican II affirme avec luci­dité et fermeté que la division des chrétiens « fait obstacle à la plus sainte des causes : la prédication de l’Evangile à toute créa­ture » (Unitatis Redintegratio, n. 1), fait obstacle ainsi à l’œuvre de la réconciliation de tous les hommes.

La division entre les chrétiens arrive donc à léser et parfois mê­me à épuiser la fécondité de la prédication chrétienne, à ôter son efficacité à l’action de la réconciliation avec Dieu que l’Eglise a comme mission de continuer jusqu’à la fin des temps. Pour cette raison, en proclamant l’Année Sainte, nous avons cru nécessaire d’attirer l’attention de tous les fidèles du monde catholique sur le fait que « la réconciliation de tous les hommes avec Dieu, notre Père », présuppose, en effet, le rétablissement de la communion entre ceux qui ont déjà, dans la foi, reconnu et accueilli Jésus-Christ comme le Seigneur de la miséricorde, qui libère les hommes et les unit dans l’Esprit d’amour et de vérité » (Apostolorum Limina, VII).

De fait, comment pouvons-nous témoigner avec cohérence que Dieu nous a réconciliés avec Lui si nous ne montrons pas en même temps que nous sommes réconciliés entre nous qui croyons et sommes baptisés en son nom ? C’est aussi pour cette raison que « rétablir l’unité dans la pleine communion ecclésiale est une res­ponsabilité et un engagement pour toute l’Eglise » (cf. Apostolo­rum Limina, VII ; Unitatis Redintegratio, n. 5).

En troisième lieu, ces dernières années, des pas admirables vers la réconciliation se sont accomplis en différentes directions ; tous le savent et le voient; et il est certain que tous, nous nous en réjouissons fort. Mais pour l’instant aucun pas n’est parvenu au but ! Le cœur qui aime est toujours pressé ; si notre hâte n’abou­tit pas, l’amour lui-même nous fait souffrir. Nous comprenons que nos efforts soient inadéquats. Nous entrevoyons les lois de l’his­toire qui exigent un temps plus long que notre existence humai­ne ; et il est compréhensible que la lenteur des conclusions nous semble rendre vains les désirs, les tentatives, les efforts, les prières. Nous acceptons cette disposition des desseins de Dieu et nous nous proposons humblement de persévérer. Mais même la persévérance n’est-elle pas une souffrance ? Ne peut-on pas s’expliquer un senti­ment qui se consume dans une attente dont on ne connaît pas la durée future ? L’œcuménisme est une entreprise extrêmement diffi­cile ; elle ne saurait être simplifiée au détriment de la foi et du dessein du Christ et de Dieu concernant le salut authentique de l’humanité. L’Ecriture ne dit-elle pas : « Espoir différé : langueur du cœur » (Pr 13, 12) ? Comprenez donc, Frères, notre tristes­se : elle est l’expression de notre désir, de notre charité.

Mais un autre sentiment remplit notre âme d’une atmosphère vi­vifiante, quand nous regardons l’œcuménisme, cet œcuménisme qui tend réellement au « rétablissement de l’unité entre tous les chré­tiens » : c’est l’espérance. N’est-ce pas la prière qui alimente l’espérance ? N’est-ce pas Saint Paul qui nous assure :  « L’espérance ne déçoit pas » (Rm 5, 5) ?

Nous aussi, nous avons voulu célébrer la semaine de prière pour l’unité des chrétiens, d’autant plus qu’elle coïncide avec l’Année Sainte. Nous avions en effet proclamé que la réconciliation entre chrétiens était un des objectifs principaux de cette année de grâce (cf. Apostolorum Limina, VII).

« Ramenez toutes choses sous un seul Chef, le Christ, les êtres célestes comme les terrestres » (Ep 1, 10). Ce thème proposé à la réflexion de tous les chrétiens pour la semaine de prière de cette année, concentre notre méditation en direction du plan salvifique de Dieu sur les hommes et sur toute la création.

Dieu nous a fait connaître le mystère de sa volonté pour le réaliser dans la plénitude des temps. En Jésus-Christ, son Fils bien-aimé, nous trouvons la rédemption, par son sang, la rémission des fautes, selon la richesse de sa grâce (cf. Ep 1, 7). « Dieu s’est plu à faire habiter en lui toute la Plénitude et par lui à réconcilier tous les êtres pour lui (Col 1, 19-20). Jésus-Christ est ainsi notre véritable réconciliation, il est la miséricorde de Dieu pour les hom­mes, il est notre grande et vivante indulgence. Il a accompli la « purification des péchés » (He 1, 3) et nous a mis en communion avec le Père dans le Saint-Esprit.

Cet acte salvifique embrasse non seulement tous les hommes, mais dans une vision qui dépasse l’humanité, il s’étend à la créa­tion tout entière, et nous fait accéder à une création nouvelle, avec une humanité renouvelée, pèlerinant vers « un ciel nouveau et une terre nouvelle » (Ap 21, 1).

Ce ministère de réconciliation, le Christ le continue à travers son Eglise, sacrement de salut. « L’Eglise est faite pour étendre le règne du Christ à toute la terre, pour la gloire de Dieu le Père ; elle fait ainsi participer tous les hommes à la rédemption et au salut ; par eux elle ordonne en vérité le monde entier au Christ » (Apostolicam Actuositatem, n. 2).

Mais aujourd’hui, avec vous, nous rendons grâces au Seigneur qui nous a accordé de voir les relations entre chrétiens s’intensifier et s’approfondir. La recherche de cette réconciliation entre chrétiens, qui est l’œuvre de l’Esprit Saint et manifestation de cette « sa­gesse et patience » avec lesquelles le Seigneur « poursuit son des­sein de grâce à l’égard des pécheurs que nous sommes » (Unitatis Redintegratio, n. 1), devient toujours davantage un thème d’atten­tion et de préoccupation dans l’Eglise catholique et dans les autres Communions chrétiennes. Avec joie, nous constatons les efforts qui se font partout en faveur de la réconciliation et dans lesquels sont engagés les Evêques, les théologiens, les prêtres, les laïcs ; à ce travail, nous le savons, est également sensibilisée la phalange choi­sie des personnes qui se livrent à la contemplation, dans le silence, la prière et la pénitence, et mûrissent ainsi une union toujours plus pure et plus intime avec Dieu.

Avec le Concile nous sommes pleinement conscient que « ce projet sacré, la réconciliation de tous les chrétiens dans l’unité d’une seule et unique Eglise du Christ, dépasse les forces et les capaci­tés humaines » (Unitatis Redintegratio, n. 24). Aussi reprenons notre prière en demandant au Seigneur de nous rendre plus atten­tifs à sa Parole et plus dociles à sa volonté pour continuer notre travail avec confiance et dévouement, avec persévérance et coura­ge, afin qu’il nous accorde de pouvoir apporter notre concours ef­ficace à la réconciliation entre tous les chrétiens et à la réconcilia­tion entre tous les hommes, afin que, comme le dit Saint Paul, « toute langue proclame de Jésus-Christ, qu’il est seigneur, à la gloire de Dieu le Père » (Ph 2, 11). Ainsi soit-il.

 

 

 

30 janvier

LE DROIT, UNIQUE MÉTHODE VALABLE, POUR L’ORDRE PACIFIQUE DES RELATIONS HUMAINES

 

Le 30 janvier dernier le Saint-Père a reçu le Tribunal de la S. Rote Romaine, à l’occasion de l’ouverture de la nouvelle année judiciaire. A l’adresse d’hommage du Vice-Doyen, le Saint-Père a répondu par un discours dont voici la traduction :

 

Nous trouvons toujours un motif de vive satisfaction dans cette audience annuelle qui nous permet de nous rencontrer avec le Tribunal de la S. Rote Romaine. Elle est une occasion propice pour exprimer à une aussi importante et illustre institution de la Curie Romaine, notre estime, notre reconnaissance, nos encoura­gements et tout spécialement notre bienveillance et nos vœux, nos bénédictions au début de la nouvelle année judiciaire.

Les courtoises paroles que vient de nous adresser Mgr le Vice-Doyen nous mènent également à une réflexion sur la fonction que depuis des siècles, en vertu du pouvoir judiciaire de la Sainte Eglise, le dit Tribunal exerce ici, près de notre Siège Apostolique où l’exer­cice d’un tel pouvoir s’accomplit dans sa dimension la plus étendue et dans sa responsabilité la plus grave et la plus consciente. C’est une fonction nécessaire en tant qu’elle intègre le pouvoir de juridiction concédé par le Christ aux Apôtres et, premier parmi eux, à l’Apôtre Pierre, en vue du gouvernement effectif de l’Eglise (cf. 1 Co 4, 20). Dès la première expérience de vie communautaire et hiérarchique de l’Eglise elle-même, une telle fonction se montra très utile à cause de sa dimension sociale et, comme vous le savez, elle fut aménagée très opportunément. Au cours des siècles elle se révéla indispensable autant que providentielle (cf. wernz-vi­dal, Jus. Can. VI, p. 23 et suiv.) ; c’est ce que le récent Concile reconnut implicitement en confirmant que cette fonction faisait par­tie de l’Office épiscopal et pontifical — droit et devoir — de gouverner l’Eglise de Dieu (cf. Lumen Gentium, 24, 27 ; Christ. Dom., 2, 9, etc.). On sait aussi que c’est une fonction libre et autonome vis-à-vis des Autorités préposées à l’ordre temporel, orientée com­me elle l’est vers les personnes et des faits appartenant au domaine spirituel propre à l’Eglise visible et sociale ; à cette fonction il in­combe en conséquence d’arbitrer la législation spécifique de celle-ci (cf. 1 Co 6, 1 et ss.). De plus, il s’agit d’une fonction qui se caractérise par le style et la finalité en vertu desquels se justifie et s’exerce dans l’Eglise le pouvoir juridictionnel qui est un pouvoir pastoral, c’est-à-dire un pouvoir de service, conçu en faveur, non pas de ceux qui en sont déjà investis, mais de ceux pour lesquels ceux-ci exercent leur propre autorité ; ceci est un principe dominant dans toute la conception constitutionnelle de la hiérarchie ecclésias­tique, et à présent, grâce au récent Concile, rappelé à la cons­cience et à la praxis apostolique : s’en serait vivement réjoui le prophète mystique médiéval, Saint Bernard, si sensible et si exi­geant à cet égard : « Nous devons bien comprendre écrivait-il au Pape Eugène III, son ancien élève, que c’est un office qui nous a été confié et non pas une domination » (De Consideratione, II, 6 : « impositum... ministerium non dominium datum » ; P.L. 182, 747). Nous vous disons cela parce que nous aussi, nous éprouvons l’a­mertume qui transparaissait dans la voix sereine de Monseigneur le Vice-Doyen quand il a signalé certaines insinuations malignes et certaines appréciations injustes contre cet honnête organe judi­ciaire du Saint-Siège, comme, en général à l’égard du pouvoir pro­pre des Tribunaux ecclésiastiques, alors que nous connaissons l’in­tégrité traditionnelle de la S. Rote Romaine, le sens austère et ob­jectif de la justice chrétienne qui inspire son œuvre et, nous pou­vons le dire, dans la même ligne, celle des Eglises locales ; un sens de la justice qui mérite nos applaudissements et notre confiance et que nous souhaitons voir rester inaccessible toujours aux fai­blesses d’intérêts particuliers, comme aux sophismes du relativisme éthique et de l’opportunisme juridique et, en même temps, toujours attentif à reconnaître les aspects humains qui transparaissent de plus en plus nettement dans le développement de la coexistence sociale ; à leur égard l’application abstraite de la norme juridique se tempère et s’ennoblit grâce à la sagesse d’enquêtes les plus com­plètes et les plus profondes et des procédés les plus équitables, parfois même très indulgents.

A ce propos nous tenons à vous faire part d’une pensée insis­tante qui concerne un double devoir inhérent à l’exercice de la justice ; un double devoir presque caractéristique de la mission régulatrice de différends qui se répètent dans les relations humai­nes et sont de la compétence de la justice ecclésiastique. Le pre­mier devoir est celui de la sauvegarde — et par le fait même de l’affirmation et de l’apologie — de ces valeurs qui, pour des rai­sons indiscutables : bibliques, théologiques ou rationnelles revê­tent un caractère d’intangible austérité sanctionnées par le droit divin: elles sont par conséquent tenues pour sacrées par le magis­tère ecclésiastique et doivent toujours être professées par la cor­recte conscience humaine. Et parmi tant d’autres, n’y trouve-t-on pas ce droit divin et par conséquent ce devoir humain de l’indis­solubilité du mariage parfait et véritable, c’est-à-dire ratifié et con­sommé, qui constitue la matière la plus fréquente et la plus grave de votre activité judiciaire ? Et cette défense claire et inflexible de l’institution conjugale et par conséquent dé l’institution familiale, base fondamentale d’une société morale, saine et civilisée, n’est-elle pas une très haute mission, un mérite incomparable de votre saint Tribunal et de tous les autres Tribunaux qui, dans l’Eglise Catholique, ont le Droit Canonique pour propre loi ? Quel service vital, quel exemple typique, quelle noble leçon de sagesse et de force ne donnez-vous pas au Peuple de Dieu et, par ricochet, à la civilisation humaine ! On pourrait étendre cette considération à d’autres chapitres de la vie en butte aujourd’hui à d’invraisem­blables contestations, telle la légalisation de l’avortement provoqué ; on pourrait l’étendre aussi à d’autres attentats aux droits fonda­mentaux de l’homme, ainsi qu’aux menaces s’élevant contre la paix et en faveur — hypothétique mais non impossible — des plus meurtriers parmi les instruments de massacres et de guerres. Ces conflits-là échappent à votre compétence, on le sait parfaitement ; mais ils ne sont pas soustraits au rayonnement d’idéal qui émane de votre roc de sagesse juridique et qui met en garde l’humanité et l’encourage à faire de la raison, de la justice, du droit, la grande et seule méthode capable de garantir l’ordre le meilleur et le plus pacifique dans les relations humaines. Vous les gratifiez ainsi, sans dévier de la soumission aux exigences de la loi divine et humaine, d’un formidable facteur de justice et de paix : la charité, cet amour qui a sa source en Dieu et retourne à Dieu lui-même, et qui imprègne votre service austère, d’un caractère nouveau et tout par­ticulier, le caractère pastoral.

Et voici le second devoir, celui précisément de la sollicitude pastorale de votre activité judiciaire. Oh ! nous n’ignorons pas à quel point vous connaissez, méditez et pratiquez l’ensemble des vertus professionnelles propres aux Juges dans l’Eglise Catholique. Que ceci soit dit en faveur de vos dignes personnes auxquelles nous aimons penser que tous les membres de votre tribunal sont asso­ciés de manière exemplaire ; mieux, nous souhaitons que le soit tout le corps d’élite des Avocats et des Experts, participants eux aussi, non seulement du travail de la S. Rote, mais tout autant de son esprit digne d’éloge, de son niveau moral très élevé. Nous vou­lons que ce vénérable Tribunal apparaisse à tous, à l’Eglise, au monde, comme un laboratoire de qualités juridiques, non inférieur aux autres dans le forum civil.

Mais les valeurs morales ne suffisent pas toujours à satisfaire aux nécessités techniques de l’administration de la justice; il faut des lois, il faut une procédure qui les rende précises et expéditives. Et quant à cet autre aspect de votre activité, où l’aspect moral peut précisément être le mieux documenté, vous savez que se trou­ve à l’étude, pour ne pas dire en acte, la révision du Code de Procédure canonique, confiée aux soins et à la compétence de la Commission Pontificale constituée ad hoc.

Entre-temps on a cru opportun d’assouplir la procédure du Code en matière matrimoniale, au moyen des dérogations particulières contenues dans le Motu Proprio Causas Matrimoniales, né de la nécessité d’« étendre ad experimentum à toute l’Eglise un certain nombre de facilités » — selon les termes de la Commission Ponti­ficale pour la Révision du Code de Droit Canonique — en réponse à des requêtes présentées par divers Episcopats désireux d’obte­nir, en matière de procédure dans les causes matrimoniales, cer­taines facilités en dérogation au droit en vigueur. Le document a été promulgué le 28 mars 1971, comme vous le savez, et il est entré en vigueur le 1er octobre de la même année, suivi d’un do­cument analogue pour les Eglises Orientales et contenant les mê­mes normes.

Le Motu Proprio Causas Matrimoniales suit les lignes fondamen­tales du procès canonique traditionnel, introduisant les modification suivantes dans la procédure :

a) extension de la compétence des tribunaux ecclésiastiques lo­caux et possibilité du transfert de la cause, avant sa conclusion, d’un tribunal à un autre également compétent ;

b) possibilité d’un juge unique dans des cas particuliers, mais seulement en première instance. En outre possibilité que le collège soit composé de deux juges ecclésiastiques et d’un laïc ;

c) modification en matière d’appel, accordant que la sentence affirmative en première instance puisse être confirmée par arrêt du tribunal d’appel, quand se présentent certaines conditions, sauf toutefois le droit d’appel au tribunal supérieur contre un sembla­ble arrêt lorsque la défense dispose de nouveaux et graves argu­ments ; extension des cas qui peuvent être traités avec procédure sommaire.

Quels sont en réalité les effets du Motu Proprio ? S’est-il révélé utile ? De quels inconvénients s’est-on plaint ?

Bien qu’on ne dispose pas encore de données officielles sur les résultats acquis grâce au Motu Proprio lui-même, on a l’impression d’une satisfaction unanime des Conférences Episcopales et des tribunaux pour les facilités de procédure ainsi concédées. Cette impression a été confirmée par le consentement manifesté par les différents Consulteurs qui viennent souvent de toutes les parties du monde et se rencontrent près la Commission Pontificale pour travailler au nouveau Code.

En rédigeant le nouveau Droit de procédure en matière matri­moniale, on aura soin de supprimer les points obscurs qui se ren­contrent ci et là dans l’interprétation du Motu Proprio Causas Matrimoniales.

Il est vivement souhaitable qu’avec la promulgation du nouveau Code de procédure, disparaissent les inutiles diversités qui se cons­tatent dans les différentes régions ecclésiastiques; souhaitable éga­lement que pour la solution des causes matrimoniales il soit tou­jours suivi une procédure en conformité avec les différentes for­mes contemplées dans la loi.

Tout ceci indique quels soins particuliers le Saint-Siège réserve à l’exercice du pouvoir judiciaire ecclésiastique et comment il tend, par les simplifications introduites dans l’examen des causes matri­moniales, à rendre l’exercice plus aisé et, du même fait, plus pas­toral, sans porter préjudice aux critères de vérité et de justice aux­quels un procès est en droit, honnêtement de s’attendre ; le Saint-Siège considère ainsi avec confiance que la responsabilité et la sa­gesse des Pasteurs y seront plus directement et religieusement engagées.

Et ceci vous démontre également, Membres d’élite du célèbre et séculaire Tribunal de la S. Rote Romaine, l’intérêt, l’estime, la confiance, avec lesquels nous suivons votre œuvre, si délicate, si difficile et précieuse, et avec quelle reconnaissance, avec quels vœux nous échangeons les vôtres, invoquant sur vous la divine assistance au moyen de notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

2 février

MARIE, MODÈLE DES ÂMES CONSACRÉES

 

Vénérables Frères et Sœurs dans le Christ,

et vous tous, Fils bien-aimés,

 

Une fête antique, qui a dans l’Evangile que nous venons d’en­tendre sa lointaine et toujours vive racine, une fête où le Christ figure en protagoniste dans son offrande au Père céleste, Lui, le fils de l’homme ; une fête où Marie, voilée et resplendis­sante dans le cadre d’un rite biblique, celui de la purification, su­perflue à sa maternité divine mais faisant rayonner sa sublime vir­ginité, apparaît pour la première fois dans l’histoire officielle de la liturgie romaine (cf. duchesne, Liber Pont. 1, 376) ; cette fête, donc, nous réunit aujourd’hui dans ce temple grandiose et mysté­rieux qui, gardien de la dépouille mortelle de l’Apôtre Pierre, glo­rifie le visage de l’Eglise immortelle : une, sainte, catholique et apos­tolique, fondée par Jésus-Christ sur le disciple humble et faible, devenu roc solide, placé comme fondement central du nouveau Peuple de Dieu (cf. Lumen Gentium, 18-22). Une fête antique, avons-nous dit ; elle se fait actuelle dans cette célébration qui, recueillant les divers motifs de sa prière, en tire, avec les expres­sions traditionnelles, une toute nouvelle qui ajoute à la ferveur spirituelle de l’Année Sainte sa chaleur originelle et transforme en vent de Pentecôte la tempête de notre époque qui ne manque pas de se faire menaçante autour de nous.

Mettons de l’ordre dans nos pensées. La scène évangélique se reconstruit devant nous. L’enfant Jésus est porté au Temple, mieux, il est offert à Dieu par un acte implicite de reconnaissance du droit divin sur la vie de l’homme. La vie de l’homme, du premier-né (cf. Ex 13, 12 et ss.) qui la symbolise, appartient à Dieu.

La hiérarchie religieuse des causes et des valeurs est dans la nature des choses ; la religion est une exigence ontologique qu’au­cun athéisme, aucun sécularisme ne saurait annuler ; nier, oublier, négliger, l’homme le pourra, à ses risques et périls ; la réfuter essentiellement, rationnellement, sans faire violence à sa pensée et à son être, ne lui est finalement pas possible ; la reconnaître au com­mencement d’une conception authentique existentielle, des choses et de la vie, est nécessité, est sagesse ; sans en faire une théocratie politique, le christianisme le confirme. Saint Paul, par exemple, nous dit : « Nul ne peut se tromper lui-même... Oui, tout est à vous; mais vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu » (1 Co 3, 18 ; 22-23). N’est-ce pas ainsi que vous, Religieux et Religieu­ses, et vous tous Fidèles, vous concevez la vie ? Dieu est le premier, Dieu est tout : l’acte primaire, constitutionnel de notre existence est l’acte religieux, l’adoration, le respect, et c’est un bonheur pour nous d’être invités à faire de notre religion une profession d’amour.

Depuis son apparition dans le temps, Jésus se présente à nous comme l’interprète et l’exécuteur de la volonté du Père : « En­trant dans le monde — lisons-nous dans l’épître aux Hébreux — (...) j’ai dit : Voici, je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté » (He 10, 7) ; « Ma nourriture, dit-il dans l’Evangile, est de faire la vo­lonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 4, 34) ; « ... car je suis des­cendu du ciel pour faire, non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé » (Jn 6, 38). Toute la vie du Christ est, en effet, dominée par ce lien avec la volonté de son Père, jusqu’à Gethsémani, où l’homme Jésus dira trois fois : « Mon Père, s’il est possible, que cette coupe (de l’imminente Passion) passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux » (Mt 26, 39). Et Saint Paul ajoute : « Il s’humilia plus en­core, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix ! » (Ph 2, 8). Dès la simple scène, presque épisodique de la présentation de Jésus au Temple, nous entrevoyons le tragique drame messia­nique qui pèse sur Lui.

Nous revivons en ce moment, non seulement le souvenir du fait évangélique, mais son mystère rédempteur qui se projette sur nous, et nous pouvons dire avec l’Apôtre : « Moi aussi, je complète dans ma chair ce qui manque aux souffrances du Christ » (Col 1, 24). Voilà pourquoi, Frères et Sœurs voués au Christ, cette célé­bration vous propose à nouveau une question dont la réponse qua­lifie et engage votre vie ; la question concerne le renouvellement de vos vœux religieux. Et de cette réponse, à laquelle fera certai­nement écho celle que dans leur cœur répéteront les fidèles pré­sents, au souvenir des promesses de leur baptême, nous sommes certain que jaillira, intègre et neuve, totale et heureuse, votre of­frande unie à celle de Jésus : « Me voici, envoie-moi ! » (Is 6, 8). Votre destin domine ainsi, avec celui du Christ. Voulez-vous ?

Remarquez encore, Marie est présente dans le souvenir du rite auquel, Elle, la très pure, l’immaculée, s’est soumise humblement, celui de la purification prescrite par la loi mosaïque (Lv 12, 6), gardant le silence sur son prodigieux secret: la maternité divine avait épargné sa virginité, accordant à celle-ci le privilège d’en être l’angélique sanctuaire. Ici le fait devient mystère, le mystère poésie, et la poésie amour ineffable. Ce n’est pas un fait stérile et vide, ni un sort inhumain, mais bien surhumain quand la chair est sacrifiée à l’esprit et l’esprit imprégné de l’amour de Dieu le plus vif, le plus fort, le plus absorbant, « contenta ne pensier contemplativi » (Dante, III, 21, 127).

Et dans notre rencontre présente avec Marie, la Mère du Christ, notre conscience s’illumine du choix, libre et souverain, de notre célibat, de notre virginité ; elle aussi, dans les raisons qui l’ont inspirée est plus un charisme qu’une vertu; nous pouvons dire avec Jésus : « Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux seule­ment à qui c’est donné » (Mt 19, 11). « Il y a dans l’homme, dit Saint Thomas, des attitudes supérieures pour lesquelles il est animé par une influence divine » ; ce sont les « dons », les cha­rismes qui le guident par un instinct intérieur, d’inspiration di­vine (cf. St TH. I-II, 68, 1). C’est la vocation ! La vocation à la virginité consacrée, au célibat sacré, et cette vocation, une fois com­prise et accueillie, alimente l’esprit de tellement d’amour que ce­lui-ci en déborde au point d’être — avec sacrifice, certes, mais un sacrifice facile et heureux — affranchi de l’amour naturel, de la passion sensible, et de faire de sa virginité une inépuisable con­templation » (St TH. II-II, 152, 1, ob. 1), une religieuse satiété, toujours supérieurement tendue et affamée et capable, comme ne l’est aucun autre amour, de se répandre dans le don, dans le ser­vice, dans le sacrifice de soi pour des frères inconnus et qui ont précisément besoin d’un ministère de charité qui imite et, pour autant que ce soit possible, égale celui du Christ pour les hommes.

Tout ceci, il est moins facile de l’exprimer que de le vivre. Et vous, Frères et Sœurs qui vous êtes immolés au Christ vous le savez parfaitement. Et si vous êtes venus ici aujourd’hui pour exprimer dans la prière et dans le symbole ce programme supérieur de vie dans le Christ, et dire, selon l’expression incisive de Saint Paul : « mihi vivere est Christus » (Ph 1, 21), nous, nous aussi, au lieu de recevoir de vous comme d’habitude, le cierge bénit, symbole d’une immolation qui, en se consumant, répand sa lu­mière autour de lui, c’est nous qui vous le donnerons pour hono­rer votre oblation au Seigneur et à son Eglise, pour en confirmer votre joyeuse promesse, pour allumer en vous cette charité que même la mort ne peut éteindre » (cf. 1 Co 13, 13). Avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

9 février

MARIE-EUGÉNIE MILLERET

 

Le 9 février, en présence de hautes autorités religieuses et d’une foule nombreuse de pèlerins la vénérable Mère Marie-Eugénie Milleret a été béatifiée au cours d’une imposante et solennelle cérémonie qui s’est déroulée à Saint-Pierre. En témoignage de particulière bienveillance Paul VI avait confié la présidence de la concélébration au Cardinal Marty, Archevêque de Paris. L’am­bassadeur de France auprès du Saint-Siège, M. Gérard Amanrich, conduisait une mission spé­ciale du Gouvernement Français. Après la liturgie de la Parole, le Saint-Père a prononcé, en langue française l’homélie que voici :

 

Frères bien-aimés et Chers Fils,

 

En ce jour si attendu de tous, notre cœur vibre à l’unisson du vôtre, alors que nous célébrons les mérites de Mère Marie-Eugénie Milleret. Nous vous saluons d’abord chères religieuses de l’Assomption, chères élèves et anciennes élèves de leurs Maisons d’éducation, et tous leurs amis venus de France et du monde en­tier. Nous voulons également saluer à un titre particulier le Car­dinal Archevêque de Paris, Cité, où la Bienheureuse mûrit son projet de vocation et implanta ses premières fondations. Il a lui-même contribué à faire connaître sa personnalité. Nous sommes heureux de lui confier ce matin la présidence de cette célébration eucharistique, au cœur même de l’Eglise du Christ que Mère Mil­leret a passionnément aimée.

Mais d’abord, faut-il rappeler ce qu’est une béatification ? C’est une déclaration officielle du Saint-Siège, qui vient après un long examen et permet à une Eglise donnée ou à une famille religieuse particulière, de rendre un culte à un Serviteur ou à une Servante de Dieu, jugé digne d’un si grand honneur.

Notez-le bien : il s’agit d’un culte sacré, en étroite dépendance du Culte que nous rendons à Dieu le Père, par le Christ, dans l’Esprit-Saint. Lui seul est Saint : « Tu solus Sanctus ! ». C’est en Lui que le culte des bienheureux trouve sa seule source. « Mirabilis Deus in sanctis suis ». C’est ce qui fait d’ailleurs l’intérêt sans commune mesure de l’histoire des Saints. Si la biographie des grands hommes, des personnalités singulières, sont pour nous l’ob­jet d’une étude profitable ou même d’admiration, combien l’est plus la connaissance de vies humaines dans lesquelles transparais­sent l’image même de Dieu et son action, autrement dit cette beauté et cette perfection que nous appelons la sainteté !

Mais quelle est donc cette figure que l’Eglise présente aujour­d’hui à notre vénération ? En refermant la biographie de Mère Marie-Eugénie, nous avons éprouvé l’émerveillement qui naît de la certitude que Dieu agissait puissamment dans son âme, et de manière inattendue. En effet, à la différence d’une sainte Thérèse de Lisieux portée très tôt vers le don total par la foi remarquable de ses parents et l’exemple de ses sœurs déjà rentrées au monas­tère, la petite Anne-Eugénie Milleret, née à Metz en 1817, est fille d’un père acquis aux idées de Voltaire et d’une mère sans grande conviction religieuse. C’est en recevant l’Eucharistie pour la première fois, le 25 décembre 1829, qu’elle fera cependant une expérience intime, rapide, inexplicable, inoubliable de « l’infinie grandeur de Dieu et de la petitesse humaine ». Quelle lumière pour ceux qui douteraient de l’opportunité de la Pastorale de l’Enfance !

Anne-Eugénie va commencer une route qu’elle identifiera pro­gressivement et vivra de plus en plus profondément, jusqu’à sa mort, en 1898. Des épreuves particulièrement nombreuses l’asso­cieront à la Passion et à la Résurrection du Christ: la disparition précoce de son frère Charles et de sa sœur Elisabeth, l’écroule­ment complet de la fortune familiale, la séparation de ses parents, la mort de sa mère très chère, victime du choléra. Cette adolescente de quinze ans, privée du soutien maternel, placée dans une famille mondaine de Chalons et ensuite chez des cousins habitant Paris, traverse des crises de solitude et de tristesse. Ces souffrances écrasantes amplifient ses interrogations angoissées sur le sens de la vie et de la mort, et la prédisposent aussi à écouter la voix du Seigneur.

Les conférences de Carême du Père Lacordaire résonnent alors dans le cœur d’Anne-Eugénie. Plus tard, elle l’écrira elle-même au célèbre dominicain : « Votre parole répondait à toutes mes pen­sées... me donnait une générosité nouvelle, une foi que rien ne devait plus faire vaciller... J’étais réellement convertie, et j’avais conçu le désir de donner toutes mes forces, ou plutôt toute ma faiblesse à cette Eglise qui seule désormais avait à mes yeux le secret et la puissance du bien » (cf. « Feu vert... au bout d’un siè­cle » de marie-dominique poinsenet, éd. Saint-Paul, Paris-Fribourg, 1771, p. 20). Et très souvent elle répétera : « Ma voca­tion date de Notre-Dame » (ibid.).

Mais comment la réaliser ? Cette jeune fille mûrie plus que d’au­tres par la vie, énergique, extrêmement ouverte aux besoins so­ciaux de son temps, admire vivement les catholiques qui ont pris conscience des mutations de leur époque : Lamennais, Montalembert, Ozanam, Cazalès, Veuillot. Dans ses notes intimes, elle avoue : « je rêvais d’être un homme pour être comme eux profon­dément utile ». Certes, l’égoïsme et la médiocrité de son propre milieu social la consternent, et pourtant elle voudrait contribuer à poser des structures nouvelles de liberté, de justice, de fraternité. Elle rejoint en cela l’effort du catholicisme social du dix-neuvième siècle, après la tourmente révolutionnaire et dans une Eglise de­meurée dans son ensemble, très nostalgique du passé.

Or voici que se précise le plan mystérieux du Seigneur. Un autre prêtre débordant de zèle, l’Abbé Combalot, repère les qua­lités exceptionnelles de sa pénitente et ne tarde pas à lui dévoiler son projet de fondation d’une Congrégation dédiée à Notre-Dame de l’Assomption, dont les membres allieraient la contemplation et l’éducation. Elle aura pourtant à souffrir de l’autoritarisme de son conseiller, au point de devoir s’en affranchir. Mais la Providence lui ménagea le soutien éclairé du célèbre Abbé d’Alzon, qui devait bientôt fonder lui-même les Pères de l’Assomption. Autre épreu­ve : l’autorité ecclésiastique manifeste des inquiétudes pour un pro­jet qui ne semble pas réaliste. Mère Marie-Eugénie demande un délai de réflexion. Et sa réponse sera d’ouvrir à Paris le premier pensionnat de la Congrégation au printemps de 1842. Le petit ar­bre qui avait failli mourir pousse bientôt des racines au-delà de la France, jusqu’en Afrique du Sud, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Océanie, aux Philippines. N’est-il pas remarquable de voir la Congrégation trouver dès son départ une dimension internationale ? Aujourd’hui, 1.800 religieuses travaillent activement au règne du Christ, stimulées par l’exemple de leur Mère.

Il est temps maintenant de regarder en face l’originalité de cette famille religieuse. Mère Marie-Eugénie tient souverainement à ce qu’elle maintienne deux axes essentiels : l’adoration et l’éducation. Ce qu’elle résumera plus tard en deux devises : « Laus Deo », et « Adveniat regnum tuum ».

Elle s’en explique : « Des religieuses vouées par vocation à l’é­ducation ont plus que d’autres besoin de se retremper dans la prière » (ibid. p. 90). Elle rejoint ici Thérèse d’Avila : « ne serait-ce pas une vaine prétention de vouloir arroser un jardin en ces­sant de capter les eaux du puits ou de la rivière ? ». « En cher­chant quelle doit être la marque la plus caractéristique de notre Institut, poursuit notre bienheureuse, je me trouve arrêtée à cette pensée qu’en tout et de toutes manières, nous devons être adoratri­ces et zélatrices des droits de Dieu. Vous êtes filles de l’Assomp­tion. Ce mystère qui est plus du ciel que de la terre, est un mys­tère d’adoration... S’il y a jamais eu une adoratrice en esprit et vérité, c’est bien la Sainte Vierge » (ibid. p. 191). Foi, silence, oraison, union, sont des mots qui reviennent spontanément dans ses confidences et ses directives. Et à sa suite un véritable peu­ple d’adoratrices atteste que Dieu est plus que tout, et cherche dans la prière prolongée, la signification et la fécondité de son action. En somme, Mère Milleret, qui a laissé converger vers elle et vers ses filles la spiritualité de Saint Augustin, de Saint Benoît, de Saint Jean de la Croix et de Saint Ignace, veut une famille religieuse passionnée de continuer le mystère du Christ priant et en­seignant. L’Evangile ne nous montre-t-il pas le Christ s’imposant des temps de solitude et de prière prolongées, pour converser avec Dieu, son Père, et rentrer dans son projet de salut du monde ? Aujourd’hui où tant d’hommes ne prient plus, où tant d’autres, jeunes et moins jeunes, ont faim et soif de silence et de prière, les religieuses de l’Assomption peuvent beaucoup contribuer à faire découvrir ou retrouver les chemins de la prière, qui sont aussi des chemins de libération pour l’homme moderne écrasé par une civi­lisation réductrice.

Pour Mère Marie-Eugénie en effet, cette dimension verticale est inséparable d’un engagement au service des hommes. En fait d’engagement, il s’agit principalement de l’éducation des jeunes filles : ce serait le trait caractéristique des religieuses de l’Assomp­tion. En un temps où beaucoup de femmes demeuraient sans ins­truction ou n’avaient accès qu’à une culture superficielle, Mère Milleret veut une éducation harmonieuse et complète de l’esprit et du cœur. L’œuvre qu’elle conçoit est tout le contraire d’une for­mation compartimentée, où il y aurait d’un côté les sciences pro­fanes, d’un autre les bonnes manières du monde, d’un autre encore quelques pratiques chrétiennes. Elle vise une éducation de tout l’être dont Jésus-Christ soit le principe d’unité. Cette formation intègre évidemment une culture profonde, digne de son temps, avec des éducatrices très compétentes. Elle insiste non moins sur l’épanouissement des vertus naturelles : simplicité, humilité, droi­ture, courage, esprit de sacrifice, honneur, bonté, zèle. Elle a l’am­bition de former des âmes fortes, qui ne se laisseront pas empor­ter, au vent des mœurs du temps, au gré d’une sensibilité roman­tique, des instincts, des passions, comme risquerait de le faire une non-directivité comprise selon Rousseau (cf. « L’esprit de l’Assomption dans l’éducation et l’enseignement », Desclée, Tour­nai, 1910, pp. 120-138). Elle veut éduquer la volonté au vrai sens de la liberté : « Faire connaître le Christ, libérateur et roi du monde, c’est là pour moi le commencement et la fin de l’ensei­gnement chrétien », écrivait-elle à Lacordaire (cf. M. D. Poinsenet, o. c., p. 152). Qui ne le pressent : notre société, comme la sienne, a besoin de ces caractères bien trempés qui permettront aux femmes d’accéder à toutes les responsabilités qui leur revien­nent dans la famille et dans la société. Mère Milleret demeurait très soucieuse d’orienter vers l’action caritative et sociale : s’adressant à des jeunes filles d’un milieu aisé, elle ne veut pas qu’elles s’enferment dans un monde frivole et insouciant, quand tant de gens manquent dû nécessaire. Elle provoque, chez elles et chez leurs parents, ce qu’on appellerait maintenant une révision de vie. Toute cette éducation, faut-il le redire, veut être imprégnée de foi, axée sur la recherche passionnée de la vérité qui est en Jésus-Christ. La Vierge y est présentée comme le modèle d’une vie toute sanctifiée par l’amour de Dieu. Quelle lumière pour nous chrétiens, qui serions parfois tentés, dans un monde sécularisé de séparer l’éducation humaine de la foi !

Au terme de cet entretien, ne pensez-vous pas que Mère Marie-Eugénie est notre contemporaine, par les problèmes qu’elle a vécus et les solutions qu’elle a tenté d’y apporter ? Les saints, parce qu’ils sont les intimes de Dieu, ne vieillissent pas.

Eclatez de joie, chères Sœurs de l’Assomption, et suivez avec une ardeur juvénile les traces de votre Mère ! Et vous toutes qui cons­tituez le monde féminin, soyez fières et rendez grâces au Seigneur : la sainteté, cherchée dans tous les états de vie, est la promotion la plus originale et la plus retentissante à laquelle les femmes peu­vent aspirer et accéder ! Quant à vous, Maître et Maîtresses fon­cièrement dévoués de l’Enseignement catholique, renouvelez en­core votre confiance dans les possibilités étonnantes des commu­nautés éducatives authentiquement chrétiennes ! Et nous nous tour­nons avec prédilection vers les jeunes si nombreux en cette assem­blée : vous êtes en recherche du sens de votre vie, en recherche d’une alliance personnelle avec le Dieu de Jésus- Christ. Pour­quoi ne pas prêter une oreille attentive au Seigneur qui appelle des ouvriers radicalement consacrés aux immenses besoins de l’Evangélisation ?

Cette cérémonie sera-t-elle sans lendemain ? Non ! Tous, nous retournerons à nos tâches exigeantes, en emportant la nostalgie à la fois très humble et très ardente de la sainteté ! Nous aimerons davantage contempler les merveilles de la grâce divine dans la vie des saints, à la manière dont nos chers Fils de France peuvent admirer le flamboiement du soleil dans les célèbres vitraux de Bourges, de Chartres et de Paris ! Avec notre Bénédiction Apos­tolique.

 

 

 

10 février

LA CHARITÉ FRATERNELLE FACTEUR DE RÉCONCILIATION

 

Chers Fils et chères Filles,

 

« Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous » (Jn 12, 8). Ces paroles du Christ à ses Apôtres sont chargées de sens. Elles pourraient faire croire que les efforts de la charité chrétienne et de la justice humaine sont toujours voués à l’échec. Un regard d’ensemble sur notre temps ne paraîtrait-il pas le confirmer ? Il semble que nous disposions de tous les moyens pour combattre la pauvreté ; et pourtant nous avons encore devant les yeux des spectacles de guerres, de famines et de désastres. Mais pour le chrétien le fait que de telles situations se répètent continuellement ne signifie pas qu’elles soient inévitables. Le chrétien entend plutôt les paroles de Jésus dans le sens qu’aucun des disciples ne peut ignorer le fait que Jésus s’est identifié aux pauvres. Jusqu’à la fin des temps les pauvres seront « avec » Jésus. Ils sont ses associés, ses compagnons, ses frères et sœurs. Le chrétien, précisément parce que chrétien, doit prendre place à côté des marginaux. Il doit se dépenser pour les assister dans leurs besoins immédiats. Il doit s’employer à les aider, de toutes les manières possibles, à bâtir un monde meilleur, un monde plus juste.

Le Carême est un temps favorable pour exercer cette abnéga­tion, parce qu’il rappelle aux chrétiens ce qu’ils sont. Il les met en garde contre les satisfactions d’une existence commode et contre les tentations de vivre dans l’abondance. En cette Année Sainte, consacrée à la réconciliation, chacun est mis au défi par ce qu’im­pliqué la réconciliation elle-même : donner et partager au sein de la famille humaine. Si chacun fait entrer ses frères et sœurs dans sa propre vie, s’il partage avec eux ses propres biens plus que son superflu, alors il surmontera les nombreux obstacles qui s’oppo­sent à la réconciliation et il réalisera le renouveau grâce à un vé­ritable détachement.

La présente Année jubilaire exige de nous un témoignage de totale solidarité vis-à-vis de ceux avec lesquels Jésus s’est parti­culièrement identifié. Ce sera là une des preuves les plus significatives que nous puissions donner à nos frères et sœurs pour leur démontrer que cette Année est « Sainte » pour tous les hommes.

Oui, voilà ce que nous vous demandons aujourd’hui, au début du Carême : une authentique solidarité, une solidarité concrète avec les pauvres du Christ; et nous vous le demandons au nom de Jésus. Avec une profonde affection pour vous tous, nos Fils et nos Filles du monde entier, nous vous bénissons tous au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

 

 

 

12 février

LA PÉNITENCE, MOMENT INDISPENSABLE DE NOTRE PÈLERINAGE TERRESTRE

 

Au cours de la célébration du mercredi des Cendres, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici la traduction :

 

Nous voici encore une fois, Frères — et dans des circonstances toutes spéciales comme le sont celles de l’Année Sainte que nous célébrons actuellement — à l’entrée du Carême : in capite jejunii, comme le disaient nos anciens maîtres de l’esprit. Rien de nouveau ; mais tâchons de comprendre, et puis, également, d’agir. La pédagogie de l’Eglise attribue une grande importance à cette période de l’année liturgique.

On pourrait dire que « Carême » est synonyme de « Pénitence ».

La première question qui surgit des âmes, même de celles qui sont fidèles à l’Eglise, à son esprit, à ses rites, est de savoir si, aujourd’hui, la pénitence se justifie encore. La pénitence, n’est-elle pas un châtiment ? n’est-elle pas tristesse, mortification, renonce­ment ? n’est-ce pas une frustration ? pourquoi faut-il que la reli­gion se présente sous cet aspect peu sympathique ? Comment peut-on prêcher à l’homme moderne, tout tendu vers la conquête et la jouissance de la vie, une pratique pénitentielle, absolument étran­gère à toutes ses idées, à toutes ses aspirations et même, nous pou­vons l’ajouter, sans rapport avec ses possibilités pratiques ? Puis, qui peut continuer aujourd’hui à observer ce jeûne que l’Eglise prescrivait hier avec sévérité et auquel elle oblige encore à présent, tout au moins partiellement ? Pourquoi ne pas présenter dès le début, à la jeunesse principalement, la vie chrétienne comme une plénitude, une joie, une félicité ? Dans son essence, le christia­nisme n’est-il pas heureux ? Jésus n’a-t-il pas dit, oui, Jésus lui-même : « Je suis venu pour que (les hommes) aient la vie et l’aient plus abondamment » ? (Jn 10, 10). Un missionnaire qui récem­ment nous a rendu visite, nous parlait des heureux résultats d’une de ses initiatives, intitulée « l’apostolat de la joie » ; n’est-ce pas là une authentique et sage interprétation de l’Evangile, le message de la bonne nouvelle ? Et de même, sur un autre plan, un remar­quable Homme d’Eglise se demandait récemment si aujourd’hui ce n’était pas une erreur, tout au moins de méthode, de présenter encore, selon la tradition ecclésiale, l’adhésion à la foi et au style de vie qu’elle comporte, comme entraînant la pratique d’un ascé­tisme restrictif, l’observance de normes de pensée et de mœurs très exigeantes : pourquoi ne pas rendre facile et agréable l’appar­tenance à l’Eglise, en ouvrant plus large et en aplanissant la voie qui guide notre démarche et nous mène au but ? Ne serions-nous pas coupables de rendre difficile et compliquée la rencontre des hommes de notre temps avec la religion ? L’heure ne serait-elle donc pas venue de rendre « permissive — comme on dit aujourd’hui — l’alliance du monde avec la profession chrétienne ? Le Concile ne nous a-t-il pas favorisé d’une conception nouvelle du christianisme contemporain ? un christianisme facile, sans préceptes exigeants et inopportuns, un christianisme moderne ? et si celui-ci veut survivre aux conditions de la vie moderne, ne faudra-t-il pas qu’il supprime les freins de sa vieille conception pénitentielle ?

Ce sont là des raisonnements qui certes ne sont pas complète­ment dépourvus de vérité ; mais, isolés du dessein organique et complet de la conception chrétienne, ils sont incomplets, ils sont captieux et ils peuvent engendrer de graves erreurs; ils peuvent déformer et stériliser l’Evangile; la plus grande des erreurs de ce genre serait de retirer la Croix du centre de la foi et de la vie chré­tienne. Souvenons-nous de la parole de Saint Paul : « Que la Croix du Christ ne soit pas réduite à néant » (1 Co 1, 17) ; réduite à néant dans son mystère rédempteur et réduite à néant dans son enseignement moral. En effet, ne l’oublions jamais, ce n’est pas Jésus seul qui porte la croix ; ses disciples doivent aussi la porter avec lui : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive » (Mt 16, 24). Et ceci, pourquoi ?

Saint Augustin, dans un sermon au sujet de l’utilité de faire pénitence, disait : « Combien est utile et nécessaire la médecine de la pénitence, le comprennent assez facilement les hommes qui se souviennent d’être des hommes » (Serm 351, 1 ; PL 39, 1535 ; et Serm 352 ; ibid. 1549 et suiv.). Nous répétons : Pourquoi cela ? c’est parce que l’homme est un être spirituellement et moralement malade qu’il a besoin de la médecine de la pénitence, c’est-à-dire qu’il a besoin de se refaire ; le développement et le fonctionne­ment de ses facultés mentales ne sont ni réguliers ni ordonnés ; à la suite du péché originel, son comportement peut dévier facilement; livré à lui-même, il commet des actes contraires au devoir, il se forge des états d’âme désordonnés ; pour devenir l’homme sain, « le nouvel homme » selon la conception chrétienne, une « conversion » sera nécessaire, c’est-à-dire un changement d’esprit que nous appelons pénitence et qui prédispose à la foi et à la grâce (cf. Denz.-Sch. 1525-1530), qui exige de nous volonté, contrition, effort, persévérance ; une conversion qui implique une double pé­nitence, sacramentelle et morale (cf. St TH. III, 84-90).

Aujourd’hui la liturgie nous parle principalement de cette der­nière, de la pénitence morale, et elle la dramatise dans un rite as­sez éloquent : l’imposition des cendres sur la tête du chrétien, comme pour lui faire perdre ses illusions sur la valeur exclusive et suprême de la vie présente à laquelle nous réservons trop faci­lement nos soins et nos espoirs. C’est par une fatale erreur de cal­cul que nous mettons notre confiance dans les biens propres de l’ordre temporel, dans la durée de notre existence présente et le bien-être économique et hédoniste ; que nous plaçons notre con­fiance dans la richesse plutôt que dans la vertu, dans le matérialis­me idéologique et pratique qui semble englober et résoudre tous les problèmes personnels, sociaux et politiques, auxquels on vou­drait avant tout soumettre la mentalité et l’activité de l’homme finalement informé au sujet de la vraie — mais inexacte et incom­plète — philosophie de la vie. N’est-ce pas le moment d’écouter la sévère mais sage parole du Christ, adressée à l’homo oeconomicus qui avait mis toutes ses aspirations et toute sa félicité dans l’« abon­dance des biens possédés » sans réfléchir à l’inanité de ses prévi­sions : « Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme (c’est-à-dire que ton existence temporelle va finir à cause d’une mort brusque et imprévue) ; et ce que tu auras amassé, qui l’aura ? Ainsi, ajoute le Seigneur, ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, au lieu de s’enrichir en vue de Dieu » (Lc 12, 20-21).

C’est pourquoi cette radicale dévaluation des seuls biens que vise la conception matérialiste de la vie, dévaluation conforme à la vision pénitentielle de la sagesse chrétienne, ne se résout pas en un pessimisme désespéré, mais dans une orientation finaliste, impérieuse et meilleure, de notre existence : la possession finale, désirée et méritée, de la plénitude de notre vie éternelle dans le Dieu de la béatitude suprême.

Le but eschatologique, c’est-à-dire ultime, ultra-terrestre, doit gouverner les buts temporels auxquels nous nous attachons ; et ceci non seulement au regard des biens économiques mais aussi de n’importe quel bien de notre actuel pèlerinage dans le temps. Nous sommes des pèlerins, simplement de passage dans cette vie tem­porelle, douloureuse ou heureuse qu’elle soit ; c’est cela le fonde­ment de la pénitence qui, loin de nous décourager dans la recher­che de la justice et de l’ordre dans notre monde expérimental, nous incite au contraire à accomplir la mission qui nous est propre : « C’est ainsi qu’il nous convient d’accomplir cette justice, dit le Seigneur » (Mt 3, 15), mais avec l’esprit libre et tendu vers ce « royaume de Dieu » qui seul mérite d’être mis au-dessus de toute chose désirée et conquise ; ce royaume les « pauvres en esprit » savent qu’il leur est — par priorité — destiné.

C’est dans ce climat de pensées et d’intentions que nous intro­duit le Carême avec sa metanoia, c’est-à-dire avec sa conversion. Acceptons-le avec confiance, avec courage ; nous savons où il nous conduit : au mystère pascal. Ainsi soit-il, avec notre Bénédiction Apostolique.

 

 

 

22 février

LA DÉLICATE MISSION DES COLLABORATEURS DIRECTS DE PAUL VI

 

Le 22 février dernier, au cours de la célébra­tion liturgique jubilaire four les membres de la Curie Romaine, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici notre traduction :

 

Vénérables Frères,

Membres et Collaborateurs de la Curie Romaine !

 

Chacun de nous le constate, chacun de nous le ressent : ce jour est un moment unique, un moment admirable.

Cette réunion est assez exceptionnelle malgré le service com­mun qui nous unit constamment. Aujourd’hui unis dans cette priè­re, comme dans un même acte pénitentiel, en une unique célébra­tion eucharistique, nous vivons un moment qui mérite d’être fixé dans la mémoire de chacun de nous. Sa pleine signification est digne d’être reconnue même si elle dépasse la capacité expressive de notre parole.

Considérons ce lieu où nous nous trouvons ; c’est un lieu élo­quent qui nous parle dans un langage qui, bien que familier ne peut pas nous laisser indifférents ou attentifs seulement à la majesté de cet incomparable édifice. En ce haut-lieu, se trouve la tombe de l’Apôtre Pierre que le Seigneur a choisi comme fondement et centre de son Eglise. Le gouvernement universel et pastoral qui succède à l’Apôtre dirige et fixe nos pensées sur la réalité histori­que, quelle que soit la physionomie humaine dans laquelle elle se reflète ; modeste et affligée, elle est aujourd’hui toujours réelle. Cet endroit représente le centre privilégié, si important, de l’unité de la foi et de la communion ecclésiale qui semblent s’y appuyer et s’exprimer dans l’espace architectural qui donne libre accès à des multitudes de fidèles les invitant à une attitude chorale d’unanimité et de fraternité.

Ajoutons qu’en cet endroit, les dimensions et la beauté du trophée monumental, édifié sur la tombe du premier Evêque et Martyr de notre Eglise Romaine, semblent s’élever constamment en un effort audacieux défiant les siècles, mais leur véritable signi­fication est de jeter un pont dans l’histoire entre le premier avè­nement du Christ sur la terre et son avènement à la fin du monde.

Mais nous, même dans ce cadre sacré où l’on respire le mystère du temps, nous nous replions sur nous-mêmes et interrogeons nos consciences : qui sommes-nous ? et pourquoi sommes-nous en ce lieu ?

Nous sommes la Curie Romaine, l’organisme central et complexe des dicastère, des tribunaux, et des « offices » qui coopèrent au gouvernement général et pastoral de l’Eglise catholique ; et ceci suffirait pour provoquer en nous, non pas un sentiment de supé­riorité et d’orgueil vis-à-vis du Collège Episcopal et de la grande famille du Peuple de Dieu, à laquelle nous appartenons également, mais plutôt le sentiment d’une très sérieuse et délicate charge qui comporte d’autant plus de responsabilités et d’efforts qu’elle trouve son origine dans des exigences constitutionnelles du ministère apostolique et plus encore quand son sage accomplissement veut être fraternel et dévolu au bien total de l’Eglise. Voilà ce que nous sommes. Mais de par sa définition canonique, la Curie Ro­maine, s’élève maintenant, en vertu de notre présence personnelle et participante, au plan de Siège Apostolique (cf. can. 7 et 242), et confère à cette cérémonie jubilaire un caractère d’une importance particulière.

Or, la conscience de ce fait, que nous désirons bien clair non seulement dans sa définition canonique, mais aussi dans son caractè­re moral et spirituel, impose à chacun de nous un acte de pénitence conforme à la discipline même du Jubilé, un acte que nous pou­vons définir d’autocritique pour vérifier si notre comportement correspond à la charge qui nous a été confiée ; nous sommes pous­sés à faire cette confrontation intérieure d’abord et avant tout par la cohérence de notre vie ecclésiale, ensuite par l’analyse, que l’Eglise et tout autant la société pratiquent à notre égard ; avec une exigence qui manque parfois d’objectivité et se montre d’au­tant plus sévère que notre position est représentative et devrait briller d’une exemplarité idéale. Aujourd’hui plus que jamais on prétend beaucoup de celui qui porte le nom de chrétien et l’on attend de lui d’autant plus s’il appartient à un milieu ecclésial tel le Siège Apostolique ; et le regard d’autrui se fait encore plus exi­geant lorsqu’il cherche à découvrir, spécialement à Rome, l’har­monie entre le caractère sacerdotal ou épiscopal dont nous sommes revêtus, et le style, sous tout aspect de notre vie, la fidélité à nos devoirs religieux, le zèle de notre ministère. Il n’y a pas à s’éton­ner : jadis il en fut de même — et dans quelle mesure ! — pour notre Seigneur qui dès sa plus tendre enfance fut défini, par la prophétie de Siméon « signe de contradiction » (Lc 2, 34) ; et lors­que cela nous arrive à nous, hommes comme nous le sommes, héritiers d’une histoire longue et glorieuse, certes, mais en cer­tains points parfois censurable, hommes imparfaits et pécheurs, nous ne pouvons certes pas nous croire à l’abri des contestations et des polémiques de la chronique quotidienne et de l’histoire.

Deux sentiments spirituels donneront par conséquent, sens et valeur à notre célébration jubilaire : un sentiment de sincère humi­lité — qui veut dire vérité à notre propre sujet —, en déclarant que nous sommes les premiers à avoir besoin de la miséricorde de Dieu et de cette indulgence que l’Eglise, comptant sur les mé­rites du Christ Sauveur et Médiateur, et comblant nos dettes avec le trésor de la communion des saints, concède en ce Jubilé provi­dentiel. Cette humilité doit d’autant plus remplir notre conscience humaine et celle de la Curie Romaine qui s’y associe que plus grands, jaloux et divins sont les pouvoir que Celui qui a donné les clés confie à nos mains, humbles et tremblantes de pasteurs, de mi­nistres, de serviteurs de son Royaume. Humilité qui, tandis qu’elle nous oblige d’implorer le-pardon pour nous-mêmes, nous incite vi­vement à concéder le pardon à tous ceux qui en accueillent le don bienheureux ; et humilité qui, tandis qu’elle inspire notre dialogue avec nos Frères encore séparés de nous, soutient notre espérance d’une pleine communion dans le seul et unique bercail du Christ.

Et l’autre sentiment ? oh ! Vénérables Frères, le sentiment ap­proprié à une circonstance comme celle-ci ne peut être que celui de l’élévation de notre vie spirituelle ; ne peut être que la joie intérieure pour une célébration aussi extraordinaire que celle-ci, de l’amour-charité de Dieu envers nous !

Que personne ne la qualifie de piété habituelle, de vérité an­cienne, toujours répétée et donc si peu originale qu’elle en a acquis une simple saveur de dévotion qui la rend peu apte à susciter l’émer­veillement et l’enthousiasme, que nous voudrions manifester avec force aujourd’hui. Non : l’amour-charité, la prédilection de Dieu pour nous est le point focal de la révélation, c’est-à-dire de sys­tème ontologique et théologique de notre religion ; c’est le cœur de notre foi : « creditimus caritati », nous avons connu et con­naissons l’amour-charité que Dieu nous porte (1 Jn 4, 16) ; et ceci est toujours une découverte originale pour notre esprit à la recherche du sommet de la vérité : Dieu nous a aimés ! ici réside la source inépuisable de notre émotivité spirituelle ; l’exigence la plus impérieuse de notre réponse à la vocation chrétienne ; d’ici naît l’impulsion la plus forte et la plus directe à l’accomplisse­ment du plus haut commandement évangélique de l’amour : amour envers Dieu qui nous a aimés au point de nous donner comme vic­time expiatoire et comme Sauveur, comme Maître et comme frère, son propre Fils (Jn 3, 16) ; d’ici que naît notre amour, une étin­celle en comparaison du soleil, une étincelle allumée et réfléchie par le soleil, notre amour envers Dieu, disons-nous, et se reflétant sur notre prochain que le Christ déclare, digne d’être aimé comme Lui-même l’a aimé (Jn 13, 34 ; 15, 12).

Notre religion, notre rapport avec Dieu, c’est cela : l’amour; un amour dont Dieu, le premier a pris l’initiative : prior dilexit nos (1 Jn 4, 10, 19 ; Rm 5, 10).

Nous devons maintenant nous retrouver nous-mêmes dans l’ex­pression de ces sentiments fondamentaux, aujourd’hui, pendant que tous ceux qui ont eu la bonne fortune de participer à l’intensité spirituelle de la retraite de Carême de ces derniers jours se trou­vent ici avec les membres de la Curie Romaine pour accomplir tous ensemble la cérémonie prescrite pour la célébration du Jubilé.

Oui, nous le disons à Jésus-Christ Notre Seigneur, nous avons voulu accéder à cette tombe apostolique en franchissant le seuil ouvert de la Porte Sainte, symbole d’une miséricorde dont nous éprouvons l’intime besoin. Successeur et héritier du Pêcheur de Galilée, nous voudrions répéter les paroles spontanées et frappan­tes qu’il prononça en présence du prodige de la pêche miraculeuse, signe prophétique de la mission apostolique et ecclésiale : « Eloi­gne-toi de moi, Seigneur, parce que je suis un pécheur ! » (Lc 5, 8). Nous ressentons jusqu’à la confusion la disproportion entre, d’une part notre vocation et notre mission, l’une et l’autre immé­ritées, sublimes, effrayantes, ineffables, divines, et de l’autre, l’exi­guïté de notre personne tant individuelle que collective. Et même, il nous faudrait peut-être, avec le Centurion de l’Evangile, avouer notre indignité : « Seigneur, je ne suis pas digne... ! » (Mt 8, 8), en entendant l’imputation, aujourd’hui si répandue et même parfois si agressive, des motifs de l’aversion antipapale et anti-romaine. Seigneur, nous ne voulons pas nous justifier ici ni nous défendre ; nous en ferons seulement un sujet de réflexion ; et nous réconfor­terons nos frères et nous-mêmes avec les paroles de l’Apôtre : « Seigneur, à qui irions-nous ? toi seul tu as les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 68) ; et nous invoquerons sur nous la richesse de Ton inépuisable miséricorde avec l’affirmation que Toi-même ô Christ, Tu as répandu dans nos coeurs, et qui maintenant est devenu une pierre inébranlable : « Seigneur, Tu sais toute chose ; Tu sais que je T’aime ! » (Jn 21, 17). Et nous n’aurons qu’une seule ambition, celle de mériter à notre personne, à notre office apostolique, à l’Eglise Romaine, le titre, l’éloge extraordinaire du Martyr Ignace Théophore d’Antioche, c’est-à-dire d’être « digna Deo digna decentia digna beatudine, digna laude, digne ordinata, digne casta et praesidens in cantate, prokatheméne tês agapês, présidant à la charité » (Préface de l’Epître aux Romains). Voilà, ô Seigneur !

 

 

 

2 mars

PAUL VI ACCUEILLE LES JEUNES DU MOUVEMENTS « GÉNÉRATION NOUVELLE » (GEN)

 

Plus de 20.000 jeunes gens et jeunes filles ras­semblés dans la Basilique Saint-Pierre ont témoigné de la facilité de la rencontre et du dia­logue des jeunes générations avec l’Evangile, révolutionnaire, sous de multiples aspects, pour le monde d’aujourd’hui. A ces jeunes du mou­vement GEN, venus de toutes les parties du monde, le Saint-Père a adressé le discours que voici :

 

Jeunes amis de GEN, nous vous saluons. Nous vous accueillons, le cœur largement ouvert et avec une grande joie. Soyez les bienvenus, au nom du Christ, comme des fils, comme des frères, comme des amis. Nous nous trouvons actuellement sur la tombe de l’apôtre Pierre, l’apôtre choisi par le Seigneur Jésus, comme le fondement sur lequel il voulait construire son Eglise, assemblée unique et universelle de l’humanité nouvelle. Pour le GEN, c’est à la fois un point d’arrivée et un point de départ. Ecoutez notre voix amicale durant ces brefs instants.

Vous donc, chers amis, vous qui êtes membres et représentants d’une génération nouvelle, vous qui êtes orientés vers une forme nouvelle d’interprétation de la vie : que signifie votre attitude, votre mouvement ? Oh! Vous le savez bien !

Mais faisons ensemble un nouvel effort pour le comprendre et disons : vous vous êtes mis en marche pour une recherche. Cher­cher est le propre de la jeunesse. Car à peine le regard de la conscience s’ouvre-t-il sur le monde environnant, aussitôt une inquiétude apparaît dans l’âme des jeunes : ils veulent connaître, ils veulent surtout expérimenter, ils veulent essayer.

Chercher, mais quoi ? Chercher, chercher !

Telle est bien en effet la question de fond : chercher, mais cher­cher quoi ? C’est un choix capital, qui peut décider de votre destin.

Chercher quoi ? Vous, les jeunes d’aujourd’hui, vous avez déjà sur les lèvres une réponse négative, votre cœur se rebelle : nous refusons, dites-vous, le monde tel qu’il se présente à nous. Phéno­mène étrange : un monde qui vous offre les fruits agréables les plus beau, les plus perfectionnés, les plus agréables de la civili­sation contemporaine, ce monde ne vous satisfait pas, ne vous plaît pas, alors même qu’avec une désinvolture emplie d’indiffé­rence vous profitez des conquêtes, des commodités, des merveil­les que le progrès moderne met à votre disposition ! Car un senti­ment de critique, de contestation et finalement de dégoût stoppe votre recherche dans cette direction. C’est une direction qui vous porte hors de vous-mêmes, une aliénation, parce qu’elle est au fond matérialiste, hédoniste, égoïste. Elle ne satisfait pas vrai­ment l’esprit, elle ne résout pas vraiment les problèmes essentiels et personnels de la vie. Sur cette conception de notre existence —conception souvent dominante aujourd’hui, philosophie de l’opi­nion publique — pèse en effet, telle une épée de Damoclès, cette question terrible : « Que servirait-il à l’homme de gagner le monde entier, s’il venait à perdre son âme ? » (Mt 16, 26). C’est le Christ qui pose cette question : il ne fait pas l’apologie des biens de cette terre si belle, si riche et si féconde, mais il les situe à leur juste valeur, valeur inférieure à celle de la vraie vie, vers laquelle se tourne votre choix. Quel choix et vers quoi ?

Vous avez fait un autre choix, et c’est pourquoi vous vous ap­pelez GEN, Génération nouvelle. Un choix avant tout libérateur. Il libère du conformisme passif, qui entraîne une grande partie de la jeunesse actuelle, face à la domination de la pensée d’autrui, aux courants de mode de la culture et des mœurs, au mimétisme de masse. Combien de jeunes se croient libres parce qu’ils se sont affranchis des habitudes et de l’autorité de le vie familiale, sans se rendre compte qu’ils tombaient dans les liens de l’assujettis­sement à l’arbitraire d’un groupe, d’un courant social, d’une rébellion collective !

Au fond de vous-mêmes, il y a un acte personnel et souverain de libre détermination. Et c’est là la première raison de votre nou­veauté, de votre force, de votre joie.

Quelle détermination ? Le choix du Christ.

Et comment avez-vous pu choisir le Christ comme celui qui inspire votre existence ? Cela, c’est votre secret, c’est votre histoire personnelle, et c’est le résultat, certainement, d’une rencontre dans laquelle votre volonté, votre instinct vital a trouvé Quel­qu’un, non seulement quelqu’un de plus fort que vous, mais quel­qu’un en qui s’est révélé immédiatement un charme mystérieux fait de beauté, de bonté, d’intimité, de confidence, et auquel il était suprêmement raisonnable de se rendre, comme à un enchan­tement d’irrésistible vérité et d’incomparable bonheur.

Comment cela s’est-il passé ? Oui, comment ? Oh ! que chacun garde son secret et que chacun le médite, comme un appel tout personnel. Quant à nous, nous voulons, ici, seulement esquisser quelques formes typiques de cette révélation intérieure du Christ, qui nous a vaincus tout en nous faisant vaincre. Il y a, croyons-nous, celui qui a repensé au Jésus de son enfance, abandonné par la suite, comme tout ce que l’on a aimé dans les premières années de sa vie ; on le croyait oublié, dépassé, bien loin ; et puis tout à coup, on sent sa présence, toute proche et parlante, comme celle d’un compagnon de voyage. « Qui me suit ne marche pas dans les ténèbres » (Jn 8, 12), disait-il, alors justement que les ténèbres envahissaient le chemin de la vie. Il y a celui qui a gardé dans un coin de sa mémoire, ou plutôt comme un élément de sa culture, un pâle souvenir du Christ, celui d’un homme cé­lèbre parmi tous ceux de l’Antiquité et de l’histoire. Il pensait à lui comme en pense à une statue, immobile et pétrifiée dans le passé; et puis, que s’est-il passé ? Portant son attention sur cette statue, ce fantôme, voici qu’il a vu, non sans stupeur ni sans crainte, qu’il était vivant, agissant, qu’il venait à sa ren­contre et lui murmurait à l’oreille ces simples mots : « C’est moi, n’ayez pas peur ! » (Mc 6, 50). Un autre, attiré par la douleur et les besoins des hommes, s’est penché vers son frère pauvre et souffrant ou vers le peuple opprimé et humilié. Ecoutant son gémissement, il a compris qu’il montait de ces profondeurs hu­maines dans lesquelles le Christ a voulu s’ensevelir, et que c’était sa voix qui l’interpellait douloureusement : « Donne-moi à boi­re » (Jn 4, 7 ; 19, 28). Là encore, n’est-il pas vrai que l’appel surhumain à être une génération nouvelle s’est fait entendre aussi dans ce sens de la fraternité humaine ? Et il y en a combien d’autres parmi vous qui, à travers l’exemple, la découverte de l’harmonie cachée entre les paroles et la vie, à travers une joie nouvelle, celle de la charité, la joie qui se réjouit de la charité (1 Co 13, 6), ont compris l’invitation, ont accompli leur choix, ont compris grâce au témoignage de l’Esprit, la certitude inté­rieure qui découle de leur vie nouvelle, surnaturelle (Rm 8, 16).

C’est ainsi qu’a eu lieu la rencontre : Jésus-Christ a croisé votre chemin, et c’est à cause de cela que vous vous trouvez ici au­jourd’hui.

Oui, vous l’avez rencontré, lui, le Christ Jésus.

Mais qui est le Christ Jésus ?

Quelle immense question !

Nous pourrions penser que vous lui avez déjà donné une ré­ponse. Oui, sans aucun doute. Si vous êtes disciples, et même fils de l’Eglise, vous savez qui est le Seigneur, Jésus-Christ. Mais que savez-vous de lui ? Comment le savez-vous ?

Ecoutez donc nos paroles qui reprennent celles de Saint Paul : « A moi, le plus petit de tous les Saints a été accordée cette grâce d’annoncer à toutes les nations la bonne nouvelle de l’insondable richesse du Christ... » (Ep 3, 8).

Et voici: tout d’abord, en lui-même, le Christ est le Verbe de Dieu fait homme ; le Christ, pour nous, est le Sauveur de l’hu­manité. Deux océans : la divinité de Jésus-Christ, et la mission de Jésus-Christ dans le monde. Cherchez à exprimer de manière adéquate ce premier aspect essentiel de sa personne divine vi­vant dans la nature infinie et transcendante du Verbe éternel de Dieu et vivant dans l’homme Jésus, né de la Vierge Marie par l’action du Saint-Esprit. Cherchez ensuite à exprimer ce second aspect, son insertion dans notre cosmos, dans notre histoire, dans notre destin, dans notre vie, dans l’intime de notre pensée (cf. Ba 3, 38)... Vous sentirez alors votre faculté de comprendre écla­ter en une extase de sagesse, de vérité et de mystère, qui pourra s’étendre sans jamais être rassasiée dans toutes les directions pos­sible, pour se perdre enfin en cet amour qui surpasse toute con­naissance (cf. Ep 3, 18-19). Il nous semble que vous, les Focolarini, vous avez affronté ce double problème : Qui est le Christ ? Et qui est-il pour nous ? Et voici que le feu de la lumière, de l’enthousiasme, de l’action, de l’amour, du don de soi, et de la joie s’est allumé en vous et vous avez tout compris avec une plénitude intérieure nouvelle : Dieu, vous-mêmes, votre vie, les hommes, notre temps, la direction fondamentale à imprimer à toute votre existence.

Oui, voici la solution, voici la clé, voici la formule ancienne et éternelle, et pourtant toujours nouvelle pour qui la découvre. Vous l’avez perçue et vous avez, à bon droit, donné à votre mou­vement le nom de « Génération nouvelle ».

Voilà, chers amis, jeunes du GEN.

Rencontrer, connaître, aimer suivre le Christ Jésus !

C’est votre programme. Voilà la synthèse de votre spirituali­té : en célébrant le Jubilé de l’Année Sainte, vous voulez en pren­dre conscience, la réaffirmer et la traduire dans votre vie.

Notre conclusion sera double. D’abord, pour condenser dans une pensée capitale et féconde le secret de votre Mouvement, cherchez à prendre toujours Jésus comme Maître, « Vous n’avez, a dit Jésus à ses disciples en parlant de lui-même, qu’un seul Maître, le Christ » (Mt 23, 8). Puissiez-vous avoir le charisme de saisir cette vérité ! C’est la lumière de votre pensée et la lampe qui éclaire votre vie, Jésus, le Maître !

Et la seconde conclusion, nous la recueillons pareillement des lèvres de notre Maître Jésus : « Vous êtes tous frères » (ibid.). Ayez la sagesse et le courage d’arriver à cette conclusion, qui est la racine de la façon chrétienne de vivre en société. Il est sou­vent déconcertant d’observer qu’un grand nombre, tout en se disant disciples de l’Evangile, sont incapables de déduire de cet Evangile une sociabilité fondée sur l’amour. Peut-être craignent-ils, ayant comme seule arme l’Evangile, d’être faibles, de manquer de moyens concrets, d’être inaptes pour cette grande mission de rendre frères les hommes ; et peut-être pensent-ils trouver des prin­cipes et des forces supplémentaires en allant chercher l’efficacité auprès d’écoles matérialistes et athées, qui tirent de la lutte des hommes contre les hommes leur logique et leur énergie. Etant donné cette contradiction, ce ne sont pas là les vrais éducateurs capables de former le monde moderne à une sociabilité juste et fraternelle. Vous, Générations nouvelles, soyez fidèles et cohé­rents. Si vous avez choisi le Christ comme Maître, faites-lui con­fiance et faites confiance à Eglise qui vous conduit à lui et vous le présente. Démontrez par les faits la force agissante de la chari­té, de l’amour social, instauré par le Maître. Ce sera une expé­rience, oui, qui sera nouvelle et engendrera un monde plus juste et meilleur. Ce sera une expérience forte : elle demandera résis­tance, sacrifice, héroïsme peut-être ; elle demandera que vous aussi vous soyez les robustes et volontaires Simon de Cyrène, offrant leurs propres épaules pour soutenir la Croix de Jésus. Oui, vous devrez aussi souffrir avec Lui, comme Lui, pour Lui. Mais ne craignez pas, amis du GEN. Soyez remplis d’assurance. Vous aurez obtenu votre salut et celui du monde moderne. Et toujours, comme aujourd’hui, vous serez pleins de bonté et de bonheur.

 

 

 

19 mars

HONORONS SAINT JOSEPH

 

A l’occasion de la fête de Saint Joseph que l’Eglise célèbre comme fête de la famille, le Saint-Père a présidé une Messe solennelle en la Basilique Vaticane. Une multitude innombrable de pèlerins emplissait le plus vaste temple du monde. On y reconnaissait entre autres quel­que 1.200 pèlerins français venus de Périgueux, Limoges, Tulle et Cahors, sous la direction de leurs Evêques, NN. SS. Jacques Patria, Henri Gufflet, Jean-Baptiste Brunon et Joseph Rabine.

Après la lecture de l’Evangile, Paul VI a pro­noncé une homélie dont voici notre traduction :

 

Honorons Saint Joseph « l’époux de Marie, de laquelle est né Jésus, appelé Christ » (Mt 1, 16).

Nous l’honorerons aujourd’hui comme celui que Dieu a choisi pour donner au Fils de Dieu qui se fait homme, le nid, la généa­logie historique, le foyer, l’ambiance sociale, la profession, la protection, la parenté, en un mot, la famille, cette cellule primaire de la société, communauté d’amour librement constituée, indivi­sible, exclusive, perpétuelle, grâce à laquelle l’homme et la femme se révèlent réciproquement complémentaires et destinés à trans­mettre le don naturel et divin à d’autres êtres humains, leurs fils. Jésus, Fils de Dieu, a eu sa famille humaine, en fonction de quoi il parut et fut en, même temps Fils de l’homme ; et par ce choix qu’il fit, il ratifia, canonisa, sanctifia notre commune institution génératrice de l’existence humaine au sommet de la­quelle notre prière et notre méditation placent aujourd’hui la pieuse, la silencieuse, l’exemplaire figure de Saint Joseph.

Il faut vraiment que nous fassions immédiatement une remar­que fondamentale au sujet de ce saint personnage destiné à faire fonction de père légal, mais non naturel, de Jésus dont la conception humaine se réalisa de manière prodigieuse, par l’opéra­tion du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Mère de Dieu ; Jésus, qui n’était qu’officiellement son vrai fils et qui passait pour « fils du charpentier » Joseph (Lc 3, 23 ; Mc 6, 3 ; Mt 13, 55). Nous devrions commencer ici à méditer sur l’histoire personnel­le de Joseph, sur son drame sentimental, sur son « roman » qui frisa l’écroulement de son amour ; par une intuition privilégiée il avait choisi comme future épouse Marie, la pleine de grâce », c’est-à-dire la plus belle, la plus aimable) de toutes les femmes, et il vint à apprendre qu’elle n’était plus sienne, elle allait deve­nir mère ; et lui qui était un homme bon — « juste » dit l’Evan­gile — capable donc de sacrifier son amour au destin inconnu de sa fiancée, pensa à la laisser sans bruit, sacrifiant ce qu’il avait de plus cher dans sa vie, son amour pour l’incomparable Fille. Mais Joseph, bien qu’humble artisan, était lui aussi un être pri­vilégié ; il avait le charisme des songes révélateurs ; l’un d’eux, le premier qu’enregistré l’Evangile, celui-ci : « Joseph fils de David ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, car sa con­ception est de l’Esprit Saint. Elle va mettre au monde un fils, et lui donneras le nom de Jésus, car c’est lui qui sauvera son peuple de ses péchés » (Mt 1, 20-21) ; c’est-à-dire qu’il sera le Sauveur, qu’il sera le Messie, « l’Emmanuel, ce qui veut dire Dieu avec nous » (ib. 23).

Joseph obéit : heureux et tout en même temps généreux dans le sacrifice humain qui lui était demandé. Il sera le père de l’en­fant qui allait naître « non pas selon la chair, mais selon la charité » écrivait Saint Augustin (Serm. 52, 20 ; P.L. 38, 351) ; époux gardien, témoin de la virginité immaculée et en même temps de la maternité divine de Marie (cfr. Serm. 225 ; P.L. 38, 1096). Si­tuation unique, miraculeuse, qui met en évidence la sainteté per­sonnelle de la Vierge Marie, mais tout autant celle de son mo­deste, de son sublime époux. Joseph, le Saint que, même pendant le Carême, l’Eglise présente à notre joyeuse vénération.

Et nous voici maintenant en présence de la « Sainte Famille » !

Oui, chères Familles chrétiennes qu’aujourd’hui nous avons ap­pelées à cette célébration, heureux de voir que de nombreux pè­lerins et fidèles vous entourent. Oui, nous devons exprimer avec une ferveur nouvelle, avec une conscience nouvelle notre culte à ce tableau que l’Evangile place sous nos yeux : Joseph, avec Marie, et Jésus, enfant, adolescent, jeune homme, avec eux. Le cadre est caractéristique. Chaque Famille peut s’y miroiter. L’amour familial, le plus complet, le plus beau selon la nature, s’illumine des rayons de l’humble scène évangélique : et tout à coup se pro­page une lumière nouvelle, aveuglante : l’amour acquiert une splen­deur surnaturelle. La scène se transforme : le Christ y prend le dessus ; les figures humaines qui lui sont voisines assument la représentation de l’humanité nouvelle, l’Eglise ; le Christ est l’Epoux ; l’Eglise est l’Epouse ; le cadre du temps s’ouvre sur le mystère de l’au-delà du temps ; l’histoire du monde se fait apoca­lyptique, eschatologique ; bienheureux ceux qui dès maintenant sont capables d’entrevoir sa lumière vivifiante ; la vie présente se transfigure en la vie future et éternelle ; notre maison, notre fa­mille se transforment en paradis.

Très chers fils, écoutez-nous !

Accueillir la vie chrétienne comme programme devient aujour­d’hui un exercice de force. Les habitudes traditionnelles de nos maisons ordonnées, simples et austères, bonnes et heureuses, ré­sistent à peine. Les mœurs publiques qui président aux vertus domestiques et sociales sont en voie de changement et, sous cer­tains aspects, en voie de dissolution. La légalité ne semble pas toujours pouvoir satisfaire aux impératifs de la moralité. La fa­mille est mise en discussion, dans ses lois fondamentales : l’unité, l’exclusivité, la pérennité.

C’est à vous qu’il appartient de réagir, Epoux chrétiens, à vous, Familles bénies du charisme sacramentel ; à vous, Fidèles d’une re­ligion qui a dans l’amour, dans le véritable amour évangélique, son expression la plus haute et la plus sainte, la plus généreuse, la plus heureuse ; c’est à vous qu’il appartient de redécouvrir vo­tre vocation et votre bonne fortune ; à préserver le caractère in­comparablement humain et spontanément religieux de la famille chrétienne ; à vous de réanimer dans vos fils et dans la société le sens de l’esprit qui élève la chair à son niveau. Saint Joseph vous enseigne comment. C’est à cette fin qu’aujourd’hui nous l’invo­querons tous ensemble.

 

Le Saint-Père s’est ensuite adressé en différentes langues aux pè­lerins présents. Aux fidèles français il a dit :

 

Aux foyers ici présents, et à tous ceux qu’ils représentent, nous adressons nos encouragements et nos vœux affectueux. Prenez courage, vivez dans l’espérance ! Malgré toutes les difficultés que nous connaissons, l’amour fidèle, chaste et généreux que vous vous donnez entre époux, et le climat d’amour dont vous faites béné­ficier vos enfants, ne sauraient demeurer stériles : ils viennent de l’amour de Dieu et vous y conduisent. L’Eglise et la société comp­tent sur le rayonnement de votre foyer. Priez le Seigneur, invoquez Marie et Joseph, pour que la force de Dieu et sa joie vous accom­pagnent toujours !

 

 

 

23 mars

« LE CHRIST DES RAMEAUX : UN CHRIST REDÉCOUVERT, UN CHRIST ACCLAMÉ »

 

Voici, en traduction, le texte de l’homélie que le Sainte-Père a prononcée le Dimanche des Rameaux au cours de le Ste Messe célébrée sur le parvis de la Basilique Vaticane. Sur la Place Saint-Pierre se pressait une foule innombrable, à laquelle se mêlaient des milliers de jeunes ve­nus de tous les Continents.

 

A vous, les jeunes qui êtes invités à cette liturgie si riche de sens, à vous notre salut tout particulier ! A tous les fidèles qui se sont joints à vous, nous souhaitons cordialement la bienvenue. C’est un moment important que celui-ci, non seulement dans le cadre des célébrations de la Semaine Sainte que nous inau­gurons aujourd’hui, mais aussi eu égard à la répercussion religieu­se qu’il doit avoir dans vos cœurs dans nos cœurs, par le carac­tère de cette journée.

Encore une fois nous commémorons, nous revivons le mystère pascal. Le grand drame, tragique et triomphant, de la passion, de la mort et ensuite de la résurrection victorieuse de Nôtre-Sei­gneur Jésus-Christ se reflète dans le monde, dans l’histoire ; et il s’y reflète justement cette Année que nous appelons sainte, pour les raisons spéciales que nous avons déjà exposées, qui vous rendent présent Celui qui constitue la plénitude du temps (cf. Ga 4, 4) : comme le soleil lointain, Il est ici par sa lumière, par son action, par sa continuelle assistance (cf. Mt 28, 20).

Ecoute2-nous maintenant, vous surtout les jeunes. Il s’agit es­sentiellement d’avoir conscience d’abord de ce que vous êtes, de votre identité comme on dit aujourd’hui. Vous êtes ici justement en tant que jeunes, parce que vous êtes jeunes. Vous êtes ici comme des représentants typiques de notre époque comme des protagonistes de notre génération ; non tant comme des specta­teurs invités ou des assistants passifs, que comme des acteurs et des auteurs du phénomène caractéristique de votre jeunesse, le phénomène de la nouveauté. Ensuite, persuadés du motif qui justifie votre présence à cette liturgie commémorative, c’est-à-dire de votre jeunesse, vous assumez un aspect représentatif de votre génération ; vous représentez, en vos personnes, la catégorie hu­maine à laquelle vous appartenez ; vous représentez la jeunesse de notre époque, quelle qu’en soit la patrie, la classe sociale, la formation d’origine. Vous êtes ici parce que vous êtes jeunes ; c’est comme tels que nous vous avons invités, car nous voulons voir en vous l’âge juvénile dans ses expressions typiques, en faisant abstraction des différences qui existent pourtant entre vous et dans les rangs de ceux qui ont votre âge, dont cette cérémonie fait ce­pendant de vous les interprètes.

Pour quel motif vous avons-nous invités ici ? Pour deux rai­sons. L’une vient de la fonction liturgique qui veut reproduire de façon symbolique et sacrée la scène évangélique que vous con­naissez, celle de l’entrée, modeste dans sa forme mais retentis­sante dans ses intentions (cf. Lc 19, 40), de Jésus à Jérusalem. Elle eut lieu justement en ces jours où la ville regorgeait de monde à cause de l’imminence de la Pâque, afin que Lui, Jésus, fût finalement et publiquement reconnu et acclamé comme le Christ, comme le Messie, comme le merveilleux Sauveur atten­du depuis des siècles, envoyé par Dieu, enfin arrivé et présent. Moment historique, moment solennel, moment mystérieux dont, entre tous, les enfants et les jeunes qui se trouvaient parmi cette foule débordante de joie saisirent mieux la signification rénova­trice et festive. Et comme ils ne savaient pas comment donner à cette manifestation imprévue la splendeur qu’elle méritait, de leur cœur à eux surtout jaillirent des acclamations bibliques et popu­laires : « Hosanna ! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, le roi d’Israël ! » (Jn 12, 13). Arrachant des branches aux palmiers et aux oliviers qui se trouvaient là — la scène se déroulait au Mont des Oliviers —, ils se mirent à les agiter joyeusement en criant : « Paix dans le ciel et gloire au plus haut des deux ! » (Lc 19, 38). Voilà ! Repensez bien à cette page d’Evangile. Les en­fants, les jeunes reconnaissent le Christ et, malgré le milieu dé­fiant et hostile des pharisiens et des scribes de la Jérusalem juive de cette époque (cf. Jn 12, 19), ils l’acclament, ils le glorifient. Vous aussi maintenant, dans cette célébration.

Second motif. Jeunes, vous le sentez. Nous voudrions que la foi et la joie de la jeunesse qui célébra le Seigneur Jésus, recon­nu comme le vrai Christ, centre de l’histoire et de l’espérance de ce peuple, soient aujourd’hui et soient pour toujours les vô­tres : foi et joie. Pour qu’il en soit ainsi, nous avons d’abord prié en silence personnellement; puis nous vous avons invités.

Nous nous en rendons compte : notre invitation est provocante, comme une invitation d’amour. L’invitation à cette cérémonie de fête veut entrer dans vos cœurs, avec une demande pressante: Jeunes de notre temps, voulez-vous reconnaître que Jésus est le Sauveur, qu’il est le Maître, qu’il est le Pasteur, le guide et l’ami de notre vie ? Que Lui et Lui seul connaît en profondeur notre être et notre destin (Jn 2, 25) ; que Lui et Lui seul peut faire surgir de notre conscience obscure notre vraie personnalité (cf. Jn 3, 7 ; 4, 29 etc.) ; que Lui et Lui seul permet avec une efficacité béatifiante d’ouvrir le dialogue transcendant avec le mystère religieux et d’adresser au Dieu infini et inaccessible les paroles pleines de confiance de fils envers « le Père qui est aux cieux » ; que Lui et Lui seul, disons-nous, sait traduire notre rapport religieux en rapport social authentique, autrement dit faire de l’amour envers Dieu le fondement incomparable et fécond de l’amour envers le prochain, c’est-à-dire envers les hommes ; et ceci d’autant plus que notre intérêt pour le bien d’autrui est gratuit et universel, et d’autant plus que les hommes, qui ont dé­sormais dans le Christ le nom de frères, sont dans le besoin, dans la souffrance, et ceci jusque dans l’hostilité.

Notre invitation à cette cérémonie caractéristique, au cœur de l’Année Sainte, se ramène à une question décisive : voulez-vous aussi, jeunes qui vivez en ce moment historiquement et spirituel­lement critique, comme ceux du jour des Rameaux à Jérusalem, reconnaître Jésus comme le Messie, le Christ Seigneur, centre et pivot de votre vie ? Voulez-vous le mettre vraiment au sommet de votre foi et de votre joie ? Il s’agit de sortir de cet état de doute, d’incertitude, d’ambiguïté, dans lequel se trouve et s’agite sou­vent une si grande partie de la jeunesse contemporaine. Il s’agit de dépasser la période de crise spirituelle, caractéristique de l’ado­lescence qui parvient à la jeunesse puis de la jeunesse à la matu­rité ; crise des idées, crise de foi, crise de la direction morale, crise de la sécurité par rapport à la signification et à la valeur de la vie. Tant de jeunes grandissent avec les yeux fermés, ou au moins myopes, en ce qui concerne la direction spirituelle et sociale de leur chemin vers l’avenir, la fraîcheur de leurs forces juvéniles et les stimulants de l’instinct vital impriment, oui, une énergie à leur libre mouvement une vivacité à leur comportement ; mais savent-ils où ils vont, où il vaut la peine d’engager leur propre existence ? L’inquiétude juvénile ne supplée-t-elle pas souvent à l’absence du style élégant et énergique d’une vie illuminée par un idéal conscient et supérieur ? Et ne découvrons-nous pas sou­vent au fond de l’âme des jeunes d’aujourd’hui une étrange tris­tesse qui dénote comme un vide intérieur ? Et que signifie l’en­chantement de quelque lueur spirituelle en tant de jeunes insatis­faits et comme déçus de tout ce que le monde moderne leur of­fre ? Un appel à l’intériorité de la conscience, à la prière, à la foi ?

Nous ne prolongeons pas ce diagnostic pour l’instant et nous accueillons la conclusion que cette heure bénie nous suggère. La conclusion c’est le Christ des Rameaux ; un Christ redécouvert ; un Christ acclamé. Un Christ auquel on croit humblement et fer­mement, non pas dans la pénombre perpétuelle et paresseuse du doute, mais dans la claire lumière de la doctrine que nous pro­pose l’Eglise, maîtresse de vérité. Un Christ rencontré dans l’a­dhésion joyeuse à sa parole et à sa présence mystérieuse dans l’Egli­se et dans les sacrements. Un Christ vécu dans la simple et lit­térale fidélité à son Evangile, exigeant jusqu’au sacrifice, seule source d’espérance inépuisable et de vraie béatitude. Un Christ à la fois voilé et transparent en chaque visage humain,, du col­lègue, du frère qui a besoin de justice, d’aide, d’amitié et d’amour. Un Christ vivant. Le « oui » de notre choix : le « oui » de notre existence.

Jeunes, sachez comprendre ainsi votre heure. Le monde con­temporain vous ouvre de nouveaux sentiers et demande des por­teurs de foi et de joie. Porteurs des rameaux que vous avez aujourd’hui dans les mains, symbole d’un printemps nouveau de grâce, de beauté, de poésie, de bonté et de paix. Ce n’est pas en vain : le Christ est pour vous ; le Christ est avec vous ! Aujour­d’hui et demain ; le Christ pour toujours.

 

 

 

27 mars

L’INSTITUTION DE L’EUCHARISTIE ET LE SACERDOCE MINISTÉRIEL

 

L’institution de l’Eucharistie et du Sacerdoce catholique, sous le signe du Mandatum novum de la charité réciproque de tous les fils de Dieu, a été célébrée par le Pape l’après-midi du Jeudi-Saint qui ouvre le triduum sacré de la Semaine Sainte destinée à évoquer, avec l’éloquence des plus belles pages de la liturgie, les faits saillants de la Passion de Nôtre-Seigneur. La force méditative de cette journée, parmi les plus sacrées de l’année parce que liée au sou­venir du plus généreux don d’amour dont l’hu­manité ait été témoin et objet, avait pénétré la foule innombrable qui garnissait la Basilique Saint-Pierre au moment où Paul VI s’apprêtait à présider l’extraordinaire concélébration in Coena Domini dans laquelle, depuis des siècles, est insérée l’évocation, plastique pourrions-nous dire, c’est-à-dire vivante, de l’humilité du Sei­gneur qui se penche affectueusement sur les Apôtres, leur imposant de se laisser laver les pieds par Lui-même sous peine d’être exclus du cercle de ses collaborateurs. Le privilège de re­présenter les Apôtres dans ce prodigieux ser­vice d’amour que le Pape a évoqué en répétant le geste du Christ a été accordé à douze enfants de 8 à 12 ans, résidant à la « Città dei Ragazzi » de Rome et provenant des cinq continents. Au cours de la concélébration à laquelle parti­cipaient huit Cardinaux, le Saint-Père a pro­noncé une homélie dont nous donnons ci-après la traduction :

 

Puisse l’heure présente faire revivre pour nous un grand sou­venir. Nous avons présent à l’esprit tout ce qui a été dit, tout ce qui a été accompli au cours de cette dernière Cène nocturne (Lc 22, 15) que le divin Maître lui-même a tant désirée à la veille de sa passion et de sa mort. Et lui-même aussi, Il a voulu que cette réunion soit si pleinement chargée de sens, si riche de souvenirs, si émouvante dans les mots et dans les sentiments, tellement féconde en actes et préceptes nouveaux que nous ne finirions jamais de les méditer, de les explorer. C’est une Cène testamentaire ; c’est une Cène infiniment affectueuse (Jn 13, 1) et infiniment triste (Jn 16, 6) et tout ensemble mystérieusement révélatrice de promesses divines, de visions suprêmes. La mort menace ; il y a des présages inouïs de trahison, d’abandon, d’immolation ; tout d’un coup la conversation s’arrête tandis que la parole de Jésus jaillit, continue, neuve, extrêmement douce, ten­due vers la suprême confidence, comme balançant entre la vie et la mort. Le caractère pascal de cette Cène s’intensifie et se développe ; l’ancienne alliance, alliance séculaire qui s’y reflétait, se transforme et devient la nouvelle alliance ; la valeur sacrifi­cielle, libératrice et salvifique de l’agneau immolé qui donne ali­ment et symbole au repas rituel, s’explique et se concentre dans une nouvelle victime, dans un nouveau repas ; Jésus déclare qu’ici, à la table, il est lui-même, son Corps et son Sang, l’objet et le sujet du sacrifice, prévu, signifié, offert pour être, en continuité d’intention et d’action, accompli, consumé ; rendu nourriture pour tous ceux qui auraient aptitude à la vie éternelle et faim d’elle. Et voilà que jaillit de cette Cène d’adieu, de souffrance et d’amour, le sacrifice eucharistique ; nous le savons et nous en demeurons éblouis; et voici une dernière surprise, celle qui pour nous, ce soir, forme le point focal de notre inclination et de notre piété ; qui aurait jamais pu supposer une parole semblable — parole qui ré­sume et perpétue — : le Maître, promis à la mort, déclare qu’il est, lui, le véritable, l’unique agneau pascal et il ajoute : « Fai­tes ceci en mémoire de moi » (1 Co 11, 24).

Frères et Fils, nous sommes en train d’accomplir cette parole du Seigneur. Et lorsque nous célébrons la Messe, que nous renou­velons le sacrifice eucharistique, nous répétons toujours cette pa­role qui, à l’institution du sacrement de la présence immolée du Christ, c’est-à-dire de l’Eucharistie, associe un autre sacrement, celui du sacerdoce ministériel moyennant lequel la « Commémo­ration » de la dernière Cène et du sacrifice de la croix n’est pas un simple acte de religieux souvenir (comme le voudraient cer­tains dissidents) mais une mystérieuse, effective, réelle anamnésie de ce que Jésus a accompli au cours de la Cène et au Calvaire : la reproduction fidèle de son sacrifice unique, grâce à un mystérieux dépassement du temps et de l’espace et par une coïn­cidence prodigieuse et répétée de notre Messe avec la présence et l’action du divin Agneau eucharistique qui règne glorieusement à la droite du Père mais qui, pour nous, dans l’histoire présen­te, reste pour ainsi dire photographié c’est-à-dire représenté dans son action sacrificielle et rédemptrice.

Mystère de la Foi ! ceci aussi nous le savons et nous continuons toujours à adorer et à contempler, animés d’une ferveur inextin­guible : nous en réanimerons le foyer au cours de la fête du « Corpus Domini », la Fête-Dieu.

Mais en ce moment nous y sommes engagés par cette décou­verte, car c’est toujours sous cet aspect que nous considérons le Sacerdoce catholique, le pouvoir conféré à un ministère humain de renouveler, de perpétuer, de propager le mystère eucharistique.

Disons tout de suite deux choses : d’abord, à l’offrande eucha­ristique, participe activement tout le Peuple de Dieu, croyant et fidèle, revêtu comme il est d’un Sacerdoce royal ainsi que l’écri­vait l’Apôtre Pierre (1, 5 et 9), et que le récent Concile l’a ré­pété avec bonheur (Lumen Gentium, n. 10). En tant que tel, il est particulièrement invité aujourd’hui, Jeudi-Saint, à se réjouir, à rendre grâce pour l’institution de l’Eucharistie, à en exalter les infinis trésors divins d’amour et de sagesse, et à y participer personnellement en réponse aux intentions de diffusion et de multi­plication du Christ ; avec Lui, l’Eglise a voulu caractériser ce su­blime mystère du Pain Eucharistique rendu disponible pour tous et chacun. En deuxième lieu, nous voudrions rappeler que la dis­tinction entre le Sacerdoce ministériel et le Sacerdoce universel n’est pas fondée sur un privilège aboutissant à une séparation du Prêtre et du Fidèle, mais sur un ministère, sur un service que le premier doit rendre au second ; c’est là, certes, un caractère tout à fait particulier de celui qui est élu à la fonction de minis­tre sacerdotal du Peuple de Dieu, mais un caractère intention­nellement social, disons mieux, qualifié par la charité, dispensa­teur amoureux des mystères de Dieu (cf. 1 Co 4, 1 ; 2 Co 5, 4 ; voir M. de la taille, Mysterium Fidei, p. 237 et ss.).

Mais ce que, pleinement conscients du caractère sacré de ce moment, nous croyons devoir réaffirmer, c’est le mystère de notre Sacerdoce catholique, tout proche du mystère eucharistique qui le compénétre et se confond avec lui; et inonde spontanément notre cœur la joie ineffable de la communion profonde qui nous unit aujourd’hui à tous nos Confrères dans le Sacerdoce. Qui pourrait plus que nous, vénérés prêtres, dire avec une authenti­que et mystique réalité : « Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi » ? (Ga 2, 20). Quelle plus grande preuve d’amour pouvait nous donner Jésus Christ, qu’en nous appelant, tous et chacun, ses amis (Jn 15, 15) et en transférant en chacun de nous le prodigieux pouvoir de consacrer l’Eucharistie ? (cf. Denz.-Sch. 1764-957). Pouvait-il nous donner une plus grande preuve de confiance ? Et comment pourrions-nous remettre en question notre élection à un si grand ministère, quand nous nous rappelons que notre choix est dû à Son initiative, (cf. Jn 15, 16), à Sa rencontre avec notre réponse personnelle, libre et amou­reuse ? Ne devrions-nous pas faire nôtre la simple mais merveil­leuse réponse — qu’on nous a répétée récemment — d’un bon prêtre, heurté, comme tant d’autres aujourd’hui, par les anxiétés et les doutes de la contestation qui caractérise notre temps : « Je suis heureux ».

Oui, vénérés Frères, et vous tous aussi, bien-aimés Fils ; nous devons aujourd’hui remercier le Seigneur d’avoir institué ce divin et mystérieux Sacrement, l’Eucharistie ; et nous devons tous dire pour sa gloire et pour notre réconfort : nous sommes heureux qu’à côté de l’Eucharistie et pour la rendre actuelle, pour la multiplier et pour la répandre, vous avez, Seigneur, dans votre Eglise, com­muniqué à quelques élus et responsables, votre saint et merveil­leux ministère sacerdotal.

Que ceci soit notre expression spirituelle pour ce Jeudi-Saint.

 

 

 

28 mars

CHEMIN DE CROIX AU COLISÉE

 

L’émouvante cérémonie du Chemin de la Croix, cette puissante évocation de la passion et de la mort de Jésus conçue en 1750 par le mis­sionnaire franciscain Saint Léonard de Port Maurice, s’est déroulée le Vendredi-Saint, com­me chaque année, dans le cadre historique et sacré du Cotisée de Rome. Le Saint-Père y a pris une part active, portant la Croix tout au long des cinq dernières stations, cinq moments des dernières heures de la vie terrestre de Jésus. Puis à la fin de la Célébration, Paul VI a pro­noncé le discours suivant :

 

Et maintenant, à la dernière station du Chemin de Croix, com­me les Femmes fidèles de l’Evangile (cf. Mt 27, 55-56 ; 61), nous devrions nous arrêter et méditer ; et après avoir observé de l’extérieur, peut-être avec les yeux pleins de larmes et le cœur rempli d’horreur et d’épouvanté, la tragique et cruelle histoire du condamné à la croix, nous devrions y repenser en nous recueillant à l’intérieur de nous-mêmes, avec les questions habituelles, doulou­reuses, qui viennent à l’esprit devant la mort, devant une Person­ne bonne et chère, victime de la cause qu’elle a soutenue et de la cruauté des autres.

Autrement dit, nous devrions nous interroger nous-mêmes sur le sens du Chemin de Croix.

Il ne nous sera pas possible d’obtenir une réponse de notre seule réflexion, toujours un peu perdue dans une semblable re­cherche ; mais sous l’éclairage de la foi, le cadre posthume du Chemin de Croix se remplit d’une lumière très instructive et émou­vante, même s’il s’agit d’une lumière plus forte que notre oeil, la lumière du mystère de la croix (cf. 1 Co 1, 18).

Le sens du Chemin de Croix. Qui était le Crucifié ? Nous som­mes, hélas, habitués aux malheurs humains, répandus à travers l’histoire et à tous les coins du monde ; les monuments funéraires, dédiés aux grands, aux héros, aux personnalités de choix, n’éga­lent pas celui du sépulcre vide du Christ. Qui était le Crucifié ? Il était, par excellence, le Fils de l’homme, il était, éminemment, le Fils de Dieu fait homme ! Le centurion lui-même l’a reconnu, lui qui présida à l’exécution du supplice : « Vraiment celui-ci était Fils de Dieu ». Première pensée qui nous donne le vertige, qui pro­voque l’extase chez les Saints contemplant la Croix.

Mais d’autres demandes nous pressent. Qu’est-ce donc que la mort du Christ a de spécial, d’unique, d’universel ? Elle était et elle est une mort qui mérite le qualificatif le plus élevé qu’une mort puisse mériter, à savoir un sacrifice ; bien plus, le vrai sacrifice capable de sauver le monde. Oui, c’est là un chapitre inépuisable de la théologie et de l’anthropologie. Par conséquent, cela vaut aussi pour nous, aussi pour moi ? Oui, chacun peut dire : pour moi aussi. Donc un sacrifice humano-divin intentionnel, voulu, prévu, libre­ment consommé ; un sacrifice d’amour ? Oui, un sacrifice d’amour; d’amour sans frontière, sans limite. Vraiment pour moi, vraiment pour nous ? Oui. Et alors surgit ici un sentiment de reconnaissance, de sympathie, d’expérience, qui sera l’âme, désormais, de ma reli­gion chrétienne, un sentiment d’amour pour le Christ ! Oui, Frères, souvenez-vous en ! Souvenons-nous en à l’occasion de l’une de ces circonstances, malheureusement communes et inévitables de notre vie temporelle : quand la souffrance nous éprouve et nous consu­me ; elle peut être associée à la souffrance de la Croix, et en acqué­rir la valeur; ne maudissons plus la douleur, ne la privons pas de la valeur morale et spirituelle qu’elle peut revêtir dans la mesure où elle est unie à celle du Christ.

Et encore ? Sur le chemin de la croix du Christ nous apprenons à connaître, à vénérer, à soigner, à servir la souffrance, quelle qu’elle soit, des hommes qui sont tous désormais nos frères. Le Chemin de Croix est une école de compassion, sentiment fonda­mental d’humanité et de solidarité, que certains rêves démesurés d’égoïsme ou d’orgueil voulaient bannir du cœur humain devenu dur comme le fer. Ce n’est pas ainsi que se présente le cœur chrétien qui, au rythme de celui du Christ, apprend à battre en harmonie avec celui qui est dans le besoin, dans la douleur, dans le malheur.

Sur un tel sentiment éprouvé en souvenir, de tous ceux qui, encore aujourd’hui, souffrent des conflits de guerre, des conflits politiques et civils, et de tous ceux pour qui le malheur et la ma­ladie rendent la vie amère, se termine ce chemin de Croix, qui devra se poursuivre dans l’espérance de notre rédemption et dans l’exer­cice de la charité pour les autres.

 

 

 

29 mars

PAUL VI BAPTISE 21 CATÉCHUMÈNES

 

Samedi soir, une foule innombrable de pèlerins s’étaient rassemblée à Saint-Pierre au Vatican pour vivre avec Paul VI la liturgie suggestive et émouvante de la Vigile Pascale, et assister au Baptême par le Pape lui-même de 21 catéchu­mènes originaires de tous les continents. Après la Liturgie de la parole, le Saint-Père a prononcé l’homélie suivante :

 

Frères très chers,

 

En cet instant extraordinaire, devant ce rite sacramentel, unique, solennel, définitif, nous nous demandons tous encore une fois : qu’est-ce que le baptême ? Que signifie-t-il ?

Vous savez tout. Toute chose vous a été enseignée et expliquée. Mais le sacrement du baptême est une réalité, c’est un mystère tel­lement grand, tellement important, tellement profond, que nous devrons toujours, et spécialement en ce jour béni, interroger notre conscience : qu’est-ce que le baptême à notre esprit.

Saurez-vous toujours vous rappeler ce qui se réalise maintenant, cette nouveauté, ce mystère ?

Pour le moment, pensons à ceci : y a-t-il, tout au long de votre vie, un instant plus important, plus décisif que celui-ci ? Non : il est unique !

Et y a-t-il, dans les événements de votre vie, un fait plus beau, plus heureux que celui-ci ? Non : c’est le fait le plus merveil­leux de votre existence ! A quoi nous servirait d’être nés à la vie naturelle, enseigne Saint Ambroise, si nous n’avions eu la chance de renaître, par le baptême, à la vie surnaturelle ?

De nombreux enseignements vous ont été donnés au sujet de cet événement : la foi, la grâce, la renaissance à une vie pure et innocente, l’Eglise, la prière nouvelle... Comment résumer tout cela en un seul mot, en une seule formule ? Eh bien ! vous vous souviendrez de tout cela grâce à une expression qui récapitule tout l’essentiel : vous êtes devenus chrétiens ! C’est Saint Paul qui nous répète son expression favorite : avec le Christ. Avec le Christ, vous avez été ensevelis, par le baptême ; avec le Christ, vous êtes ressuscites (Rm 6, 4 ; Col 2, 12) ; votre vie est associée à la sienne (Ga 3, 27), et alors vous ne formez plus avec Lui qu’une seule chose, qu’un seul corps, le Corps mystique du Christ, qui s’appelle l’Eglise (1 Co 12, 12 ss.).

Chers Fils, chers Frères, s’il en est ainsi, voici qu’une nou­velle forme de vie est inaugurée, une nouvelle façon de penser, selon la foi ; une nouvelle vision du temps, des choses, de la dou­leur et de la mort, selon l’espérance ; un nouveau rapport avec les autres hommes, la charité ! Oh Fils très chers ! Oh Frères dans le Christ, notre chemin, notre vérité et notre vie ! Une obligation im­portante ressort de ce fait, de cet instant ; oui, une grande obligation, qui est pourtant douce et facile : celle d’être fidèles ; celle qui s’im­posera toujours à notre conscience et que nous vous résumons par ces simples paroles dont il faudra sans cesse, sans cesse se sou­venir, qu’il s’agisse de vous, de nous, de tous ceux qui ont eu l’immense bonheur de recevoir le baptême : chrétien ! sois chrétien !

 

 

 

30 mars

MESSAGE PASCAL DE PAUL VI

 

Dimanche matin, Fête de Pâques, lorsque Paul VI parut sur le parvis de la Basilique Vaticane, la place Saint-Pierre offrait un spec­tacle jamais connu. Près de 300.000 pèlerins de l’Année Sainte se pressaient sur l’immense terre-plain, une foule haut en couleurs, ve­nue de tous les horizons du monde, joyeuse et recueillie tout en même temps. Le Saint-Père a célébré la messe à l’autel dressé sur le parvis de la Basilique. Au mo­ment de l’Offertoire, les jeunes gens et jeunes filles qui ont participé a la « Marche de la Paix » d’Assise à Rome lui ont offert un grand rameau d’olivier.

Après la cérémonie Paul VI s’est rendu à la Loggia des Bénédictions d’où il a lancé son Message Pascal. Puis il a donné la Bénédic­tion « Urbi et Orbi ». Pour terminer il a sou­haité de bonnes Pâques aux fidèles, s’expri­mant successivement en 12 langues différentes parmi lesquelles le russe, le vietnamien et le chinois. Voici le texte du Message Pascal :

 

Pâques ! C’est Pâques, Frères ! Bonne Pâques à vous tous ! Et vive la Pâque de Jésus-Christ ! Alléluia ! Il est vraiment, réel­lement ressuscité, alléluia ! Et cela, non seulement dans l’opinion puis dans la persuasion subjective de la première communauté qui est issue de Lui ; mais Il est ressuscité personnellement, histori­quement ; c’est toujours Lui, le Jésus de l’Evangile, dans un mode de vie radicalement nouveau, qui conserve mais dépasse l’état de l’existence humaine d’ici-bas, en le sublimant dans la plénitude, la gloire, la force, le caractère spirituel (cf. 1 Co 15, 42 ss.). Il est ressuscité ! A lui adressons l’hommage de notre foi et de notre joie ! Alléluia !

Laissons la lumière, la puissance d’un tel mystère envahir notre humanité, comme, cette nuit, l’hymne plein de joie de l’Exultet nous en a donné l’annonce et nous l’a presque fait expérimenter. Car la résurrection du Christ n’est pas seulement son triomphe per­sonnel, mais elle est également le principe de notre salut et donc de notre propre résurrection. Elle l’est dès maintenant, car elle nous libère de la cause première et fatale de notre mort ; cette cause, c’est le péché, qui nous sépare de l’unique et véritable source de la vie : Dieu (cf. Rm 4, 25 ; 6, 11). Elle l’est comme gage de notre future résurrection corporelle — car nous sommes sauvés dans l’espérance qui ne déçoit pas (Rm 8, 24) — et cela au dernier jour, pour la vie qui ne connaît pas de fin (Jn 6, 49 ss.). Elle l’est aussi comme modèle et force du continuel renouveau moral, spirituel, social de la vie présente, qui fait actuellement l’objet de notre intérêt immédiat.

Peu importe, Frères, si l’expérience de la faiblesse des forces humaines déçoit chaque jour l’espérance fragile que nous mettons dans un ordre stable de la société ; peu importe aussi si le progrès engendré par le développement moderne et par la culture qui se rend maîtresse des secrets utiles de la nature semble procurer à l’homme, non pas la plénitude, non pas la sécurité de la vie, mais plutôt le tourment venant d’aspirations non satisfaites. Peu im­porte, puisqu’une source de vie nouvelle, originale, inépuisable, a été insérée dans le monde par le Christ ressuscité : Il agit pour tous ceux qui écoutent sa parole, qui reçoivent son Esprit et qui composent son Corps mystique, dans le monde et tout au long de l’histoire.

Peu-être la croix, avec laquelle Jésus, de nouveau vivant, est fidèlement et symboliquement représenté, rend-elle les hommes hé­sitants, orientés qu’ils sont vers l’élimination de l’effort et du de­voir, et empêche-t-elle l’adhésion de beaucoup. Ce n’est pas le cas cependant des jeunes qui ont l’intuition de la vérité et qui sont avi­des d’une intériorité joyeuse et sincère. Oui, à celui qui l’accueille, le Seigneur dévoile le secret de sa croix ; elle est liberté, elle est force, elle est, certes, sacrifice, mais pour la grandeur morale de l’homme et pour que l’égoïsme stérile et mortel soit vaincu par l’amour qui ne meurt pas (cf. 1 Co 13, 8).

Nous souhaitons que le Christ ressuscité soit compris et suivi de la sorte. Et ainsi seront stimulés ceux qui travaillent au renou­veau de l’humanité, ainsi seront réconfortés les pauvres et tous ceux qui souffrent, si nombreux encore aujourd’hui, ainsi seront remplis d’espérance les humbles et ceux qui prient, et cela dans toute l’Eglise, dans toute l’humanité.

Tel est notre vœu, tel est le sens de notre Bénédiction pascale en cette année de grâce et de renouveau.

Sainte et joyeuse fête de Pâques !

 

 

 

13 avril

MESSAGE JUBILAIRE POUR LES ÉPOUX

 

Le dimanche 13 avril dernier le Saint-Père a célébré en la Basilique Saint-Pierre une Mes­se Jubilaire pour les Epoux, au cours de la­quelle il a donné lui-même la Bénédiction nup­tiale à 13 jeunes couples. Après l’Evangile, le Saint-Père a prononcé une homélie dont voici notre traduction :

 

En ce moment, deux faits suscitent dans notre cœur des senti­ments profonds et suaves. D’abord : la douce et forte im­pression que nous a laissée la merveilleuse page de l’Evangile de Saint Luc que nous venons d’entendre ; nous sentons encore « le cœur nous brûler dans la poitrine » comme au moment où nous écoutions les paroles inspirées de l’Ecriture, les propres paroles de Jésus qui, annoncées par l’Eglise, résonnent encore aujourd’hui bien haut dans le monde. Ensuite : l’occasion qui nous a conduit ici : la bénédiction à quelques couples d’époux ; dans cette Basi­lique de Saint-Pierre, près de l’autel de la Confession, dans la floraison spirituelle du temps pascal de l’Année Sainte, ils vont aujourd’hui s’unir en mariage, ou mieux, ils célébreront eux-mêmes leur mariage, étant constitués par le Christ ministres du « grand sacrement » (Ep 5, 32), en vertu de la fonction sacerdotale (cf. Lumen Gentium, 34) que le baptême confère au Peuple de Dieu. Deux moments, deux aspects, deux éléments successifs de notre rencontre actuelle ; trop riches et inépuisables pour nous permet­tre, en ce bref entretien familier, de nous pencher sur eux de ma­nière satisfaisante ; ils méritent toutefois une pause sereine de réflexion en commun.

 

1. La scène d’Emmaüs, avant tout. Elle est trop connue pour ne pas réveiller dans notre cœur, à sa seule évocation, des images et des souvenirs désormais familiers dont l’art chrétien de tous les temps a fait l’objet favori de ses admirables, de ses anxieuses et lumineuses recherches. N’avons-nous pas l’impression que le doute des deux disciples a été parfois le nôtre ? Notre foi n’a-t-elle pas été trop limitée, trop faible, trop terre-à-terre, comme celle de ces hommes méfiants qui attendaient « la libération d’Israël » (Lc 24, 21) dans une perspective uniquement terrestre, sans com­prendre que le Christ « devait supporter ces souffrances pour en­trer dans sa gloire » (ib. 24, 36) ? C’est nous, ces disciples d’Emmaüs ! Et il suffit que nous ayons des oreilles pour écouter, un cœur pour suivre la Parole du Christ, et le voilà qui nous rejoint ; il nous accompagne, il se fait notre ami, notre compagnon le long de la route, notre commensal à la table de la charité fraternelle et à la communion eucharistique ; il suffit que nous ayons une étincelle d’amour pour que nos yeux s’ouvrent et reconnaissent sa présence (cf. 24, 31), pour que notre cœur s’embrase. « Ce feu, dit Saint Ambroise, commentant les paroles des disciples d’Emmaüs — ce feu illumine les replis les plus secrets du cœur » (Exp. Ev. sec. Luc. VII, 132).

Frères ! que la foi et l’amour vous fassent reconnaître et suivre le Christ, toujours ! C’est la première réflexion, évidente mais tel­lement importante, à laquelle nous invite l’Evangile.

 

2. Le Christ nous accompagne sur les chemins de la vie : quelle pensée meilleure pourrions-nous vous léguer, chers Epoux, comme vivres et nourriture et soutien tout au long du voyage que vous allez bientôt entreprendre ensemble ? Vous représentez symboliquement devant nos yeux, comme devant toute l’Eglise, l’innombrable phalange des couples qui comme vous ce matin, ont fondé, avec la Bénédiction de Dieu, leur Eglise domestique comme le Concile a appelé la famille (Lumen Gentium, 11). A vous, à tous les jeunes couples, à toutes les familles chrétiennes : à tous ceux qui, dans leur amour élevé et transfiguré par la vertu du sacrement, sont dans le monde la présence et le symbole de l’amour réciproque du Christ et de l’Eglise (cf. Ep 5, 21-33), nous répétons aujourd’hui : Ne craignez pas, le Christ est avec vous ! Il est à vos côtés pour transfigurer votre amour, pour enri­chir ses valeurs déjà si grandes et nobles avec celles tellement plus merveilleuses de sa grâce ; il est près de vous pour rendre ferme, stable, indissoluble le lien qui vous unit dans le réciproque aban­don de l’un à l’autre, pour toute la vie ; il est près de vous pour vous soutenir au milieu des contradictions, des épreuves, des crises qui ne peuvent manquer dans la condition humaine. Celles-ci ne sont pas, comme le voudrait certaine funeste mentalité théo­rique et pratique, insurmontables, fatales, destructives de l’amour qui est aussi fort que la mort (Ct 8, 6), qui persiste et survit dans son admirable faculté de se recréer, intact et immaculé. Le Christ est à vos côtés pour vous rendre conscients de votre dignité de collaborateurs du Dieu Créateur dans la transmission du don inestimable de la vie; de collaborateurs de la Divine Providence, dont vous êtes devant vos fils les représentants vivants, dans la tendresse, les soins, la sollicitude dont vous saurez les entourer, avec ces élans des pères et des mères. Oui, frères, vraiment « ce sacrement est grand ; je veux dire qu’il s’applique au Christ et à l’Eglise » (Ep 5, 32). Le Concile Vatican II l’a également bien souligné lorsqu’il a dit : « De même, en effet, que Dieu prit autre­fois l’initiative d’une alliance d’amour et de fidélité avec son peu­ple, ainsi, maintenant, le Sauveur des hommes, Epoux de l’Eglise, vient à la rencontre des époux chrétiens par le sacrement de ma­riage. Il continue de demeurer avec eux pour que les époux, par leur don mutuel, puissent s’aimer dans une fidélité perpétuelle, comme Lui-même a aimé l’Eglise et s’est livré pour elle (...) et pour les aider et les affermir dans leur mission sublime de père et de mère » (Gaudium et Spes, 48).

Voilà, frères, voilà votre programme; voilà votre ambition : avec Jésus, marchant avec vous sur les chemins harassants et imprévus de la vie ; avec Jésus assis à la table de votre pain quotidien, dure­ment mais sereinement gagné, vous pouvez faire de votre existence à deux une lumière, une mission, une bénédiction : Ce sera notre prière pour vous et pour tous les époux chrétiens durant cette messe ; c’est le vœu que nous formons de toute notre affection paternelle.

 

 

 

19 avril

RESPONSABILITÉ, PRÉPARATION ET COMPÉTENCE POUR LA BONNE UTILISATION DES MASS-MEDIA

 

Le 11 mai prochain sera célébrée la Journée Mondiale des Communications Sociales dont le thème est, cette année-ci, « La Réconciliation ». Voici le texte du Message du Saint-Père pour la « Journée » :

 

Chers Fils de l’Eglise,

et vous tous,

Hommes de bonne volonté,

 

C’est l’Année Sainte qui fournit le thème de notre Message pour la Journée mondiale des Communications sociales : la réconciliation. Oui, la presse, la radio, la télévision et le cinéma doivent servir la réconciliation entre les hommes sur la terre, ser­vir la pleine réconciliation des chrétiens dans une unité toujours plus visible et plus solide, servir la réconciliation et l’élévation vers Dieu.

Cette Journée annuelle est un moment privilégié de prière, de méditation et de réflexion sur une réalité qui comporte une di­mension spirituelle authentique d’intérêt vital pour tous : l’influence positive des mass média sur la vie individuelle ou sociale, et en même temps leur ambiguïté et le danger de manipulation auquel ils sont exposés. Ils peuvent en effet protéger et stimuler les efforts qui contribuent vraiment à libérer l’homme et à l’orien­ter vers la réalisation de ses aspirations les plus profondes ; ils peuvent également être asservis à la mode et à la curiosité super­ficielle et même soutenir des desseins d’exploitation ou de discrimination.

Dans notre Message du 25 mars 1971, nous avions déjà mis en lumière le service de l’unité des hommes. Cette année, nous insistons sur la première condition qui permet, au niveau des com­munications sociales, de favoriser un climat de réconciliation: le respect de l’objectivité des faits et de l’authenticité de l’échelle des valeurs auxquelles ils sont référés. Là-dessus, nous tenons à redire notre estime et nos encouragements à tous les artisans des mass média qui s’efforcent de faire connaître le vrai et de donner au bien la place qu’il mérite. Mais nous ne pouvons pas nous em­pêcher non plus d’exprimer nos préoccupations relativement à certaines situations ou à certains périls.

L’objectivité de l’information est une visée essentielle ; elle cor­respond au droit de chacun de développer intégralement sa person­nalité, selon la vérité, et de pouvoir exercer ses responsabilités so­ciales en connaissance de cause. Elle .suppose d’abord qu’on rap­porte honnêtement les faits ; on peut utilement enrichir cet exposé d’une certaine « interprétation » : celle-ci se justifie dans la mesure où elle fait mieux apparaître la nature des faits, la dimension réelle qu’ils prennent dans tout un contexte et leur référence aux valeurs humaines. Nous ne saurions par contre approuver certains procédés qui prétendent être « neutres » et « indépendants », alors que concrètement ils s’avèrent des manipulations habiles, comme par exemple : la mise en relief unilatérale des dépravations hu­maines ; la pression sur l’opinion publique pour susciter des aspi­rations insatiables, décevantes et d’ailleurs impossibles à réaliser, par exemple consommer toujours davantage des choses superflues ; la présentation des modèles de comportement illusoires ou immo­raux ; le fait de taire, de sélectionner, ou de déformer les événe­ments les plus importants selon un plan idéologique qui ne res­pecte pas la liberté de l’homme et viole le droit à l’information ; la façon de soulever des problèmes et d’imposer des doutes met­tant en crise des certitudes éthiques indiscutables ; le fait de considérer comme art ce qui est permissif, et comme répression les impératifs humains qui correspondent légitimement à la façon de vivre en société ; le fait d’appeler justice ce qui est violence, ven­geance, représailles...

Pour servir vraiment la réconciliation, l’objectivité dans le choix et la présentation des faits requiert un sens profond des responsabilités, une préparation et une compétence adéquates et un véritable renouveau des attitudes regrettables adoptées trop souvent par des sources d’information, des professionnels des com­munications sociales et un public de lecteurs, de spectateurs et d’auditeurs qui s’en rendent complices.

On y parviendra d’autant mieux qu’on assurera concrète­ment dans tous les pays une pluralité raisonnable de voies d’information. Au lieu d’obliquer pour ainsi dire les usages à s’en tenir à leurs nouvelles et à leurs interprétations, ces différents organes doivent alors consentir un dialogue ouvert et une confrontation loyale permettant aux personnes les plus valables et aux idées les plus nobles de s’exprimer librement. Autrement, parfois on en arrive à une sorte de « tyrannie » ou à un « terrorisme culturel », diffus et quasi anonyme, qui peut même, paradoxalement, trouver un accueil favorable sous le prétexte que ce monopole sert la promotion personnelle et sociale, même s’il viole les convictions religieuses, éthiques et civiques.

En exprimant de telles préoccupations nous voulons contribuer positivement à ce que les communications sociales jouent le rôle bienfaisant dont elles sont capables, en favorisant la réconcilia­tion humaine et chrétienne. Et nous invitons tous les fils de l’Eglise à travailler à ce renouveau. En fait, nous souhaitons que les artisans des mass média se sentent eux-mêmes appelés à défendre et à ac­croître leur liberté d’expression, nous entendons la liberté fondée sur la vérité, sur l’amour des frères et de Dieu. Nous n’ignorons certes pas les difficultés qu’ils rencontrent et le courage qui leur est demandé, en particulier quand il s’agit de « satisfaire » un public de lecteurs, d’auditeurs et de spectateurs qui semble peu se soucier de rechercher cette vérité et cet amour. Puissent-ils songer alors aux graves responsabilités qui leur incombent, à cause de l’im­pact certainement profond qu’ils exercent sur l’information et, partant, sur les structures de pensée et l’orientation même de la vie !

Notre appel s’adresse, plus pressant encore, à ceux qui dispo­sent d’un pouvoir politique, social ou économique auprès de ces agents des communications sociales : qu’ils favorisent eux aussi le progrès d’une saine liberté d’information et d’expression. Quand la vérité est étouffée par des intérêts économiques injustes, par la violence de groupes qui entendent faire œuvre de subversion dans la vie civile ou par la force organisée en système, c’est l’homme qui est blessé : ses justes aspirations ne peuvent plus être enten­dues, encore moins satisfaites. A l’inverse, la liberté revendiquée ne saurait être affranchie d’une norme morale, intrinsèque, qui trouve protection dans des dispositions légales ? elle demeure tou­jours en effet corrélative aux droits d’autrui et aux impératifs de la vie en société, au devoir par conséquent de respecter la réputation des personnes honnêtes, l’honneur des fonctions de respon­sabilité au service du bien commun, la décence des mœurs publi­ques. Il est évident par exemple que la publicité qui étale les dépravations humaines ou excite les instincts immoraux déshonore la presse, corrompt l’éducation du sens moral, notamment chez les jeunes, et ne saurait prétendre être couverte par le droit à l’infor­mation, auprès de l’autorité civile.

L’Eglise, en ce domaine comme en d’autres, ne revendique pas de privilèges, encore moins de monopoles. Elle réaffirme simple­ment le droit et le devoir de tous les hommes de répondre à l’ap­pel de Dieu et le droit de ses fils d’accéder à l’utilisation de ces instruments de communication, dans le respect des droits légiti­mes d’autrui. Toute personne, tout groupe social n’aspire-t-il pas à être présenté selon la réalité de son être propre ? L’Eglise a droit elle aussi à ce que l’opinion publique connaisse sa véritable image, sa doctrine, ses aspirations, sa vie.

En rappelant ces exigences, nous espérons faciliter la réconcilia­tion entre les hommes, qui ne peut avoir lieu que dans un climat de respect, d’écoute fraternelle, de recherche de vérité, de volonté de collaboration. Nous sommes sûr que cet appel trouvera un écho chez beaucoup d’hommes de bonne volonté, fatigués d’un conditionnement qui asservit et finit par aggraver les tensions déjà pesantes. Mais à nos Frères et Fils dans la foi, nous ajou­tons : travaillez de toutes vos forces à la réconciliation à l’intérieur de l’Eglise, comme notre Exhortation Apostolique du 8 décembre dernier vous y conviait. Que les moyens de communication sociale, loin de durcir les oppositions entre chrétiens, d’accentuer les polarisations, de donner force aux groupes de pression, de nourrir la partialité, œuvrent à la compréhension, au respect, à l’accep­tation des autres dans l’amour et le pardon, à l’édification du Corps unique du Christ dans la vérité et la charité ! Il n’y a pas de véritable christianisme en dehors de là.

Tel est le renouveau fondamental que nous implorons de Dieu en cette Année Sainte, pour les méritants promoteurs et pour les bénéficiaires des communications sociales : que grâce à celles-ci, la réconciliation véritable progresse entre les groupes sociaux, entre les nations, entre ceux qui croient en Dieu, et spécialement entre les disciples du Christ. Et que tous ceux qui s’y emploient soient bénis par le Dieu de paix !

 

 

 

20 avril

LA VIE CHRÉTIENNE EST LA RÉPONSE À UN APPEL

 

Le 20 avril dernier Journée Mondiale des Vo­cations, le Saint-Père a présidé, en la Basilique Saint-Pierre une concélébration solennelle au cours de laquelle il a prononcé une homélie dont voici notre traduction.

 

Vénérables Frères,

très chers Fils,

 

Journée des vocations ! On en a tant parlé, mais l’importance du sujet et son caractère complexe exigent qu’on en parle en­core, qu’on en parle toujours. Et l’Eglise, aujourd’hui, parle de ce thème d’une voix si haute et prophétique qu’il ne suffit pas simplement de l’écouter : il faut la comprendre. Voilà donc venu pour nous le moment où nous devons en saisir profondément le sens pour que sa signification trouve un écho dans notre cœur, pénètre au plus intime de notre propre conscience et se lie à notre expérience historique présente. Nous allons maintenant examiner tout cela de manière assez brève (cf. Seminarium, 1, 1967).

La vocation, que signifie-t-elle, sinon un appel ? Annonce, dia­logue par conséquent, début de conversation, invitation à la cohé­rence, provocation à une communion, à un amour.

Un appel : mais qui appelle ?

Frères et Fils! Tâchons de comprendre. La vie, notre vie même est vocation. L’essence même de notre être, raisonnable et libre, est vocation. L’ancien catéchisme n’a rien perdu de sa sagesse phi­losophique et théologique : nous avons reçu le don de l’existence pour connaître et aimer Dieu ; oui, ce Dieu qui a voulu susciter devant Lui-même l’homo sapiens : un être voué à la recherche, à l’écoute des voix de l’être, du cosmos, de la science. A cette recher­che, à cette écoute, nous pouvons appliquer une phrase de Saint Paul : nihil sine voce. Il n’y a rien sans voix. Tout parle pour celui qui sait écouter. Les secrets de la nature peuvent être des confidences de Dieu pour celui qui sait les découvrir. C’est une première forme de vocation, la vocation à la science qui mériterait pour elle-même un grand discours : elle existe toujours et trouve l’homme subjugué par son merveilleux, son magique enchantement. Hier, précisément, nous en avons honoré l’éternelle, féconde, inépuisable valeur au cours de la rencontre avec les membres de notre Académie Ponti­ficale des Sciences. Mais la vocation scientifique, lorsqu’elle est fidèle à ses aspirations transcendantes, arrive au seuil de la religion et y dépose son humble et solennel cantique : « les cieux racontent la gloire de Dieu, et le firmament annonce les oeuvres de ses mains » (Ps 18, 1: cf. Pr 22, 11 et ss. ; etc.). Liturgie splendide, dé­bordant elle aussi de mystère, de lumière, qui ne s’oppose certes pas à celle de la foi, mais s’y mesure et en quelque sorte la reflète (cf. Mt 6, 28, 30). Les plus grands savants qui cultivent cette vo­cation naturelle l’ont compris : la récente commémoration de Copernic — qui enseignait jadis à la « Sapienza » de Roma — a remis en lumière cette harmonie, non seulement possible mais toujours souhaitable, de la science rationnelle avec la foi religieuse. Mais cette vocation scientifique n’épuise pas — souvent elle ne l’ouvre même pas — le dialogue nouveau et subséquent que l’inef­fable Dieu veut engager avec l’homme et qui, de par sa nature, se tourne vers des choses extérieures à nous. L’homme ne tarde pas à se griser de cette vocation, à l’orienter vers des fins utilitaires; c’est ainsi que se forme, que se caractérise, que prend son poids, la civilisation moderne, profane et quasi imperméable à la per­ception des secrets nouveaux que Saint Augustin synthétisait dans cette double aspiration : Noverim Te, noverim me : La connaissance pénétrante et savoureuse de Dieu et de soi-même (cf. Solil. II, 1 ; PL 32, 885).

La vocation naturelle, la première, indispensable, extrêmement riche, révèle toutefois ses limites; mais assez paradoxalement, plus sensibles et accablantes se font ces limites, et plus large s’ouvre l’espace vers l’océan de l’expérience sensible et de la science ration­nelle. Tout au plus, l’humanité parvient à s’y adapter, mais finale­ment elle en souffre et, tristement résignée, penche vers une éva­luation plutôt pessimiste de la vie et du monde. Rappelez-vous le vanitas vanitatum de l’Ecclesiaste qui se rend compte, après en avoir joui de la caducité des choses dévorées par le temps, et dépréciées à cause de leur incapacité de rassasier l’âme humaine, trop ample et trop avide pour leur possibilité, de la remplir, de la rassasier ?

Et c’est ici que souvent, Fils et Frères et Amis, c’est ici que dans la trame de la vie, même très jeune, peut, croyons-nous, sur­venir la seconde vocation de l’homme pèlerin, la vocation que l’on peut appeler évangélique, c’est-à-dire l’écoute, foudroyante, d’une parole de l’Evangile de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ (Jn 15, 16). Lui, il en a l’initiative ; oui, mais en respectant une liberté qui as­sume la décision. Lisez l’Evangile, lisez la vie des Saints, analysez la biographie des convertis ; mais peut-être aimerez-vous mieux les simples récits de jeunes, nos contemporains, hommes ou femmes, qui, à certain moment, ont entendu et compris une parole évangé­lique qui pénétrait, furtivement d’abord, mais finissait par s’impo­ser, dans leur conscience. La manière dont agit dans les âmes cette présence intérieure de la Parole divine n’est pas univoque : ré­ponse à un pressant problème spirituel? rêve candide de sainteté ? baume réconfortant d’une inconsolable affliction, remède courageux à un remord inquiétant ? découverte de devoirs d’abord oubliés ? consonance d’une parole évangélique douloureuse ? Je ne sais. Le fait est que le contact intérieur de la voix du Seigneur avec cette pensée du cœur, quasi instinctive et intime, mais dominante, a produit une interrogation, peut-être un, tourment, un vrai cas de conscience, que la parole amoureuse et discrète d’un père, ou encore plus d’une maman pieuse et sagace, saura interpréter, puis soumettre au conseil, immanquable, d’un père spirituel, d’un. ami expert et capable d’accueillir et de garder le secret d’une conver­sation décisive : voilà, c’est la « vocation ».

C’est elle, la vocation évangélique, authentique, que le juge­ment autorisé de l’Eglise éprouve et rend valide (cf. décret Presb. Ord., 11). L’appel devient élection, option, détachement, mise à part (cf. Ac 13, 2) ; c’est-à-dire qu’il rend candidat à un service spécial qui offre cette première caractéristique, aujourd’hui la moins tolérée, d’imposer un genre de vie différent du genre habi­tuel ; un genre de vie peu ambitionné, peu estimé dans le milieu social ordinaire, alors qu’autrefois il bénéficiait d’une grande con­sidération sociale et qu’on le tenait en honneur; aujourd’hui, il n’en est plus ainsi ; or cette vie est la caractéristique de l’amour unique au Christ, à Dieu, sans mesure, de manière exclusive; la caractéristique du sacrifice, de l’anéantissement de soi-même (cf. Ph 2, 7 et ss.) ; une caractéristique pénétrée d’une autre qui en découle aussitôt, celle de sa consécration dans la prière ou dans le ministère pour autrui, au service sans réserve des hommes ses frè­res, avec une préférence pour ceux qui ont le plus besoin d’amour, d’assistance, de consolation. L’appel devient élection, se fait dé­vouement, immolation, héroïsme silencieux et gratuit.

La vocation se fait ecclésiale. C’est à dire qu’elle se greffe sur un corps, certes social, humain, organisé, juridique, hiérarchique, admirablement compact et obéissant; on peut dire tout ce qu’on veut de cette agrégation extérieure, traditionnelle, disciplinée, dans laquelle l’individu semble perdre sa personnalité ; semble, disons-nous, alors qu’il l’acquiert dans l’acte même où il s’agrège au corps ecclésial, terrestre et visible, car il s’agit du Corps mystique qu’est l’Eglise du Christ. C’est elle qui inonde l’élu des charismes divins, des dons, des fruits de l’Esprit Saint (cf. Ga 5, 22 et ss.) : il y a, dans le prêtre, une accumulation mystérieuse et miraculeuse de pouvoirs divins, celui d’annoncer la parole de Dieu, celui de res­susciter à la grâce les âmes mortes et, plus encore, celui de rendre réellement et sacramentellement présente l’immolation de Jésus, victime de notre Rédemption. Puis il y a ce mystère de l’unité qu’il faut toujours avoir présent, comme sommet de la charité. Ce mystère se revêt de formes sensibles et sociales et nous stupéfie dans ce monde historique qui, par des efforts contradictoires souvent simultanés, engendre et détruit sa paix unitaire ; ce mystère est par excellence confié à ceux qui sont appelés à la suite sacerdotale et religieuse du Christ ; « Pour qu’ils soient un » (Jn 17, 11).

Frères et Fils, et Amis, poursuivez de vous-mêmes cette médita­tion sur la vocation : naturelle, évangélique, ecclésiale ; vous ne l’épuiserez jamais (cf. Ep 3, 18 et ss.) dans la plénitude de sa signification, de la grandeur spirituelle qu’elle promet et garantit. Ne la minimisez pas en croyant pouvoir la réaliser en faisant éco­nomie de la durée du sacrifice et de l’amour. Ne l’isolez pas de la fonction toujours supérieure qu’elle acquiert par le lien avec l’Eglise toujours vivante ; n’oubliez pas le besoin urgent que le monde en a aujourd’hui; et ne répétez pas sans leur donner tout leur sens les paroles sacrées qui en situent la responsabilité et qui en an­noncent le destin bienheureux : « hodie si vocem Ejus audirietis, nolite obdurare corda vestra ! » (Ps 94, 8) (si aujourd’hui vous entendez Sa voix, ne lui fermez pas votre cœur). Ecoutez la Voix !

Avec notre Bénédiction !

 

 

 

20 avril

MESSAGE DU PAPE POUR LA XII° JOURNEE MONDIALE DE PRIÈRES POUR LES VOCATIONS

 

Chers Fils et Filles de l’Eglise,

 

« La moisson est abondante, les ouvriers peu nombreux ». Qui d’entre vous ne ressent l’actualité brûlante de cette parole du Seigneur ?

C’est un fait que vous connaissez tous : le besoin de prêtres, de religieux, d’âmes consacrées est immense. Si par endroits s’an­nonce une relève pleine d’espérance, en beaucoup de régions, un fléchissement inquiétant des vocations est apparu, qui pèse sérieu­sement sur l’avenir.

Assurément, cette raréfaction provoque parfois un réveil salu­taire des communautés chrétiennes ; les catéchistes, les membres de l’Action catholique, beaucoup d’autres laïcs à la foi et au témoi­gnage admirables, prennent des responsabilités, assurent des « mi­nistères », qui aident la vitalité chrétienne de leurs frères et in­carnent le message chrétien au cœur des réalités quotidiennes. Leur rôle est irremplaçable. L’Esprit Saint les anime. Nous sommes le premier à nous réjouir de cette promotion du laïcat, à l’encourager.

Mais tout cela, est-il besoin de le dire, ne supplée pas le minis­tère indispensable du prêtre, ni le témoignage spécifique des âmes consacrées. Il les appelle. Sans eux, la vitalité chrétienne risque de se couper de ses sources, la communauté de s’effriter, l’Eglise de se séculariser. Négliger le problème des vocations ferait cou­rir un risque très grave à l’Eglise. Ce serait s’éloigner de la vo­lonté très nette du Seigneur disant à ses apôtres : « Venez à ma suite, je ferai de vous des pêcheurs d’hommes » (Mc 1, 17) —de fait ils laissèrent leurs filets pour le suivre — et à certains disci­ples : « Va, vends tout ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, tu auras un trésor dans le ciel, puis viens, suis-moi » (Mc 10, 21).

Cet appel du Seigneur est une grâce inestimable. Le Seigneur, soyons-en persuadés, continue à le faire retentir au cœur de nombreux jeunes et adultes. Par l’Eglise, le Christ se présente aujour­d’hui comme hier, comme celui qui annonce l’amour sans mesure de Dieu son Père ; qui apporte le pardon, la guérison du cœur, la plénitude de sa Vie ; qui invite à bâtir avec lui, sur la vérité et sur l’amour, un monde nouveau, un monde de fils de Dieu et de frères. Telle est la Bonne Nouvelle, qui est proposée d’ailleurs à la foi de tout chrétien.

Mais quand le Seigneur appelle quelqu’un, de façon particulière, par une lumière intérieure et par la voix de l’Eglise, à le servir comme prêtre, religieux, membre d’Institut séculier, il suscite en lui, et il lui demande, une préférence absolue pour sa personne et pour l’œuvre de son Evangile : « Suis-moi ». Cette préférence est séduisante ; elle peut vraiment combler le cœur humain. Elle suppose une attitude de foi très ferme. C’est là, chers Fils, le nœud du problème des vocations. En notre temps où la sérénité des croyants eux-mêmes est passablement bouleversée, la volonté d’un engagement total et définitif à la suite du Christ apparaît encore plus difficile. Il faut une confiance totale pour se livrer à l’appel du Christ. Cette préférence suppose aussi une volonté de rupture, avec le péché bien sûr — mensonge, impureté, égoïsme, haine —, mais aussi avec certaines valeurs humaines qui sont de l’ordre des moyens : les satisfactions de l’amour humain, la richesse, la réus­site professionnelle, le plaisir, le succès, la puissance. Pour une âme profonde, droite et généreuse, les valeurs du Royaume peu­vent l’emporter : la joie pure et simple, la soif de Dieu rencontré dans la prière, le service des autres, le souci de leurs besoins spi­rituels. Encore faut-il se dégager du matérialisme ambiant pour opérer ce jugement, prendre décision. C’est donc tout un climat qu’il faut renouveler pour que les vocations puissent germer et s’affermir. C’est l’affaire des appelés. C’est l’affaire de toute la communauté chrétienne avec eux. L’Année Sainte en est vraiment le temps favorable : « Convertissez-vous, et croyez en l’Evangile » (Mc 1, 15).

C’est donc sous le signe de cette Année Sainte, année de con­version et de renouveau dans la foi, que nous, successeur de l’Apôtre Pierre, chargé comme lui de confirmer nos frères, nous vous adressons ce message, plein de gravité et d’espérance, pour la Journée mondiale des vocations.

Nous l’adressons à vous, nos Frères dans l’épiscopat, dont nous partageons la préoccupation devant la moisson si abondante et la rareté des ouvriers.

Nous l’adressons à vous, prêtres, afin que, ravivant en vous la fierté de servir le Christ, avec les tribulations et les joies de l’Apô­tre, vous suscitiez l’estime et le désir du sacerdoce. Que votre fidélité, votre espérance, que l’unité entre vous témoignent qu’il s’agit là d’une grâce incomparable.

Nous l’adressons à vous, religieux et religieuses, afin que la li­berté et la gratuité de votre consécration exclusive au Christ, avec le dévouement ouvert à tous qu’elle permet, donnent largement le goût du Royaume de Dieu, rendant l’Evangile actuel, crédible, attrayant.

Nous l’adressons à vous, éducateurs, à vous surtout, pères et mères de famille, afin que la fermeté de votre foi, la profondeur de votre générosité, votre amour de l’Eglise, vous permettent de préparer des âmes fortes, capables d’entendre l’appel du Seigneur.

Nous l’adressons spécialement à vous, jeunes gens et jeunes fil­les, adolescents, que le message du Christ attire et que les besoins spirituels de vos frères émeuvent. L’homme ne vit pas seulement de pain. Interrogez-vous sous le regard du Christ.

Nous l’adressons à vous aussi, enfants. Le Christ vous aime avec prédilection. Vous êtes déjà capables de donner une préférence à Dieu qui peut entraîner toute votre ; vie, à la suite de Jésus. Recherchez-le de tout votre cœur, dans une prière plus ardente, dans un apostolat à la mesure de vos forces.

Que tous prient le Maître de la moisson: « Seigneur, viens au secours de ton Eglise ! ». Les besoins sont immenses. Les générosités sont multiples. L’appel et la grâce du Seigneur ne manquent ja­mais. Puissions-nous ne pas lui manquer. Et nous, nous vous bénissons au nom du Seigneur.

 

 

 

27 avril

CÉSAR DE BUS, BIENHEUREUX

 

Le 27 avril dernier, au cours d’une concélébration en la Basilique Vaticane, Paul VI a proclamé Bienheureux le Vénérable César de Bus, prêtre français, fondateur de la Congrégation des Pères de la Doctrine Chrétienne, décédé en 1607.

La Messe solennelle a été présidée par Mgr Eugène Polge, Archevêque d’Avignon. Ont célébré avec lui Mgr Jean Cadilhac, Evêque Auxiliaire d’Avignon, Mgr Jean de Cambourg, Evêque de Valence, Mgr Jean Harmil. Evêque de Viviers et Mgr Ovidio Lari, Evêque d’Aoste.

De nombreuses personnalités religieuses et ci­viles ont assisté à la cérémonie. Le Gouvernement français s’était fait représenter par une délégation comprenant S. Exe. M. Gérard Amanrich, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, M. Bernard Billaud, Conseiller d’Ambassade et le R.P. Olivier de La Brosse, O.P., Conseiller Culturel. Etaient également présents Mgr Pierre Amourier, Vicaire Général d’Avignon, Mgr Brécieux, Curé de Cavaillon, ville natale du nouveau Bienheureux, M. Mitifiot, Maire de Cavaillon accompagné de deux Conseillers Mu­nicipaux, M. Berardi, Président de l’Associa­tion des Anciens Elèves des Doctrinaires, le Conservateur du Musée de Cavaillon, ainsi que de nombreux descendants de la famille du Bien­heureux avec, à leur tête, M. Michel R. A. de Bus.

Parmi les personnalités religieuses assistant à la cérémonie figuraient tous les Recteurs des Maisons des Doctrinaires du monde entier, conduits par leur Supérieur Général le R. P. Orlando Visconti et leur Procureur Général, le R.P. Pierre Centi, Postulateur de la Cause du Fondateur. De nombreux pèlerinages diocésains français, sous la conduite des Evêques respectifs emplis­saient l’immense Basilique Vaticane. La solennelle célébration a eu son moment le plus émouvant lorsque Paul VI, après la péti­tion que lui avait adressée S.Exc. Mgr Polge, a procédé à la lecture de la formule de Béati­fication.

Le Saint-Père a. prononcé, en langue fran­çaise, une homélie dont voici le texte :

 

Réjouissez-vous tous, Vénérables Frères et chers Fils ! Que l’Eglise entière exulte parce qu’un nouveau Bienheureux lui est donné en exemple, parce qu’elle peut admirer dans tout leur éclat les merveilles accomplies par Dieu dans la vie d’un homme ! Louons ensemble le Seigneur pour sa sainteté qui resplendit en ses œuvres !

La cérémonie d’aujourd’hui met à l’honneur la ville de Cavaillon, dans ce Comtat Venaissin alors territoire pontifical ; nous sommes heureux de saluer en premier les représentants de cette cité antique et de participer à leur action de grâces. Nous saluons aussi tous les pèlerins du diocèse d’Avignon : il était juste que leur Archevêque fut associé d’une manière particulière à un évé­nement comme celui-ci, et nous remercions Monseigneur Eugène Polge d’avoir répondu à notre invitation de présider la concélébration eucharistique.

Mais le ministère de César de Bus nous fait réserver ce matin d’autres mots chaleureux pour ceux qui ont marché sur ses traces, nous voulons parler des religieux et des prêtres adonnés à l’ensei­gnement de la Doctrine chrétienne, c’est-à-dire à la transmission de la Foi, de la Parole de Vie. Et comment ne pas mentionner les catéchistes, ces artisans de la première évangélisation missionnaire, et tous les jeunes volontaires qui sacrifiant leur temps libre pour se consacrer à l’annonce de la Bonne Nouvelle, contribuent à nous édifier et à nourrir notre espérance en l’avenir ? A un titre tout à fait spécial, la fête d’aujourd’hui est leur fête.

Ainsi nous venons de procéder solennellement à la Béatifica­tion de César de Bus. Une étude approfondie — plus de trois siècles et demi se sont écoulés depuis le terme de sa vie terrestre — a révélé en effet que cette grande figure du passé avait vraiment poussé les vertus évangéliques jusqu’à l’héroïsme, et qu’elle était vraiment digne d’éloge. Rien n’a été négligé de sa biographie ni des idées conductrices de son action. En conscience et avec notre autorité apostolique, nous autorisons donc le culte local de César de Bus ; nous croyons qu’il sera bénéfique, et voici pourquoi.

Nous relèverons d’abord quelques aspects de la vie du Bien­heureux choisis parmi les plus significatifs et les plus aptes à servir de leçon à l’époque qui est la nôtre. 1544, année de sa naissance à Cavaillon : le monde chrétien est en crise, l’une des crises les plus graves de son histoire. Crise non seulement religieuse et doc­trinale, mais crise de civilisation aussi, avec l’afflux de courants de pensée nouveaux, certes pas tous négatifs, mais qui désorien­tent la masse des fidèles. César de Bus vient au monde en cette période troublée, où les hommes s’ouvrent progressivement à la culture, aux arts et au règne du plaisir. Lui-même se laissera en­traîner pendant l’adolescence et le début de l’âge adulte sur la pente de la facilité à laquelle le prédisposaient sa condition et sa fortune. Vie légère, insouciante, d’un être doué, brillant en société, poète à ses heures, davantage sensible à la jouissance de tout qu’aux exigences de l’Evangile.

La conversion ne pouvait être que radicale, et elle le fut. Trois personnes très diverses l’aidèrent profondément : Louis Guyot, tailleur, humble sacristain de la cathédrale de Cavaillon au rayon­nement tout à fait remarquable ; l’étonnante Antoinette Réveillade, qui vivait dans la proximité de Dieu et s’efforçait d’aider ses pro­ches à en comprendre la volonté, — analphabète, semble-t-il, elle allait jusqu’à supplier César de Bus de lui faire la lecture des vies de saints, lui donnant ainsi l’occasion de réfléchir et de prier — ; et enfin le jésuite Pierre Péquet dont l’expérience spirituelle, la prudence, le discernement et la fermeté seront d’un grand secours pour le jeune César. Sous leur influence, il rompt bientôt avec la frivolité ; il se livre à l’étude et se prépare au sacerdoce. En voyant l’obstination avec laquelle ces trois « mystiques » s’emploient à conseiller et à reprendre sans cesse leur protégé, on ne peut s’empêcher de penser qu’ils furent les instruments de Dieu, chargés de préparer un disciple de choix. Et cette réflexion nous remplit de confiance : Oui, chers Frères et Fils, le Bon Pasteur prend soin de son troupeau ! Oui, il se choisit des ministres pour la mission de demain. Oui, il compte sur chacun de vous pour leur révéler cet appel et pour les guider dans leur cheminement !

L’itinéraire spirituel du Bienheureux ne fut pas, vous vous en doutez, sans à-coups. Moments de découragement, de nuit, d’incertitude. Nous avons été frappé, cependant, par ce qui sera, presque dès l’origine, une caractéristique de toute sa vie. Peut-être est-ce là que réside le secret de sa constance, en tout cas ce qui lui a toujours permis de surmonter ses difficultés et de repartir avec une énergie accrue: nous voulons parler de son esprit de pé­nitence. La pénitence, ce n’est pas un vain mot pour lui. Il la pousse jusqu’à l’extrême : il revient de loin Il doit dominer les passions dont il s’est fait autrefois l’esclave, combat violent et perpétuel. Il apprend ainsi à rechercher et à aimer le sacrifice, car le sacrifice configure au Christ souffrant et vainqueur. S’offrir en libation, tout abandonner entre les mains de Dieu au prix des renoncements les plus coûteux, tel semble avoir été son leitmotiv, le but perpétuel de ses efforts. Et lorsqu’à la fin de sa vie, perclus de maux et affligé de cécité, il pourra enfin se disposer au don suprême, il réalisera combien l’ascèse lui a été utile pour maîtriser le vieil homme. Il sera prêt à rencontrer le Seigneur. Sa joie sera parfaite.

Le corps de César de Bus repose aujourd’hui à Rome, en l’église Ste Marie in Monticelli. Mais, par un dessein assurément de la Providence, tout n’est pas fini pour nous avec cette mort! Le peuple de Dieu, en proie aux difficultés du monde contemporain, contemple en effet dans la gloire l’un des siens traçant pour lui une route vers le Royaume. Devant les problèmes qui sont actuel­lement les nôtres, n’y a-t-il pas là une voie étroite, faite de con­version personnelle, de prière et d’austérité, faite de réponse cou­rageuse à un appel intérieur ?

Nous vous laissons répondre à cette question, et en tirer vous-mêmes les conclusions nécessaires pour vous et pour votre apos­tolat. Toutefois, il nous semble que la personne de César de Bus n’est pas seule riche d’enseignements. Au-delà de l’homme, parti­culièrement brillant, il y a l’œuvre accomplie par cet homme, oeuvre considérable dans la région où il vivait, et qui devait influen­cer d’une manière heureuse la pastorale catéchétique du moment, encore balbutiante.

L’objectif du Père de Bus est de communiquer la doctrine chré­tienne au peuple. L’idée est loin d’être neuve. Dès les origines, les premiers chrétiens se montrèrent soucieux de transmettre — et de transmettre avec exactitude — l’essentiel de ce qu’ils avaient reçu. L’on vit rapidement se former des recueils rapportant les faits et dits les plus marquants de la Révélation. L’ère apostoli­que et les décennies postérieures en donnent plusieurs témoigna­ges. Il importe plus que jamais, au milieu d’un monde païen et face aux dangers des déviations doctrinales, d’inculquer aux catéchu­mènes et de rappeler aux disciples un kérygme, c’est-à-dire un noyau central, un résumé de la foi axé sur l’essentiel, qui puisse servir de base à des développements adaptés aux circonstances et à la psychologie des auditeurs. Il faut donner un fondement so­lide à leur foi, étayer leur attachement affectif et caritatif au Dieu vivant, par une connaissance des vérités de la foi qui corresponde à cet amour.

Dans la deuxième moitié du seizième siècle — que l’on ne se fasse pas d’illusions — la masse des catholiques est généralement peu instruite, même si sa conviction est extérieurement renforcée par un cadre de chrétienté ou par les oppositions religieuses où se mêlent de temps en temps des considérations d’un tout autre ordre. L’intuition, le génie pourrait-on dire, de César de Bus, est de mettre le doigt sur un besoin primordial, pressenti avec tant de perspicacité par les Pères du Concile de Trente avec le catéchisme dont ils ordonnèrent la rédaction, afin que tous les pasteurs, de l’évêque au curé d’une modeste paroisse, possèdent un manuel de référence. Mais le terrain est encore en friche. Le dénuement du peuple est extrême et le dévouement de ses ministres ne suffit pas à lui seul à le pallier.

Intelligemment formé à l’école ignatienne, par les soins de son directeur Péquet, César de Bus va aussi, ce qui est très important, apprendre à connaître la vie, la doctrine spirituelle et l’œuvre d’autres maîtres à penser de l’époque, Pierre Canisius, Robert Bellarmin, Philippe Néri et Charles Borromée. Les deux derniers sur­tout laissent en lui une empreinte indélébile ; il se pénètre de leurs inspirations, nourrit son action de la leur et brûle du même zèle qu’eux. Avec un cousin, Jean-Baptiste Romillon, qui a partagé sa recherche et suit à présent la même orientation que lui, il commence à sillonner bourgs et campagnes pour catéchiser ceux qu’il appelle ses « ouailles ». Sa méthode est l’enseignement de la foi à toutes les catégories de la population, en distinguant des degrés, bien sûr entre ceux qui sont capables d’accueillir beaucoup et ceux pour lesquels il faudra se contenter, dans un premier temps, d’un minimum. Mais le point important est que tous soient évangélisés, que tous reçoivent un enseignement à leur portées. Les paroles sont sim­ples; les formules, peu nombreuses, sont bien frappées et faciles à retenir. Autour de ce schéma vient se greffer une prédication pé­trie d’Ecriture Sainte, adaptée aussi afin que les notions apprises ne restent jamais sans suite, et qu’elles se traduisent dans l’attitude spirituelle et dans la manière d’agir, dans la vie en mot.

Comment ne pas voir en cet apostolat de notre bienheureux une parenté étroite avec celui de Saint Charles Borromée qui, dès 1569, obligeait chaque diocèse de sa province à organiser des écoles de la doctrine chrétienne ? le Cardinal Borromée les multipliait lui-même à Milan et il n’hésita pas à en réunir les maîtres dans une Compagnie et à fonder une Congrégation séculière pour assurer la durée et la bonne marche de l’œuvre: ce furent les « Operarii Doctrinae Christianae », les Ouvriers de la Doctrine chrétienne (cf. Acta Ecclesiae Mediolanensis... Mediolani MDXCIX, pp. 864-865 ; Giussano Pietro, Vita di San Carlo, livre VIII, ch. VI, tome II, pp. 254-261). Quelle place, quels encouragements le Saint Arche­vêque de Milan n’accorde-t-il pas à cette œuvre ? Ne formerait-il qu’un seul vrai chrétien, un catéchiste n’aurait pas perdu sa peine. Commentant l’Evangile de la Samaritaine, il s’adresse directement à ses chers « ouvriers » : « Voyez l’importance de votre labeur ! N’auriez-vous ramené qu’une seule enfant à l’Eglise... comprenez que vous avez accompli une oeuvre de grand prix ! Le Christ avait le monde entier à racheter et pour cette oeuvre immense il n’avait qu’un court espace de trois ans... Et cependant, sur ce temps si court, quelle part considérable n’a-t-il pas pris pour la seule Sa­maritaine ? Que ce soit pour vous le plus grand des stimulants » (cf. Homilia 100 in Evangelium Joannis, dans S. Caroli Borromei... Homiliae... Joseph Antonii Saxii praefatione et annotationibus illustratae, t. III, Mediolani MDCCXLVII, p. 340). Mais il faut s’attacher à la formation des parents : N’est-ce pas « la charge des pères, leur fonction, de conduire au Christ les enfants qu’ils ont eux-mêmes reçus du Christ ? » (id t. I, p. 247).

César sera profondément frappé par cet exemple. Lisant la vie de Saint Charles que lui avait procuré l’Archevêque d’Avignon, il se sent « embrasé d’un si grand désir de faire quelque chose à son imitation, que — dit-il — je n’accorderai sommeil à mes yeux, ni repos à mes jours que je n’aie donné quelque contentement à ma résolution » (H. Bremond, Histoire littéraire du sentiment religieux en France, II, L’invasion mystique, p. 19 ; cf. A. Rayez, S. J., La spiritualità del Ven. Cesare de Bus, RAM 134, avril 1958, p. 20). Comme l’Archevêque de Milan, loin de se limiter à l’éducation des enfants, il regarde les familles et les milieux, s’attache à l’ins­truction des parents et à la formation des maîtres. Avec lui est promue une véritable catéchèse familiale qui sera le meilleur re­mède et le meilleur antidote contre l’hérésie. De cette activité débordante, « Les Instructions familières sur les quatre parties du Catéchisme romain », publiées près de soixante ans après sa mort, ont porté jusqu’à nous le témoignage toujours valable. Elles révèlent ce que doit être le vrai catéchiste : l’homme de la Bible, l’homme de l’Eglise, soucieux de transmettre la véritable doctrine du Christ (cf. A. rayez, S. J., La spiritualità... pp. 29-30). Il dis­pose les cœurs à la foi qui, elle, demeure le secret de la liberté et de la grâce de Dieu.

L’œuvre de César de Bus suscite toujours, après trois siècles, notre admiration. Voilà quelqu’un qui a vu juste. Il a su déceler les besoins de son époque, et y répondre avec autant de généro­sité que d’efficacité. Attirés par sa clairvoyance et son rayonne­ment, d’autres hommes enthousiastes se sont peu à peu groupés autour de lui, s’initiant à sa méthode et prenant exemple sur lui. Rapidement ils formèrent une famille religieuse qui, malgré les vicissitudes de l’histoire, fleurit encore aujourd’hui en divers pays; par un retour aux sources, elle vient de se réimplanter en France, à Cavaillon : que les Pères de la Doctrine chrétienne ici présents sachent en ce jour notre sollicitude particulière pour eux, notre estime, et qu’ils reçoivent nos vœux et nos encouragements ! Nous sommes heureux de les honorer maintenant en la personne de leur fondateur.

Frères et Fils, nous voudrions, pour conclure, vous inviter à un bref regard sur le monde contemporain et, plus précisément, sur l’enseignement de la foi à l’heure actuelle. Les circonstances s’y prêtent, n’est-il pas vrai ? Un effort a été fait ces dernières années, surtout depuis le Concile Vatican II, pour promouvoir une caté­chèse accessible, compréhensible, proche de la vie. Il se traduit par une attention plus grande à la diversité des démarches individuelles et collectives, par un souci d’accompagner l’enfant ou l’adulte dans sa lente recherche de Dieu. Nous nous en félicitons, car nous trouvons cette option pastorale vraiment évangélique, inspirée de l’attitude du Christ lui-même avec ses interlocuteurs. César de Bus lui aussi, a choisi cette ligne de conduite. Il nous semble toutefois qu’en une période où le monde, comme jadis, est en crise, où la plupart des valeurs, même les plus sacrées, sont inconsidérément remises en question au nom de la liberté, si bien que beaucoup ne savent plus à quoi se référer, en une période où le danger ne vient certes pas d’un excès de dogma­tisme mais plutôt de la dissolution doctrinale et du flou de la pensée, il nous semble qu’un effort supplémentaire devrait être entrepris avec courage pour donner au peuple chrétien, qui l’attend plus qu’on ne le croit, une base catéchétique solide, exacte, facile à retenir. Nous comprenons bien que l’adhésion de la foi soit difficile aujourd’hui, particulièrement chez les jeunes, en proie à tant d’incertitudes. A tout le moins, ont-ils droit de connaître avec précision le message de la Révélation qui n’est pas le fruit de la recherche, et d’être les témoins d’une Eglise qui en vit. C’est le but poursuivi d’ailleurs par le Directoire catéchétique général de la Congrégation pour le Clergé, publié récemment en application du Décret conciliaire Christus Dominus (n. 44). Et nous désirons que les pasteurs et les responsables de la catéchèse s’en servent pour alimenter leur réflexion et guider leurs travaux.

Bienheureux César de Bus, toi qui nous as laissé l’exemple ad­mirable d’une vie toute donnée à Dieu, toi qui brûlais du désir de communiquer la vie de Dieu à tes frères, intercède maintenant pour nous tous auprès du Seigneur, pour que le même feu nous consume et que la même charité nous presse.

Et vous, chers Frères et Fils, nous vous confions à lui et nous vous bénissons de tout cœur.

 

 

 

1er mai

LA DIMENSION SPIRITUELLE DU TRAVAIL DE L’HOMME

 

La fête du travail chrétien dans le cadre de l’Année Sainte a été célébrée sous les auspices du Patron de l’Eglise Universelle, gardien et père de la famille de Jésus, Saint Joseph, le jour où l’Eglise l’honore comme artisan. Le premier mai, des milliers de travailleurs, venus de tous les continents s’étaient rassem­blés place Saint-Pierre à Rome pour vivre une heure de prière commune, formant « un seul cœur et une seule âme ». La célébration du premier mai chrétien, volon­tairement dépouillée de tout apparat, s’est limi­tée à la Messe du Saint-Père et son homélie. Mais cette simplicité, propre à une vraie fête de famille, a mieux mis en relief l’édifiante piété des participants et leur vibrant enthousiasme à saluer le Vicaire du Christ. Voici, en traduction, le texte de l’homélie de Paul VI :

 

La bonne éducation chrétienne qui trouve habituellement dans les Ecritures d’excellentes expressions nous fait monter du cœur et sur les lèvres de chaleureuses paroles d’accueil à cette ré­union religieuse : que la grâce et la paix (Rm 1, 7) du Seigneur soient avec vous ! Soyez les bienvenus à cette assemblée spirituelle ! Notre salut s’adresse tout spécialement à vous (cf. 2 Co 6, 11), Travailleurs, que toujours nous avons présents dans notre estime et dans notre ministère. Merci pour votre présence ! elle n’est pas celle d’étrangers, mais de frères et de fils à l’égard desquels nous ressentons le devoir, un devoir agréable, d’une particulière affec­tion et d’une considération toute spéciale. Merci, très chers amis ! Et qu’avec vous soient salués tous les autres, fidèles de Rome ou pèlerins venus ici à l’occasion de l’Année Sainte ; à tous, nos salu­tations, notre reconnaissance et notre bénédiction !

Nous vous dirons toutefois, très sincèrement que cette célébra­tion sacrée nous fait éprouver quelqu’anxiété.  Pourquoi ?  parce que cette cérémonie se signale par deux notes qui ne semblent pas, à première vue, facilement consonantes ; première note : ce jour-ci est le premier mai et nous savons quel retentissement cette date a dans l’opinion commune, spécialement dans le monde du travail ; deuxième note, cette réunion-ci revêt un caractère religieux, soit parce qu’elle est consacrée au culte de Saint Joseph, artisan, père putatif de Jésus et votre patron Travailleurs ; soit parce que cette célébration, se rattache à celle du Jubilé qui fait de l’année 1975 une Année Sainte, une année vouée à la révision spirituelle et morale de notre conscience, pour la remettre en ordre, vis-à-vis de Dieu et de l’Eglise ; une Année Sainte qui invite dans les ba­siliques romaines — dont Saint-Pierre — les croyants qui, sur la tombe du premier Apôtre, Martyr et Evêque de Rome et de l’Eglise Catholique, veulent professer leur foi et implorer pardon et force pour se remettre à vivre, de manière nouvelle et heureuse, en braves gens et en vrais chrétiens.

Ces deux notes, l’une profane, l’autre religieuse, vont-elles en­semble ? ou bien leur conjugaison produit-elle une dissonance, une combinaison forcée, artificielle ? Peut-on conserver au premier mai son caractère de fête du travail, tout en la marquant, simultané­ment, des sentiments spirituels propres tant à une commémorai-son liturgique en honneur de Saint Joseph, qu’à une célébration jubilaire ? Votre présence ici triomphe de tous les doutes ; elle répond : oui !

Oui, Frères et Fils bien-aimés, nous recueillons cette claire et franche réponse ; et nous vous disons, après y avoir longuement réfléchi, que c’est là réellement que nous trouvons la seule ré­ponse authentique et sage. Nous aurions d’ailleurs à vous dire beaucoup, énormément, à ce sujet. Nous devons toutefois nous limiter à quelques observations très simples et peu nombreuses. Quant à la première observation, elle est capitale ; la voici : com­ment pourrait-on, historiquement et logiquement, soutenir qu’il y a opposition entre l’exaltation du concept du travail, comme vos âmes doivent aujourd’hui l’éprouver, et l’accomplissement d’un acte religieux, hautement qualifié, un acte religieux spécialement dédié au saint travailleur de Nazareth, et rattaché au Jubilé que nous célébrons en cette année sainte ? Sont-ils deux faits con­tradictoires ? s’excluent-ils l’un l’autre ? Nous savons parfaitement que les idées au sujet du travail, diffusées dans le monde moderne, se sont affirmées souvent comme impérieuses et exclusives; mais nous savons aussi, et vous le savez tous, que cette mentalité professionnelle — cet idéalisme en œuvre, c’est-à-dire le travail — est d’autant plus élevée d’autant plus sacrée, qu’elle s’intègre plus étroitement dans la conscience supérieure et globale de la vie, dans la reconnaissance de la première place que l’homme occupe dans l’échelle des valeurs. L’homme est au sommet. C’est l’homme qui produit le travail ; et le travail, c’est-à-dire l’effort pour dominer la terre, tend à servir l’homme. S’il n’en était pas ainsi, l’homme retournerait à l’esclavage ; et le travail arrêterait au niveau maté­rialiste, la stature, le développement, la dignité de l’homme. Or si l’homme, c’est-à-dire notre vie, est la valeur primordiale, nous ne pouvons pas décapiter l’homme en lui déniant sa projection essen­tielle vers la transcendance ; disons simplement : vers Dieu, vers le mystère qui soutient tout, qui explique tout ; oui, vers Dieu qui de l’homme a fait un travailleur, c’est-à-dire un collaborateur (cf. 1 Co 3, 8) ; mais qui l’a obligé, après la première chute, à gagner, au prix de sa sueur, de sa fatigue, son pain c’est-à-dire sa nourri­ture, son perfectionnement, précisément dans se rapport de force de l’œuvre humaine avec le monde à conquérir et à réduire au rang d’instrument utilitaire et de source de vie. Le travail : puni­tion et récompense de l’activité humaine. De sorte que dans cette vision supérieure, qui est la vraie, le travail a, en soi, une autre dimension, et celle-ci est entièrement religieuse ; les moines du Moyen-Age l’ont bien compris : maîtres de vie aujourd’hui encore, ils ont condensé tout leur programme en une formule heureuse : « ora et labora », prie et travaille !

C’est ainsi, frères, c’est ainsi ; et c’est pourquoi notre manière de célébrer le premier mai ne déforme pas son caractère de fête du travail humain, mais lui confère une spiritualité animatrice et rédemptrice. Nous devons comprendre ce lien de parenté entre le travail et la religion, une parenté qui reflète l’alliance, mys­térieuse mais réelle et réconfortante, de la causalité humaine avec la providentielle et paternelle causalité divine.

Nous ne pourrons jamais avoir de sociologie organique vrai­ment humaine — et encore moins chrétienne, aussi longtemps que le monde du travail sera incapable de s’affranchir de la suggestion radicalement matérialiste et ombrageusement laïciste, dont il est aujourd’hui presque envoûté, comme si elle constituait une libération, la libération de celui qui marche sans savoir où il va ; comme si elle offrait la formule inéluctable et résolutive de l’évolution sociale contemporaine et le seul stimulant efficace et fécond du progrès civil; nous n’aurons qu’une écrasante coexis­tence soumise à de complexes et impersonnels engrenages économiques et légaux et non pas une société vraiment libre, naturelle et fraternelle. Il faut rendre ses ailes au travailleur alors qu’au­jourd’hui on les lui a trop souvent coupées ; les lui rendre pour qu’il puisse retrouver sa véritable et pleine dimension humaine et sa « lévitation » native ; les ailes de l’esprit, de la foi, de la prière ; les horizons de l’espérance, de la fraternité, de la justice, de la communauté, de la paix.

Nous connaissons déjà toutes les objections qui seront oppo­sées à ces souhaits ; et la première parmi elles, celle qui accuse la religion d’être inutile, et même de faire obstacle au progrès posi­tif de la civilisation. Nous pensons qu’il n’est personne parmi vous qui puisse encore admettre ce vieil aphorisme « la religion, opium du peuple » ; il est démenti par l’histoire — nous enten­dons : l’histoire animée par l’Evangile — ; il est surmonté par la documentation des doctrines de l’Eglise, toutes imprégnées d’amour pour le peuple et, aujourd’hui plus que jamais, attes­tées par l’engagement de ses fidèles et de ses saints. Nous pour­rions, si nous le voulions, passer à la contre-attaque, retourner l’objection en demandant si l’appel systématique à la haine, à la révolte, à la violence, à la lutte contre des membres d’une mê­me société pour revendiquer des avantages purement matériels, n’a pas retardé bien plus longuement les légitimes et souhaita­bles conquêtes du monde du travail exécutif, en suscitant con­tre ses aspirations de rigides antagonismes et d’implacables égoïsmes. Et nous pourrions, à ce propos, répéter les paroles de notre regretté et vénéré Prédécesseur le Pape Jean XXIII qui, précisé­ment dans un discours du premier mai, en 1959, rappelait cer­taines de ses paroles publiées à Venise quelques années plus tôt pour conjurer, disait-il « le péril que les esprits puissent se péné­trer du spécieux axiome que, pour faire la justice sociale, pour secourir les misères de tous genres... il faut absolument s’asso­cier avec les négateurs de Dieu et les oppresseurs de la liberté humaine » (cf. AAS 1959, page 358).

Mais nous ne voulons en ce moment heureux que nous recueil­lir dans des pensées plus sereines.

Permettez-nous, Fils bien-aimés, de saluer en vous tout le monde du travail que nous assurons de notre affection et de no­tre amitié chrétienne.

Laissez-nous adresser tout particulièrement une pensée spécia­le à ceux qui souffrent à cause du poids et de l’insalubrité de leur labeur, du manque de sécurité de leur emploi, de l’insuffisance de leur habitation et de leurs salaires. Nous partageons leurs souffrances et voudrions être en mesure de les aider.

Pour toutes ces peines et pour toutes ces carences, nous osons solliciter une action opportune, et intelligente de la part des autorités compétentes; nous adressons nos encouragements, et nos éloges à tous ceux qui n’épargnent ni leurs soins ni leurs moyens pour que les travailleurs trouvent des conditions toujours plus justes et plus stables pour leur activité et leur bien-être.

Et pour vous, très chers amis, et pour tous ceux, prêtres et laïcs, qui vous aiment et, au nom du Christ et de la solidarité humaine, vous viennent en aide et vous réconfortent, nous élevons aujourd’hui notre prière vers le Seigneur et, sous les auspices de votre collègue et protecteur Saint Joseph, nous implorons de Lui une grande bénédiction consolatrice.

 

 

 

8 mai

ASCENSION : FÊTE DE L’ESPÉRANCE

 

Le 8 Mai dernier, le Saint-Père a célébré en la Basilique Vaticane la Messe de l’Ascension du Seigneur en présence d’innombrables pèlerins venus à Rome pour l’Année Sainte. Voici, en traduction, le texte de l’homélie que le Saint-Père a prononcée :

 

Vénérés Frères et Fils bien-aimés,

 

Fidèle à la règle liturgique, nous suspendons un instant la célébration pour fixer notre attention sur le mystère qui met aujourd’hui l’Eglise en fête : le mystère de l’Ascension de Notre Seigneur Jésus-Christ au ciel, où Il est assis dans sa gloire à la droite du Père.

Mystère de l’Ascension ! oh ! vraiment mystère ! Mystère pour ce qui se réfère au Christ ; mystère pour la manière qui nous est encore donnée de concevoir et d’avoir présente sa figure di­vine et humaine et mystère pour la répercussion de cet extrême et suprême destin du Christ sur celui de l’humanité, sur l’Eglise qu’il a fondée, sur la terre et sur chacune de nos existences.

Oh ! oui, mystère, soit dans le sens ontologique que cet évé­nement ultime et conclusif de la vie de Jésus sur la terre a dans le dessein divin de l’Incarnation et de la Rédemption : quelle révélation nouvelle nous apporte sa disparition de la scène sen­sible et historique de ce monde ! Soit dans le sens phénoménique : le Christ se soustrait à notre conversation terrestre et mystérieu­sement disparaît à notre regard sensible. Rappelons le bref mais surprenant récit que nous en donne Saint Luc au premier cha­pitre des Actes des Apôtres dont nous venons d’écouter la laco­nique mais sculpturale lecture: après l’ultime adieu aux apôtres et la prophétique promesse de la mission du Saint Esprit et de la diffusion de l’Evangile parmi les peuples, « Jésus s’éleva vers le ciel en leur présence, et une nuée vint le dérober à leurs yeux » (Ac 1, 9).

Premier aspect de l’événement, le seul expérimental : Jésus s’élève vers le ciel, c’est-à-dire qu’il se détache de la terre et disparaît ; il se cache : nos yeux brûleront du désir toujours ardent de le revoir, de le voir encore ; mais jusqu’à sa « parousie », c’est-à-dire jusqu’à son ultime et apocalyptique apparition dans un monde totalement différent de notre monde actuel, nous ne le verrons plus ! La génération des Apôtres disparaîtra sans que leur attente avide ait été comblée ; et ainsi, pour toutes les géné­rations successives et pour la nôtre qui continue à vivre dans son souvenir et attend- toujours sa finale et triomphale réappa­rition, Jésus demeure invisible.

Attention à ceci, Frères et Fils ! Invisible et non pas absent !

Avant tout : cet éloignement eschatologique de la conversa­tion humaine est déjà, en soi, une confirmation de sa divinité et une garantie de son dessein salvifique dans l’histoire universelle de l’humanité. Dans ses discours de la nuit proche de sa Pas­sion et de sa mort, Jésus déclara : « Je vous reverrai et alors votre cœur sera rempli de joie (...) Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde ; et maintenant je quitte le monde et je retourne à mon Père » (Jn 16, 22 et 28) ; « il est bon que je m’en aille, parce que si je ne m’en allais pas, le Paraclet (quelle annonce!) ne viendrait pas à vous » (ibid. 7).

Nous nous trouvons ici dans un climat que nous pourrions dé­finir « surréel ». Mais cette révélation nous introduit finalement dans le dessein super-cosmique de l’économie surnaturelle : « nous attendons, écrira l’Apôtre Pierre, de nouveaux deux et une terre nouvelle» (2 P 3, 13). Sauf que nous, et spécialement nous les modernes, entraînés à la connaissance scientifique du monde, satisfaits et fiers des richesses surabondantes de nos conquêtes expérimentales et culturelles, nous ne sommes pas facilement pré­disposés à admettre un ordre différent de celui qui constitue le cadre de notre présente exploration ; et bien que dans toutes nos recherches nous découvrions sous tous ses aspects une sagesse ordonnatrice, polyvalente et nous sommes même sur le point de dire : une libre imagination créatrice divine, mais nous nous trouvons peut-être aux prises avec le doute au sujet de la possi­bilité, de la future réalité d’un ordre surnaturel ; et nous nous mettons facilement à murmurer, comme le mauvais serviteur de la parabole : « mon patron tarde à venir... » (Mt 24, 28) ; pour conclure, à propos de la doctrine eschatologique de l’Evangile : sera-ce vrai ? ne manque-t-on pas de preuves rationnelles ? Et nous oublions ainsi que, comme nous le disions, Jésus, maintenant invisible et admettant que les vicissitudes de la nature et du temps procèdent selon leur rythme inexorable, tandis que le dra­me de la liberté humaine poursuit son jeu — que Jésus, donc, n’est pas absent ; bien au contraire il est encore avec nous ; c’est-à-dire qu’il suffit de cueillir sa présence multiforme : dans le si­gne, c’est-à-dire dans le sacrement de sa parole (Jn 8, 25) ou de celui de son image reflétée dans l’humanité souffrante (Mt 25, 40) ou encore dans son Eglise qui vit et rend témoignage (cf. Lumen Gentium, 1 ; Ac 9, 4) et finalement dans la sacramentelle et sacrificielle réalité eucharistique. Comme d’ailleurs Jésus lui-même l’avait promis lors de l’ultime adieu : « Voilà, je serai avec vous jusqu’à la fin du monde » (Mt 28, 20). Mais comment, comment le voir, comment le reconnaître, comment entendre de nouveau sa voix, comment ouvrir notre cœur, si les voies nor­males de notre conversation sont impuissantes à surmonter l’abî­me que le mystère de l’Ascension a creusé entre Lui et nous? Nous le savons. Jésus s’est caché pour que nous le cherchions ; et nous savons quel est l’art, quelle est la vertu qui nous rend apte à cette recherche, et mieux, à cette science « supra-rationnelle » de la présence du Christ parmi nous. C’est la foi, la foi qui nous a été infusée dans le baptême et qui se détermine ex auditu (cf. St Th. in IV Sent. 4, 2, 2, sal 3) en accueillant donc la pa­role du Christ enseignée par l’Eglise ; la foi qui, dans son exercice, comme l’enseigne St Augustin, a également ses yeux : « habet namque fides oculos suos » (cf. Ep 120, P.L. 33, 456 ; et En. In Ps 146, P.L. 4, 1897) ; entraînée avec amour et par amour à la divine vérité, avec « les yeux du cœur », croît dans sa certi­tude, approfondit sa vision et devient une exigence d’action » (cf. Ga 3, 11).

Aussi, cette fête de l’Ascension est-elle une fête de la foi ; une foi qui ouvre largement la fenêtre sur l’« outre-temps » par rap­port au Christ ressuscité, et nous laisse entrevoir quelque chose de sa gloire immortelle ; et sur Poutre-tombe par rapport à nous, mortels destinés à la fin de nos jours dans le temps, à la survi­vance dans la communion des saints et à la résurrection du der­nier jour pour l’éternité. La foi devient alors espérance (He 11, 1) ; une espérance victorieuse qui émane du mystère de l’Ascen­sion, source et exemple de notre destin futur et qui peut et doit soutenir la fastidieuse démarche de notre pèlerinage terrestre. Et l’espérance, Saint Paul nous le garantit, ne déçoit jamais « spes autem non confundit » (Rm 5, 5). Amen !

 

 

 

9 mai

LA JOIE CHRÉTIENNE

 

Vénérables Frères et chers Fils, Salut et Bénédiction Apostolique

 

Réjouissez-vous dans le Seigneur, car il est proche de tous ceux qui l’invoquent en vérité ! (Cf. Ph 4, 4-5 ; Ps 145, 18)

Chers Frères et Fils dans le Christ, à plusieurs reprises déjà au cours de cette Année Sainte, Nous avons exhorté le Peuple de Dieu à correspondre avec un joyeux empressement à la grâce du Jubilé. Notre invitation appelle essentiellement, vous le savez, au renouvellement intérieur et à la réconciliation dans le Christ. Il y va du salut des hommes, il y va de leur bonheur plénier. Au moment où, dans tout l’univers, les croyants s’apprêtent à célé­brer la venue de l’Esprit Saint, Nous vous invitons à implorer de Lui ce don de la joie.

Certes, pour Nous-même, le ministère de la réconciliation s’exerce parmi nombre de contradictions et de difficultés (Cf. Exhortation apostolique Paterna cum benevolentia, AAS 67, 1975, pp. 5-23), mais il est suscité et accompagné en Nous par la joie de l’Esprit Saint. Aussi bien, est-ce en toute vérité que Nous pouvons reprendre à notre compte, à l’intention de l’Eglise universelle, la confidence de l’Apôtre Paul à sa communauté de Corinthe : « Vous êtes dans nos cœurs à la vie et à la mort. J’ai grande confiance en vous... Je suis tout rempli de consolation ; je surabonde de joie dans toutes nos tribulations » (2 Co 7, 3-4). Oui, c’est pour Nous également une exigence d’amour que de vous inviter à partager cette joie surabondante qui est un don de l’Esprit Saint (Ga 5, 22).

Nous avons donc ressenti comme une bienheureuse nécessité intérieure de vous adresser, au cours de cette Année de grâce, et très opportunément à l’occasion de la Pentecôte, une Exhortation apostolique dont le thème serait, précisément, la joie chrétienne, la joie dans l’Esprit Saint. C’est une sorte d’hymne à la joie di­vine que Nous voudrions entonner afin qu’il éveille un écho dans le monde entier, et d’abord dans l’Eglise : que la joie soit répan­due dans les cœurs avec l’amour dont elle est le fruit, par l’Esprit Saint qui nous a été donné (Cf. Rm 5, 5). Aussi souhaitons-Nous que votre voix se joigne à la nôtre, pour la consolation spirituelle de l’Eglise de Dieu, et de tous ceux d’entre les hommes qui vou­dront bien se rendre cordialement attentifs à cette célébration.

 

I. Le besoin de joie au cœur de tous les hommes

 

Ce ne serait pas exalter comme il convient la joie chrétienne que de demeurer insensible au témoignage extérieur que le Dieu créateur se rend à lui-même au sein de sa création : « Et Dieu vit que cela était bon » (Gn 1, 10. 12. 18. 21. 25. 31). Suscitant l’homme au-dedans d’un univers qui est oeuvre de puissance, de sagesse, d’amour, Dieu, avant mê­me de se manifester personnellement selon le mode de la révé­lation, dispose l’intelligence et le cœur de sa créature pour la ren­contre de la joie, en même temps que de la vérité. Il faut donc être attentif à l’appel qui monte du cœur de l’homme, depuis l’âge de l’enfance émerveillée jusqu’à celui de la sereine vieillesse comme un pressentiment du mystère divin.

En s’éveillant au monde, l’homme n’éprouve-t-il pas, avec le désir naturel de le comprendre et d’en prendre possession celui d’y trouver son accomplissement et son bonheur ? Il y a, comme chacun sait, plusieurs degrés dans ce « bonheur ». Son expression la plus noble est la joie ou « bonheur » au sens strict, lorsque l’homme, au niveau de ses facultés supérieures, trouve sa satisfaction dans la possession d’un bien connu et aimé (Cf. St thomas, Summa Theologica, I-II, q. 31, a. 3.). Ainsi l’homme éprouve la joie lorsqu’il se trouve en harmonie avec la nature, et surtout dans la rencontre, le partage, la communion avec autrui. A plus forte raison connaît-il la joie ou le bonheur spirituel lorsque son esprit entre en possession de Dieu, connu et aimé comme le bien suprême et immuable (Cf. st thomas, ibid., II-II, q. 28, a. 1 et a. 4.). Poètes, artistes, penseurs, mais aussi hommes et femmes simplement disponibles à une certaine lumière intérieure, ont pu et peuvent encore, soit dans les temps d’avant le Christ, soit en notre temps et parmi nous, expérimenter quelque chose de la joie de Dieu.

Mais comment ne pas voir aussi que la joie est toujours im­parfaite, fragile, menacée ? Par un étrange paradoxe, la conscience même de ce qui constituerait, au-delà de tous les plaisirs transitoires, le véritable bonheur, inclut aussi la certitude qu’il n’y a pas de bonheur parfait. L’expérience de la finitude, que chaque gé­nération refait pour son propre compte, oblige à constater et à sonder l’écart immense qui subsiste toujours entre la réalité et le désir d’infini.

Ce paradoxe et cette difficulté d’atteindre la joie Nous sem­blent particulièrement aigus aujourd’hui. C’est la raison de notre message. La société technique a pu multiplier les occasions de plaisirs, mais elle a bien du mal à sécréter la joie. Car la joie vient d’ailleurs. Elle est spirituelle. L’argent, le confort, l’hygiène, la sécurité matérielle ne manquent souvent pas ; et pourtant l’ennui, la morosité, la tristesse demeurent malheureusement le lot de beau­coup. Cela va parfois jusqu’à l’angoisse et au désespoir, que l’in­souciance apparente, la frénésie du bonheur présent et les paradis artificiels ne parviennent pas à évacuer. Peut-être se sent-on impuis­sant à dominer le progrès industriel, à planifier la société de façon humaine ? Peut-être l’avenir apparaît-il trop incertain, la vie hu­maine trop menacée ? Ou ne s’agit-il pas surtout de solitude, d’une soif d’amour et de présence non satisfaite, d’un vide mal défini ? Par contre, dans beaucoup de régions et parfois au milieu de nous, la somme de souffrances physiques et morales se fait lourde : tant d’affamés, tant de victimes de combats stériles, tant de déracinés. Ces misères ne sont peut-être pas plus profondes que celles du passé ; mais elles prennent une dimension planétaire ; elles sont mieux connue, illustrées par les mass média, au moins autant que les expériences de bonheur ; elles accablent les consciences sans qu’apparaisse bien souvent une solution humaine à leur mesure.

Cette situation ne saurait cependant Nous interdire de parler de la joie, d’espérer la joie. C’est au cœur de leurs détresses que nos contemporains ont besoin de connaître la joie, d’entendre son chant. Nous compatissons profondément à la peine de ceux sur qui la misère et les souffrances de toutes sortes jettent un voile de tristesse. Nous pensons tout particulièrement à ceux qui se trouvent sans ressources, sans secours, sans amitié, qui voient leurs espoirs humains anéantis. Ils sont plus que jamais présents à notre prière, à notre affection. Nous ne voulons certes accabler personne. Nous cherchons au contraire les remèdes capables d’apporter la lumière. A nos yeux, ils sont de trois ordres.

Les hommes doivent évidemment unir leurs efforts pour procurer au moins le minimum de soulagement, de bien-être de sécurité, de justice nécessaire au bonheur, aux nombreuses populations qui en sont dépourvues. Une telle action solidaire est déjà l’œuvre de Dieu ; elle correspond au commandement du Christ. Déjà elle procure la paix, elle redonne espoir, elle fortifie la communion, elle ouvre à la joie, pour celui qui donne comme pour celui qui reçoit, car il y a plus de bonheur à donner qu’à recevoir (Cf. Ac 20, 35). Que de fois Nous vous convions, Frères et Fils très chers, à préparer avec ardeur une terre plus habitable et plus fraternelle, à réali­ser sans tarder la justice et la charité pour un développement inté­gral de tous ! La Constitution conciliaire Gaudium et Spes et de nombreux documents pontificaux ont bien insisté sur ce point. Même si ce n’est pas directement le thème que Nous abordons ici, que l’on se garde bien d’oublier ce devoir primordial d’amour du prochain, sans lequel il serait malséant de parler de joie.

Il faudrait aussi un patient effort d’éducation pour apprendre ou réapprendre à goûter simplement les multiples joies humaines que le Créateur met déjà sur nos chemins : joie exaltante de l’existence et de la vie; joie de l’amour chaste et sanctifié ; joie pacifiante de la nature et du silence ; joie parfois austère du tra­vail soigné ; joie et satisfaction du devoir accompli ; joie transpa­rente de la pureté, du service, du partage ; joie exigeante du sacrifice. Le chrétien pourra les purifier, les compléter, les subli­mer : il ne saurait les dédaigner. La joie chrétienne suppose un homme capable de joies naturelles. C’est bien souvent à partir de celles-ci que le Christ a annoncé le Royaume de Dieu.

Mais le thème de la présente Exhortation se situe encore au-delà. Car le problème Nous apparaît surtout d’ordre spirituel. C’est l’homme, en son âme, qui se trouve démuni pour assumer les souffrances et les misères de notre temps. Elles l’accablent d’autant plus que le sens de la vie lui échappe, qu’il n’est plus sûr de lui-même, de sa vocation et de sa destinée transcendantes. Il a désacralisé l’univers et maintenant l’humanité ; il a parfois coupé le lien vital qui le rattachait à Dieu. La valeur des êtres, l’espérance ne sont plus suffisamment assurées. Dieu lui semble abstrait, inutile : sans qu’il sache l’exprimer, le silence de Dieu lui pèse. Oui, le froid et les ténèbres sont d’abord dans le cœur de l’homme qui connaît la tristesse. On peut parler ici de la tristesse des non croyants, lorsque l’esprit humain, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, et donc orienté instinctivement vers lui comme vers son bien suprême, unique, reste sans le connaître clairement, sans l’aimer, et par conséquent sans éprou­ver la joie qu’apportent la connaissance de Dieu, même impar­faite, et la certitude d’avoir avec lui un lien que la mort même ne saurait rompre. Qui ne se souvient de la parole de Saint Augus­tin : « Tu nous as fait pour Toi, Seigneur, et notre cœur est in­quiet jusqu’à ce qu’il repose en Toi »? (st augustin, Confessions I, c. 1:  PL 32, 661). C’est donc en devenant davantage présent à Dieu, en se détournant du péché, que l’homme peut vraiment entrer dans la joie spirituelle. Sans doute, « la chair et le sang » en sont-ils incapables (Cf. Mt 16, 17). Mais la Révélation peut ouvrir cette perspective et la grâce opérer ce retournement. No­tre propos est précisément de vous inviter aux sources de la joie chrétienne. Comment le pourrions-nous, sans nous mettre nous-mêmes en face du dessein de Dieu, à l’écoute de la Bonne Nouvelle de son Amour ?

 

II. Annonce de la joie chrétienne dans l’Ancien Testament

 

Par essence, la joie chrétienne est participation spirituelle à la joie insondable, conjointement divine et humaine, qui est au cœur de Jésus-Christ glorifié. Aussitôt que Dieu le Père commence à manifester dans l’histoire le dessein bienveillant qu’il avait formé en Jésus-Christ, pour le réaliser quand les temps seraient accom­plis (Cf. Ep 1, 9-10), cette joie s’annonce mystérieusement au sein du Peuple de Dieu, encore que son identité ne soit pas dévoilée.

Ainsi Abraham, notre père, mis a part en vue de l’accomplis­sement futur de la Promesse, et espérant contre toute espérance, reçoit, lors de la naissance de son fils Isaac, les prémices prophé­tiques de cette joie (Cf. Gn 21, 1-7 ; Rm 4, 18). Celle-ci se trouve comme transfigurée à travers une épreuve de mort, quand ce fils unique lui est rendu vivant, préfiguration de la résurrection de Celui qui doit venir : le Fils unique de Dieu promis au sacrifice rédempteur. Abraham exulta à la pensée de voir le Jour du Christ, le Jour du salut : Il « l’a vu et fut dans la joie » (Jn 8, 56).

La joie du salut s’amplifie et se communique ensuite tout au long de l’histoire prophétique de l’ancien Israël. Elle se main­tient et renaît indéfectiblement à travers de tragiques épreuves dues aux infidélités coupables du peuple élu et aux persécutions extérieures qui voudraient le détacher de son Dieu. Cette joie, toujours menacée et rejaillissante, est propre au peuple né d’Abraham.

Il s’agit toujours d’une expérience exaltante de libération et de restauration — au moins annoncées — ayant pour origine l’amour miséricordieux de Dieu pour son peuple bien-aimé, en faveur de qui il accomplit, par pure grâce et puissance miracu­leuse, les promesses de l’Alliance. Telle est la joie de la Pâque mosaïque, laquelle survint comme figure de la libération eschatologique qui serait réalisée par Jésus-Christ dans le contexte pascal de la nouvelle et éternelle Alliance. Il s’agit aussi de la joie bien actuelle chantée à tant de reprises par les psaumes, celle de vivre avec Dieu et pour Dieu. Il s’agit enfin et surtout de la joie glorieuse et surnaturelle, prophétisée en faveur de la Jéru­salem nouvelle rachetée de l’exil et aimée par Dieu lui-même d’un amour mystique.

Le sens ultime de ce débordement inouï de l’amour rédemp­teur ne pourra apparaître qu’à l’heure de la nouvelle Pâque et du nouvel Exode. Alors le Peuple de Dieu sera conduit, dans la mort et la résurrection du Serviteur souffrant, de ce monde au Père, de la Jérusalem figurative d’ici-bas à la Jérusalem d’en-haut : « Alors que tu étais abandonnée, haïe et délaissée, je ferai de toi un objet d’éternelle fierté, un motif de joie d’âge en âge... Comme un jeune homme épouse une vierge, ton auteur t’épou­sera, et comme le mari se réjouit de son épouse, ton Dieu se réjouira de toi » (Is 60, 15 ; 62, 5 ; cf. Ga 4, 27 ; Ap 21, 1-4).

 

III. La joie selon le Nouveau Testament

 

Ces promesses merveilleuses ont soutenu, des siècles durant et dans les plus terribles épreuves, l’espérance mystique de l’ancien Israël. Et c’est lui qui les a transmises à l’Eglise de Jésus-Christ, en sorte que nous lui sommes redevables de quelques-uns des plus purs accents « « consolation » (Cf. Is 40, 1 ; 66, 13) est liée à la venue et à la présence du Christ.

De la joie apportée par le Seigneur, nul n’est exclu. La grande joie annoncée par l’Ange, la nuit de Noël, est en vérité pour tout le peuple (Cf. Lc 2, 10), pour celui d’Israël attendant alors anxieusement un Sauveur, comme pour le peuple innombrable de tous ceux qui, dans la suite des temps, en accueilleront le message et s’efforceront d’en vivre. La première, la Vierge Marie, en avait reçu l’an­nonce de l’ange Gabriel et son Magnificat était déjà l’hymne d’exultation de tous les humbles. Les mystères joyeux nous remettent ainsi, chaque fois que nous récitons le Rosaire devant l’événe­ment ineffable qui est le centre et le sommet de l’histoire : la venue sur terre de l’Emmanuel, Dieu avec nous. Jean-Baptiste qui a pour mission de le désigner à l’attente d’Israël, avait lui-même tressailli d’allégresse, en sa présence, dès le sein de sa mère (Cf. Lc 1, 44). Lorsque Jésus commence son ministère, Jean est « ravi de joie à la voix de l’Epoux » (Jn 3, 29).

Arrêtons-nous maintenant à contempler la personne de Jésus, au cours de sa vie terrestre. En son humanité, il a fait l’expé­rience de nos joies. Il a manifestement connu, apprécié, célébré toute une gamme de joies humaines, de ces joies simples et quo­tidiennes, à la portée de tous. La profondeur de sa vie intérieure n’a pas émoussé le concret de son regard, ni sa sensibilité. Il ad­mire les oiseaux du ciel et les lys des champs. Il rejoint d’emblée le regard de Dieu sur la création à l’aube de l’histoire. Il exalte volontiers la joie du semeur et du moissonneur, celle de l’homme qui trouve un trésor caché, celle du berger qui récupère sa bre­bis ou de la femme qui retrouve la pièce perdue, la joie des invités au festin, la joie des noces, celle du père qui accueille son fils au retour d’une vie de prodigue et celle de la femme qui vient de mettre au monde son enfant... Ces joies humaines ont tant de consistance pour Jésus qu’elles sont pour lui les signes des joies spirituelles du Royaume de Dieu : joie des hommes qui entrent dans ce Royaume, y reviennent ou y travaillent, joie du Père qui les accueille. Et pour sa part, Jésus lui-même manifeste sa satisfaction et sa tendresse lorsqu’il rencontre des enfants qui désirent l’approcher, un jeune homme riche, fidèle et soucieux de faire davantage, des amis qui lui ouvrent leur maison comme Marthe, Marie, Lazare. Son bonheur est surtout de voir la Pa­role accueillie, les possédés délivrés, une femme pécheresse ou un publicain comme Zachée se convertir, une veuve prendre sur son indigence pour donner. Il tressaille même de joie lorsqu’il constate que les tout petits ont la révélation du Royaume qui reste caché aux sages et aux habiles (Cf. Lc 10, 21). Oui, parce que le Christ « a vécu notre condition d’homme en toute chose, excepté le péché » (Prière eucharistique n. IV ; cf. He 4, 15), il a accueilli et éprouvé les joies affectives et spiri­tuelles, comme un don de Dieu. Et il n’a eu de cesse qu’il n’eût « annoncé aux pauvres la Bonne Nouvelle, aux affligés la joie » (Ibid. ; Lc 4, 18). L’Evangile de Saint Luc témoigne particulièrement de cette se­mence d’allégresse. Les miracles de Jésus, les paroles de pardon sont autant de signes de la bonté divine : la foule se réjouit de toutes les merveilles qu’il accomplit (Cf. Lc 13, 17) et rend gloire à Dieu. Pour le chrétien, comme pour Jésus, il s’agit de vivre dans l’action de grâces au Père les joies humaines que le Créateur lui donne.

Mais il importe ici de bien saisir le secret de la joie insondable qui habite Jésus, et qui lui est propre. C’est surtout l’Evangile de Saint Jean qui en soulève le voile, en nous livrant les paroles intimes du Fils de Dieu fait homme. Si Jésus rayonne une telle paix, une telle assurance, une telle allégresse, une telle disponi­bilité, c’est à cause de l’amour ineffable dont il se sait aimé de son Père. Lors de son baptême sur les bords du Jourdain, cet amour, présent dès le premier instant de son Incarnation, est manifesté : « Tu es mon Fils bien-aimé ; tu as toute ma faveur » (Lc 3, 22). Cette certitude est inséparable de la conscience de Jésus. C’est une Présence qui ne le laisse jamais seul (Cf. Jn 16, 32). C’est une connais­sance intimé qui le comble : « Le Père me connaît et je connais le Père » (Jn 10, 15). C’est un échange incessant et total : «Tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi » (Jn 17, 10). Le Père a remis au Fils le pouvoir de juger, celui de disposer de la vie. C’est une habitation réciproque : « Je suis dans le Père et le Père est en moi » (Jn 14, 10). En retour, le Fils rend au Père un amour sans mesure : « J’aime le Père et j’agis comme le Père me la ordon­né » (Jn 14, 31). Il fait toujours ce qui plaît au Père : c’est sa « nourriture » (Cf. Jn 8, 29 ; 4, 54). Sa disponibilité va jusqu’au don de sa vie humaine, sa confiance jusqu’à la certitude de la reprendre : « Si le Père m’aime, c’est que je donne ma vie pour la reprendre » (Jn 10, 17). En ce sens, il se réjouit d’aller au Père. Il ne s’agit pas pour Jésus d’une prise de conscience éphémère : c’est le retentissement, dans sa conscience d’homme, de l’amour qu’il connaît depuis toujours comme Dieu au sein du Père : « Tu m’as aimé avant la fondation du mon­de » (Jn 17, 24). Il y a là une relation incommunicable d’amour, qui se confond avec son existence de Fils et qui est le secret de la vie trinitaire : le Père y apparaît comme celui qui se donne au Fils, sans réserve et sans intermittence, dans un élan de générosité joyeuse, et le Fils, celui qui se donne de la même façon au Père, avec un élan de gratitude joyeuse, dans l’Esprit Saint.

Et voilà que les disciples, et tous ceux qui croient dans le Christ, sont appelés à participer à cette joie. Jésus veut qu’ils aient en eux-mêmes sa joie en plénitude (Cf. Jn 17, 13) : « Je leur ai révélé ton nom et le leur révélerai, pour que l’amour dont tu m’as aimé soit en eux et moi aussi en eux » (Jn 17, 26).

Cette joie de demeurer dans l’amour de Dieu commence dès ici-bas. C’est celle du Royaume de Dieu. Mais elle est accordée sur un chemin escarpé, qui demande une confiance totale dans le Père et dans le Fils, et une préférence donnée au Royaume. Le message de Jésus promet avant tout la joie, cette joie exi­geante; ne s’ouvre-t-il pas par les béatitudes ? « Heureux, vous les pauvres, car le Royaume des Cieux est à vous. Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés. Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous rirez » (Lc 6, 20-21).

Mystérieusement, le Christ lui-même, pour déraciner du cœur de l’homme le péché de suffisance et manifester au Père une obéissance filiale sans partage, accepte de mourir de la main des impies (Cf. Ac 2, 23), de mourir sur une croix. Mais le Père n’a pas permis que la mort le retint en son pouvoir. La résurrection de Jésus est le sceau apposé par le Père sur la valeur du sacrifice de son Fils ; c’est la preuve de la fidélité du Père, selon le vœu formulé par Jésus avant d’entrer dans sa passion : « Père, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie » (Jn 17, 1). Désormais, Jésus est pour toujours vivant dans la gloire du Père, et c’est pourquoi les disciples furent établis dans une joie indéracinable en voyant le Seigneur, le soir de Pâques.

Il reste que, ici-bas, la joie du Royaume réalisé ne peut jaillir que de la célébration conjointe de la mort et de la résurrection du Seigneur. C’est le paradoxe de la condition chrétienne qui éclaire singulièrement celui de la condition humaine : ni l’épreu­ve, ni la souffrance ne sont éliminées de ce monde, mais elles prennent un sens nouveau dans la certitude de participer à la rédemption opérée par le Seigneur et de partager sa gloire. C’est pourquoi le chrétien, soumis aux difficultés de l’existence com­mune, n’est pas cependant réduit à chercher son chemin comme à tâtons, ni à voir dans la mort la fin de ses espérances. Comme l’annonçait en effet le prophète : « Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière, sur les habitants du som­bre pays une lumière a resplendi. Tu as multiplié leur allégresse, tu as fait éclater leur joie » (Is 9, 1-2). L’Exultet pascal chante un mys­tère réalisé au-delà des espérances prophétiques : dans l’annonce joyeuse de la résurrection, la peine même de l’homme se trouve transfigurée, tandis que la plénitude de la joie surgit de la vic­toire du Crucifié, de son Cœur transpercé, de son Corps glori­fié, et éclaire les ténèbres des âmes : « Et nox illuminatio mea in deliciis meis » (Praeconium paschale).

La joie pascale n’est pas seulement celle d’une transfiguration possible : elle est celle de la nouvelle Présence du Christ ressus­cité dispensant aux siens l’Esprit Saint pour qu’il demeure avec eux. Ainsi l’Esprit Paraclet est donné à l’Eglise comme principe inépuisable de sa joie d’épouse du Christ glorifié. Il lui remet en mémoire, moyennant le ministère de grâce et de vérité exercé par les successeurs des Apôtres, l’enseignement même du Seigneur. Il suscite en elle la vie divine et l’apostolat. Et le chrétien sait que cet Esprit ne sera jamais éteint au cours de l’histoire. La source d’espérance manifestée à la Pentecôte ne tarira pas.

L’Esprit qui procède du Père et du Fils, dont il est le vivant amour mutuel, est donc communiqué désormais au Peuple de l’Alliance nouvelle, et à chaque âme disponible à son action in­time. Il fait de nous sa demeure : dulcis hospes animae (Prose de la solennité de la Pentecôte). Avec lui, le cœur de l’homme est habité par le Père et le Fils (Cf. Jn 14, 23). L’Es­prit Saint y suscite une prière filiale qui jaillit du tréfonds de l’âme et s’exprime dans la louange, l’action de grâces, la réparation et la supplication. Alors nous pouvons goûter la joie proprement spi­rituelle, qui est un fruit de l’Esprit Saint (Cf Rm 14, 17 ; Ga 5, 22) : elle consiste en ce que l’esprit humain trouve le repos et une intime satisfaction dans la possession du Dieu trinitaire, connu par la foi et aimé avec la charité qui vient de lui. Une telle joie caractérise dès lors toutes les vertus chrétiennes. Les humbles joies humaines, qui sont dans nos vies comme les semences d’une réalité plus haute, sont trans­figurées. La joie spirituelle, ici-bas, inclura toujours en quelque mesure la douloureuse épreuve de la femme en travail d’enfante­ment, et un certain abandon apparent, semblable à celui de l’or­phelin : pleurs et lamentations, tandis que le monde fera étalage d’une satisfaction mauvaise. Mais la tristesse des disciples, qui est selon Dieu et non selon le monde, sera promptement chan­gée en une joie spirituelle que personne ne pourra leur enlever » (Cf. Jn 16, 20-22 ; 2 Co 1, 4 ; 7, 4-6).

Tel est le statut de l’existence chrétienne, et très particulière­ment de la vie apostolique. Celle-ci, parce qu’elle est animée par un amour pressant du Seigneur et des frères, se déploie nécessai­rement sous le signe du sacrifice pascal, allant par amour à la mort, et par la mort à la vie et à l’amour. D’où la condition du chrétien, et en premier lieu de l’apôtre, qui doit devenir le « mo­dèle du troupeau » (1 P 5, 3) et s’associer librement à la passion du Ré­dempteur. Elle correspond dans l’Evangile comme la loi de la béatitude chrétienne, en continuité avec le destin des prophètes : « Heureux êtes-vous si l’on vous insulte, si l’on vous persécute et si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi. Soyez dans la joie et l’allégresse, car votre récompense sera grande dans les cieux : c’est bien ainsi qu’on a persécuté les prophètes vos devanciers » (Mt 5, 11-12).

Nous ne manquons malheureusement pas d’occasions de véri­fier en notre siècle si menacé par l’illusion du faux bonheur, l’in­capacité de l’homme « psychique » à accueillir « ce qui est de l’Es­prit de Dieu : c’est folie pour lui, et il ne peut le connaître, car s’est spirituellement qu’on en juge » (1 Co 2, 14). Le monde — celui qui est inapte à recevoir l’Esprit de Vérité, qu’il ne voit ni ne con­naît — n’aperçoit qu’une face des choses. Il considère seulement l’affliction et la pauvreté du disciple, alors que ce dernier demeure toujours au plus profond de lui-même dans la joie, parce qu’il est en communion avec le Père et avec son Fils Jésus-Christ.

 

IV. La joie au cœur des Saints

 

Telle est, Frères et Fils bien-aimés, la joyeuse espérance puisée aux sources mêmes de la Parole de Dieu. Depuis vingt siècles, cette source de joie n’a cessé da jaillir dans l’Eglise, et spécialement au cœur des Saints. Il Nous faut maintenant suggérer quelques échos de cette expérience spirituelle : elle illustre, selon la diver­sité des charismes et des vocations particulières, le mystère de la joie chrétienne.

Au premier rang vient la Vierge Marie, pleine de grâces, la Mère du Sauveur. Accueillante à l’annonce d’en haut, servante du Seigneur, épouse de l’Esprit Saint, mère du Fils éternel, elle laisse éclater sa joie devant sa cousine Elisabeth qui célèbre sa foi : « Mon âme exalte le Seigneur, et mon esprit exulte de joie en Dieu mon Sauveur... Désormais, toutes les générations me diront bienheu­reuse » (Lc 1, 46-48). Elle a saisi, mieux que toutes les autres créatures, que Dieu fart des merveilles : son Nom est saint, il montre sa miséri­corde, il élève les humbles, il est fidèle à ses promesses. Non point que le déroulement apparent de sa vie sorte de la trame ordinaire, mais elle médite les moindres signes de Dieu, les repassant dans son cœur. Non point que les souffrances lui soient épargnées : elle est debout au pied de la croix, associée éminemment au sacri­fice du Serviteur innocent, mère des douleurs. Mais elle est aussi ouverte sans mesure à la joie de la Résurrection ; elle est aussi élevée, corps et âme, dans la gloire du ciel. Première rachetée, im­maculée dès le moment de sa conception, incomparable demeure de l’Esprit, très pur habitacle du Rédempteur des hommes, elle est en même temps la Fille bien-aimée de Dieu et, dans le Christ, la Mère universelle. Elle est le type parfait de l’Eglise terrestre et glorifiée. Quelle résonance merveilleuse acquièrent en son exis­tence singulière de Vierge d’Israël les paroles prophétiques concer­nant la nouvelle Jérusalem : « J’exulte de joie dans le Seigneur, mon âme jubile en mon Dieu, car Il m’a revêtu des vêtements du salut, il m’a drapé dans le manteau de la justice, comme un jeune époux se met un diadème, comme une mariée se pare de ses bijoux » (Is 61, 10). Près du Christ elle récapitule toutes les joies, elle vit la joie parfaite promise à l’Eglise : « Mater plena sanctae laetitiae » et c’est à bon droit que ses fils de la terre, se tournant vers celle qui est mère de l’espérance et mère de la grâce, l’invo­quent comme la cause de leur joie : « Causa nostrae laetitiae ».

Après Marie, Nous rencontrons l’expression de la joie la plus pure, la plus brûlante, là où la Croix de Jésus est embrassée avec le plus fidèle amour, chez les martyrs, à qui l’Esprit Saint inspire, au cœur de l’épreuve, une attente passionnée de la venue de l’Epoux. Saint Etienne, mourant en voyant le ciel ouvert, n’est que le premier de ces innombrables témoins du Christ. Combien sont-ils, de nos jours encore et dans maints pays, qui, en risquant tout pour le Christ, pourraient affirmer comme le martyr Saint Ignace d’Antioche : « C’est bien vivant que je vous écris, désirant de mourir. Mon désir terrestre a été crucifié, et il n’y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais en moi une eau vive qui murmure et qui dit au-dedans de moi : ‘Viens au Père !’ » (Lettre aux Romains 7, 2a ; éd. « Sources chrétiennes », n. 10, pp. 102-105. Cf. Jn 4, 10 ; 7, 38 ; 14, 12).

Aussi bien, la force de l’Eglise, la certitude de sa victoire, son allégresse lors de la célébration du combat des martyrs, viennent de ce qu’elle contemple en eux la glorieuse fécondité de la Croix. C’est pourquoi notre prédécesseur Saint Léon le Grand, exaltant de ce Siège romain, le martyre des saints Apôtres Pierre et Paul, s’écrie : « Précieuse est au regard de Dieu la mort de ses Saints, et aucune espèce de cruauté ne peut détruire une religion fon­dée dans le mystère de la Croix du Christ. L’Eglise n’est pas amoindrie, mais agrandie par les persécutions ; et le champ du Seigneur se revêt sans cesse d’une plus riche moisson lorsque les grains, tombés seuls, renaissent multipliés » (Sermon 82, en l’anniversaire des Apôtres Pierre et Paul, 6. Cf. Jn 12, 24).

Il existe cependant de nombreuses demeures dans la maison du Père et, pour ceux dont l’Esprit Saint consume le cœur, plu­sieurs manières de mourir à eux-mêmes et d’accéder à la sainte joie de la résurrection. L’effusion du sang n’est pas la voie uni­que. Toutefois le combat pour le Royaume inclut nécessairement la traversée d’une passion d’amour, dont les maîtres spirituels ont su parler excellemment. Et ici leurs expériences intérieures se rencontrent, à travers la diversité même des traditions mystiques, en Orient comme en Occident. Elles attestent le même chemine­ment de l’âme, per crucem ad lucem, et de ce monde au Père, dans le souffle vivifiant de l’Esprit.

Chacun de ces maîtres spirituels nous a laissé un message sur la joie. Les Pères Orientaux abondent en témoignages de cette joie dans l’Esprit Saint. Origène par exemple a souvent décrit la joie de celui qui entre dans la connaissance intime de Jésus : son âme est alors inondée d’allégresse comme celle du vieillard Siméon. Dans le temple qui est l’Eglise, il serre Jésus dans ses bras. Il jouit de la plénitude du salut en tenant celui en qui Dieu se récon­cilie le monde (Cf. In Lucam 15 ; éd. « Sources chrétiennes », n. 87, pp. 233-237. Cf. Dictionnaire de Spiritualité, tome VIII, col. 1245, Beauchesne 1974). Au Moyen Age, entre beaucoup d’autres, un maître spirituel de l’Orient, Nicolas Cabasilas, s’attache à mon­trer comment l’amour de Dieu pour lui-même procure le maximum de joie (Cf. « La vie dans le Christ », VII, 5). En Occident, qu’il suffise de citer quelques noms parmi ceux qui ont fait école sur le chemin de la sainteté et de la joie : Saint Augustin, Saint Bernard, Saint Dominique, Saint Ignace de Loyola, Saint Jean de la Croix, Sainte Thérèse d’Avila, Saint Fran­çois de Sales, Saint Jean Bosco.

Nous voulons évoquer plus spécialement trois figures, très at­tachantes aujourd’hui encore pour l’ensemble du peuple chrétien. Et d’abord le petit pauvre d’Assise, dont nombre de pèlerins de l’Année Sainte s’efforcent de suivre la trace. Ayant tout quitté pour le Seigneur, il retrouve grâce à la sainte pauvreté quelque chose pour ainsi dire de la béatitude originelle, lorsque le monde sortit intact des mains du Créateur. Dans le dénuement le plus extrême, à demi aveugle, il put chanter l’inoubliable Cantique des créatures, la louange de notre frère le Soleil, de la nature entière, devenue pour lui comme transparente et pur miroir de la gloire divine, et même de la joie devant la venue de « notre sœur la mort corporelle » : « Heureux ceux qui se seront conformés à vos très saintes volontés... ».

En des temps plus proches de nous, Sainte Thérèse de Lisieux nous indique la voie courageuse de l’abandon entre les mains de Dieu à qui elle confie sa petitesse. Ce n’est pourtant pas qu’elle ignore le sentiment de l’absence de Dieu, dont notre siècle fait à sa manière la dure expérience : « Parfois il semble au petit oiseau (auquel elle se compare) ne pas croire qu’il existe autre chose que les nuages qui l’enveloppent... C’est le moment de la joie parfaite pour le pauvre petit être faible... Quel bonheur pour lui de rester là quand même, de fixer l’invisible lumière qui se dérobe à sa foi » (Lettre 175. Cf. Manuscrits autobiographiques, Lisieux 1956, B. 5r).

Comment enfin ne pas rappeler, image lumineuse pour notre génération, l’exemple du bienheureux Maximilien Kolbe, pur dis­ciple de Saint François ? Dans les épreuves les plus tragiques qui ensanglantèrent notre époque, il s’offrit volontairement à la mort pour sauver un frère inconnu, et les témoins nous rapportent que, du lieu de souffrances qui était habituellement comme une image de l’enfer, sa paix intérieure, sa sérénité et sa joie firent en quelque sorte, pour ses malheureux compagnons comme pour lui-même, l’antichambre de la vie éternelle.

Dans la vie des fils de l’Eglise, cette participation à la joie du Seigneur n’est pas dissociable de la célébration du mystère eucha­ristique, où ils sont nourris et abreuvés de son Corps et de son Sang. Car soutenus ainsi, comme des voyageurs, sur la route de l’éternité, ils reçoivent déjà sacramentellement les prémices de la joie eschatologique.

Située en une telle perspective, la joie vaste et profonde répan­due dès ici-bas dans le cœur des vraies fidèles ne peut apparaître que comme « diffusive de soi », tout comme la vie et l’amour dont elle est un heureux symptôme. Elle résulte d’une communion humano-divine, et aspire à une communion toujours plus uni­verselle. Elle ne saurait en aucune manière inciter celui qui la goûte à quelque attitude de repli sur soi. Elle donne au cœur une ouverture catholique sur le monde des hommes, en même temps qu’elle le blesse de la nostalgie des biens éternels. Elle approfon­dit chez les fervents la conscience de leur condition d’exil, mais les garde de la tentation de déserter le lieu de leur combat pour l’avènement du Royaume. Elle les fait se hâter activement vers la consommation céleste des Noces de l’Agneau. Elle est paisible­ment tendue entre l’instant du labeur terrestre et la paix de la Demeure éternelle, conformément à la loi de gravitation de l’Esprit : « Si donc, dès à présent, pour avoir reçu ces arrhes (de l’Esprit filial), nous crions : ‘Abba, Père !’, que sera-ce lorsque, res­suscites, nous le verrons face à face ? Lorsque tous les membres, à flots débordants, feront jaillir un hymne d’exultation, glorifiant Celui qui les aura ressuscites d’entre les morts et gratifiés de l’éternelle vie ? Car, si déjà de simples arrhes, en enveloppant l’homme de toutes parts en elles-mêmes, le font s’écrier : ‘Abba, Père !’, que ne fera pas la grâce entière de l’Esprit, une fois don­née aux hommes par Dieu ? Elle nous rendra semblables à lui et accomplira la volonté du Père, car elle fera l’homme à l’image et à la ressemblance de Dieu » (st irenée, Adversus haereses, V, 8, 1 ; éd. « Sources chrétiennes», n. 153, pp. 94-97). Dès ici-bas, les saints nous donnent un avant-goût de cette ressemblance.

 

V. Une joie pour tout le peuple

 

En écoutant cette voix multiple et consonante des Saints, aurions-nous oublié la condition présente de la société humaine, en ap­parence si peu tournée vers les biens surnaturels ? Aurions-nous surestimé les aspirations spirituelles des chrétiens de ce temps ? Aurions-nous réservé notre exhortation à un petit nombre de savants et de sages ? Nous ne pouvons oublier que l’Evangile a d’abord été annoncé aux pauvres et aux humbles, avec sa splen­deur si simple et son contenu plénier.

Si Nous avons évoqué cet horizon lumineux de la joie chrétien­ne, ce n’est donc point dans la pensée de décourager qui que ce soit parmi vous, Frères et Fils très chers, qui sentez votre cœur partagé lorsque l’appel de Dieu vous atteint. Bien au contraire, Nous sentons que notre joie, comme la vôtre, ne sera complète que si nous regardons ensemble, avec pleine confiance, vers « le Chef de notre foi, qui la mène à la perfection, Jésus qui, au lieu de la joie qui lui était proposée, endura une croix dont il méprisa l’infamie, et qui est assis désormais à la droite du trône de Dieu. Songez à celui qui a enduré de la part des pécheurs une telle contradiction, afin de ne pas défaillir par lassitude de vos âmes » (He 12, 2-3).

L’invitation adressée par Dieu le Père à participer pleinement à la joie d’Abraham, à la fête éternelle des Noces de l’Agneau, est une convocation universelle. Chaque homme, pourvu qu’il se rende attentif et disponible, peut la percevoir au fond de son cœur, très particulièrement en cette Année Sainte où l’Eglise ouvre plus largement à tous les trésors de la miséricorde de Dieu. « Car c’est pour vous qu’est la promesse, ainsi que pour vos enfants, et pour tous ceux qui sont au loin, en aussi grand nombre que le Seigneur notre Dieu les appellera » (Ac 2, 39).

Nous ne saurions penser au Peuple de Dieu de façon abstraite. Notre regard se porte d’abord sur le monde des enfants. Tant qu’ils trouvent dans l’amour de leurs proches la sécurité dont ils ont besoin, ils ont une capacité d’accueil, d’émerveillement, de confiance, de spontanéité dans le don. Ils sont aptes à la joie évangélique. Qui veut entrer dans le Royaume, nous dit Jésus, doit d’abord les regarder (Cf. Mc 10, 14-15).

Nous rejoignons davantage encore tous ceux qui exercent une responsabilité familiale, professionnelle, sociale. Le poids de leurs charges, dans un monde extrêmement mouvant, leur ôte trop sou­vent la possibilité de goûter les joies quotidiennes. Elles existent pourtant. L’Esprit Saint veut les aider à les redécouvrir, à les purifier, à les partager.

Nous pensons au monde des souffrants, Nous pensons à tous ceux qui arrivent au soir de la vie. La joie de Dieu frappe à la porte de leurs souffrances physiques et morales, non par ironie certes, mais pour y opérer son œuvre paradoxale de transfiguration.

Notre esprit et notre cœur se tournent également vers tous ceux qui vivent au-delà de la sphère visible du Peuple de Dieu. En accordant leur vie aux appels les plus profonds de leur conscience, qui est l’écho de la voix de Dieu, ils sont sur le chemin de la joie.

Mais le Peuple de Dieu ne peut avancer sans guides. Ce sont les pasteurs, les théologiens, les maîtres spirituels, les prêtres et ceux qui coopèrent avec eux à l’animation des communautés chré­tiennes. Leur mission est d’aider leurs frères à prendre les sentiers de la joie évangélique, au milieu des réalités qui font leur vie et qu’ils ne sauraient fuir.

Oui, c’est l’immense amour de Dieu qui appelle à converger vers la Cité céleste ceux qui arrivent des divers points de l’horizon, qu’ils soient, en ce temps de l’Année Sainte, proches ou encore loin. Et parce que tous ces convoqués — nous tous, en somme — demeurent à quelque degré pécheurs, il nous faut aujourd’hui, cesser d’endurcir notre cœur, pour écouter la voix du Seigneur et accueillir la proposition du grand pardon, telle que Jérémie l’an­nonçait : « Je les purifierai de tout péché qu’ils commirent à mon égard, je pardonnerai tous les péchés par lesquels ils m’ont offensé et se sont révoltés contre moi. Et Jérusalem me deviendra un sujet de joie, d’honneur et de gloire devant toutes les nations du mon­de » (Jr 33, 8-9). Et comme cette promesse de pardon et tant d’autres pren­nent leur sens définitif dans le sacrifice rédempteur de Jésus, le Serviteur souffrant, c’est Lui, et Lui seulement, qui peut nous dire, en ce moment crucial de la vie de l’humanité : « Convertissez-vous et croyez en l’Evangile » (Mc 1, 15). Le Seigneur veut surtout nous faire comprendre que la conversion demandée n’est en aucune fa­çon un retour en arrière, ainsi qu’il en va pour le péché. Elle est, au contraire, mise en route, promotion dans la vraie liberté et dans la joie. Elle est réponse à une invitation provenant de lui, aimante, respectueuse et pressante à la fois : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soula­gerai. Chargez-vous de mon joug et mettez-vous à mon école, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez soulagement pour vos âmes » (Mt 11, 28-29).

En effet, quel fardeau plus accablant que celui de la faute ? Quelle détresse plus solitaire que celle du prodigue, décrite par l’évangéliste Saint Luc ? Par contre, quelle rencontre plus boule­versante que celle du Père, patient et miséricordieux, et du fils revenu à la vie ? « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n’ont pas besoin de repentir » (Lc 15, 7). Or, qui est sans péché, en dehors du Christ et de sa Mère immaculée ? Ainsi, par son invitation, à revenir au Père dans le repentir, l’Année Sainte — promesse de jubilation pour tout le Peuple — est aussi un appel à retrouver le sens et la pratique du sacrement de la Réconciliation. Dans la foulée de la meilleure tradition spirituelle, Nous rappelons aux fidèles et à leurs pasteurs que l’accusation des fautes graves est nécessaire et que la confession fréquente demeure une source pri­vilégiée de sainteté, de paix et de joie.

 

VI. La joie et l’espérance au cœur des jeunes

 

Sans rien ôter de la ferveur de notre message à l’ensemble du Peuple de Dieu, Nous voulons prendre le temps de nous adresser plus longuement au monde des jeunes, et avec une particulière espérance.

Si, en effet, l’Eglise, régénérée par l’Esprit Saint, constitue en un certain sens la véritable jeunesse du monde, pour autant qu’elle demeure fidèle à son être et à sa mission, comment ne se recon­naîtrait-elle pas spontanément, de préférence, dans la figure de qui se sent porteur de vie et d’espoir, et chargé d’assurer les len­demains de l’histoire présente ? Et réciproquement, comment ceux qui, en chaque période de cette histoire, perçoivent en eux-mêmes plus intensément l’élan de la vie, l’attente de ce qui vient, l’exi­gence des vraies rénovations, ne seraient-ils pas secrètement en harmonie avec une Eglise animée par l’Esprit du Christ ? Com­ment n’attendraient-ils pas d’elle la communication de son secret de permanente jeunesse, et donc la joie de leur propre jeunesse ?

Nous pensons qu’en droit et en fait une telle correspondance existe, non pas toujours visiblement, mais certainement en pro­fondeur, malgré maintes contrariétés contingentes. C’est pourquoi, en cette Exhortation sur la joie chrétienne, la raison et le cœur Nous invitent à Nous tourner très résolument vers les jeunes de ce temps. Nous le faisons au nom du Christ et de son Eglise que Lui-même veut, malgré les humaines défaillances, « resplendis­sante, sans tache ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée » (Ep 5, 27).

Ce faisant, Nous ne cédons pas à un culte sentimental. Consi­dérée du seul point de vue de l’âge, la jeunesse est chose éphémère. La célébration qui en est faite devient vite nostalgique ou déri­soire. Mais il n’en va pas de même en ce qui concerne le sens spi­rituel de ce moment de grâce qu’est la jeunesse authentiquement vécue. Ce qui retient notre attention, c’est essentiellement la cor­respondance, transitoire et menacée, certes, mais pourtant significative et riche de généreuses promesses, entre l’essor d’un être qui s’ouvre naturellement aux appels et exigences de sa haute destinée d’homme, et de dynamisme de l’Esprit Saint, de qui l’Eglise reçoit inépuisablement sa propre jeunesse, sa fidélité subs­tantielle à elle-même et, au sein de cette fidélité, sa vivante créa­tivité. De la rencontre entre l’être humain qui a, pour quelques an­nées décisives, la disponibilité de la jeunesse, et l’Eglise en sa jeunesse spirituelle permanente, surgit nécessairement, de part et d’autre, une joie de haute qualité et une promesse de fécondité.

L’Eglise, comme Peuple de Dieu pérégrinant vers le Royaume à venir doit pouvoir se perpétuer, et donc se renouveler à travers les générations humaines ; c’est pour elle une condition de fécon­dité, et même simplement de vie. Il importe donc qu’en chaque moment de son histoire, la génération qui se lève exauce, en quel­que sorte, l’espérance des générations précédentes, l’espérance mê­me de l’Église, qui est de transmettre sans fin le don de Dieu, Vérité et Vie. C’est pourquoi, en chaque génération, des jeunes chrétiens ont à ratifier, en pleine conscience et inconditionnelle­ment, l’alliance contractée par eux dans le sacrement du Baptême, et renforcée dans le sacrement de la Confirmation.

A cet égard, notre époque de profonde mutation ne va pas sans graves difficultés pour l’Eglise. Nous en avons une très vive cons­cience, Nous qui portons, avec tout le Collège épiscopal, « le souci de toutes les Eglises » (2 Co 11, 28) et la préoccupation de leur proche avenir. Mais Nous considérons en même temps, dans la foi et dans l’espérance qui ne déçoit pas (Cf. Rm 5, 5), que la grâce ne manquera pas au Peuple chrétien. Et Nous souhaitons que ce dernier ne man­que pas à la grâce, et ne renie pas, comme certains sont aujour­d’hui tentés de le faire, l’héritage de vérité et de sainteté parvenu jusqu’à ce moment décisif de son histoire séculaire. Et — c’est bien de cela qu’il s’agit — Nous pensons avoir toutes raisons de faire confiance à la jeunesse chrétienne : elle-même ne man­quera pas à l’Eglise si, dans l’Eglise, il sa trouve assez d’aînés capables de la comprendre, de l’aimer, de la guider et de lui ouvrir un avenir, en lui transmettant en toute fidélité la Vérité qui demeure. Alors des ouvriers nouveaux, résolus et fervents en­treront à leur tour, pour le travail spirituel et apostolique, dans les champs qui blanchissent pour la moisson. Alors semeur et moissonneur partageront la même joie du Royaume (Cf. Jn 4, 35-36).

Il Nous semble en effet que la crise présente du monde, carac­térisée, par un grand désarroi de beaucoup de jeunes, dénonce, pour une part, un aspect sénile, définitivement anachronique, d’une civilisation mercantile, hédoniste, matérialiste, qui tente encore de se donner pour porteuse d’avenir. Contre cette illu­sion, la réaction instinctive de nombreux jeunes revêt, dans ses excès mêmes, une portée certaine. Cette génération est en at­tente d’autre chose. Privée soudain de traditions tutélaires, puis amèrement déçue par la vanité et le vide spirituel des fausses nouveautés, des idéologies athées, de certains mysticismes délé­tères, n’en viendra-t-elle pas à découvrir ou à retrouver la nou­veauté sûre et inaltérable du mystère divin révélé en Jésus-Christ ? Celui-ci n’a-t-il pas — selon la belle formule de Saint Irénée — « apporté toute nouveauté en apportant sa propre personne » (st irénée, Adversus haereses, IV, 34, 1 ; éd. « Sources  chrétiennes », n. 100, pp. 846-847).

Et c’est pourquoi il Nous plaît de vous dédier plus expressé­ment, à vous, jeunes chrétiens de ce temps, promesse de l’Eglise de demain, cette célébration de la joie spirituelle. Nous vous convions cordialement à vous rendre attentifs aux appels inté­rieurs qui vous visitent. Nous vous pressons de lever vos yeux, votre cœur, vos énergies neuves, vers les sommets, d’accepter l’effort des ascensions de l’âme. Et Nous voulons vous donner cette assurance : autant peut être débilitant le préjugé, aujour­d’hui partout répandu, de l’impuissance où serait l’esprit humain de rencontrer la Vérité permanente et vivifiante, autant est profonde et libératrice la joie de la Vérité divine reconnue enfin dans l’Eglise : gaudium de Veritate (St augustin, Confessions, X, 23). Cette joie-là vous est pro­posée. Elle se donne à qui l’aime assez pour la chercher obstiné­ment. En vous disposant à l’accueillir et à la communiquer, vous assurerez ensemble votre propre accomplissement selon le Christ, et la prochaine étape historique du Peuple de Dieu.

 

VII. La joie du pèlerin en cette Année Sainte

 

Dans ce cheminement de tout le Peuple de Dieu s’inscrit natu­rellement l’Année Sainte, avec son pèlerinage. La grâce du Jubilé s’obtient en effet au prix d’une mise en route et d’une marche vers Dieu, dans la foi, l’espérance et l’amour. En diversifiant les moyens et les moments de ce Jubilé, Nous avons voulu faci­liter pour chacun ce qui peut être l’essentiel, reste la décision intérieure de répondre à l’appel de l’Esprit, de manière person­nelle, en disciple de Jésus, en fils de l’Eglise catholique et apos­tolique et selon l’intention de cette Eglise. Le reste est de l’or­dre des signes et des moyens. Oui, le pèlerinage souhaité est, pour le Peuple de Dieu dans son ensemble, et pour chaque personne au sein de ce Peuple, un mouvement, une Pâque, c’est-à-dire un passage, vers le lieu intérieur où le Père, le Fils et l’Es­prit l’accueillent dans leur propre intimité et unité divine : si quelqu’un m’aime, dit Jésus « mon Père l’aimera, et nous ferons chez lui notre demeure » (Jn 14, 23). Rejoindre cette présence suppose tou­jours un approfondissement de la conscience véritable de soi, com­me créature et fils de Dieu.

N’est-ce pas un renouveau intérieur de cette sorte qu’a voulu fondamentalement le récent Concile (Paul VI, Discours pour l’ouverture de la deuxième cession du Concile, 1ère partie, 29 sept. 1963 : AAS 55, 1963, pp. 845 ss. ; Encyclique Ecclesiam Suam : AAS 56, 1964, pp. 612, 614-618) ? Or c’est là, assurément, une œuvre de l’Esprit, un don de Pentecôte. Aussi faut-il recon­naître une intuition prophétique chez notre prédécesseur Jean, XXIII envisageant comme fruit du Concile une sorte de nouvelle Pen­tecôte (Cf. Jean XXIII, Allocution pour la clôture de la première session, 3e partie, 8 déc. 1962 ; AAS 55, 1963, p 38 ss.). Nous-mêmes avons voulu nous situer dans la même pers­pective et dans la même attente. Non que la Pentecôte ait jamais cessé d’être actuelle tout au long de l’histoire de l’Eglise, mais si grands sont les besoins d’une humanité portée à la coexistence mondiale et impuissante à la réaliser, qu’il n’y a de salut pour elle qu’en une nouvelle effusion du Don de Dieu. Que vienne donc l’Esprit Créateur pour renouveler la face de la terre !

En cette Année Sainte, Nous vous avons invités à accomplir, matériellement ou en esprit et intention, un pèlerinage à Rome, c’est-à-dire au cœur de l’Eglise catholique. Mais c’est trop évident, Rome ne constitue pas le terme de notre pèlerinage dans le temps. Aucune ville sainte d’ici-bas ne constitue ce terme. Celui-ci est caché au-delà de ce monde, au cœur du mystère de Dieu pour nous encore invisible : car c’est dans la foi que nous cheminons, non dans la claire vision, et ce que nous serons, n’a pas encore été manifesté. La Jérusalem nouvelle, dont nous sommes dès à pré­sent les citoyens et les fils (Cf. Ga 4, 26), c’est d’en haut qu’elle descend, d’au­près de Dieu. De cette seule Cité définitive, nous n’avons pas encore contemplé la splendeur, sinon comme dans un miroir, d’une manière confuse, en tenant ferme la parole prophétique. Mais dès à présent nous en sommes les citoyens, ou nous sommes invi­tés à le devenir ; tout pèlerinage spirituel reçoit son sens inté­rieur de cette destination ultime.

Ainsi en était-il de la Jérusalem célébrée par les psalmistes. Jésus lui-même, et Marie sa mère, ont chanté sur terre, montant à Jérusalem, les cantiques de Sion : « beauté parfaite, joie de toute la terre » (Ps 50, 2 ; 48, 3). Mais c’est du Christ, désormais, que la Jérusalem d’en haut reçoit son attrait, c’est vers Lui que nous marchons d’une marche intérieure.

Ainsi en est-il de Rome, où les saints Apôtres Pierre et Paul rendirent par le sang leur ultime témoignage. La vocation de Rome est de provenance apostolique, et le ministère qu’il Nous revient d’y exercer est un service au bénéfice de l’Eglise entière et de l’humanité. Mais c’est un service irremplaçable, car il a plu à la Sagesse de Dieu de placer la Rome de Pierre et de Paul, pour ainsi dire, sur la route conduisant à la Cité éternelle, du fait qu’elle a choisi de confier à Pierre — qui unifie en lui le Collège épiscopal — les clés du Royaume des Cieux. Ce qui demeure ici, non par l’effet de la volonté de l’homme, mais par une libre et miséricordieuse bienveillance du Père, du Fils et de l’Esprit, c’est la soliditas Petri, telle que notre prédécesseur Saint Léon le Grand célébra en termes inoubliables : « Saint Pierre ne cesse de prési­der à son Siège, et conserve une participation sans fins avec le Souverain Prêtre. La fermeté qu’il reçut de la Pierre qui est le Christ, lui devenu aussi Pierre, il la transmet également à ses héritiers; et partout où paraît quelque fermeté, se manifeste indu­bitablement la force du Pasteur (...). Voici qu’est en pleine vigueur et vie, dans le Prince des Apôtres, cet amour de Dieu et des hommes que n’ont effrayé ni la réclusion du cachot, ni les chaî­nes, ni les pressions de la foule, ni les menaces des rois ; et il en est de même de sa foi invincible, qui n’a pas lâché pied dans le combat, et ne s’est pas attiédie dans la victoire » (Sermon 96 (5e sermon prononcé le jour anniversaire de son élection au pontificat) : éd. « Sources chrétiennes », n. 200, pp. 284-285).

Nous souhaitons en tout temps, mais plus encore en cette célé­bration catholique de l’Année Sainte, que vous éprouviez avec Nous, soit à Rome, soit en toute Eglise consciente de devoir s’accorder avec l’authentique tradition conservée à Rome (Cf. st irénée, Advenus haereses, III, 3, 2 : éd. « Sources chrétiennes », n. 34, pp. 102-103), « com­bien il est bon, combien il est doux d’habiter en frères tous ensemble » (Ps 133, 1).

Joie commune, véritablement surnaturelle, don de l’Esprit d’u­nité et d’amour, qui n’est possible en vérité que là où la prédi­cation de la foi est actuelle intégralement, selon la norme apos­tolique. Car alors cette foi, l’Eglise catholique, « bien que dis­persée dans le monde entier, la garde soigneusement, comme si elle habitait une seule maison, et elle y croit unanimement, comme si elle n’avait qu’une âme et qu’un cœur; et d’un parfait accord, elle la prêche, l’enseigne et la transmet, comme si elle n’avait qu’une seule bouche » (Adversus haereses, I, 10, 3 : PG 7, 551).

Cette « seule maison », ce « cœur » et cette « âme » uniques, cette « seule bouche », voilà qui est indispensable à l’Eglise et à l’humanité dans son ensemble, pour que puisse s’élever en permanence ici-bas, en consonance avec la Jérusalem d’en haut, le cantique nouveau, l’hymne de la divine joie. Et c’est la raison pour laquelle il Nous faut Nous-même rendre témoignage, hum­blement, patiemment, obstinément, fût-ce au milieu de l’incompréhension de beaucoup, à la charge reçue du Seigneur, de guider le troupeau et d’affermir nos frères (Cf. Lc 22, 32). Mais en combien de maniè­res il Nous arrive d’être, à notre tour, conforté par nos frères, par la seule pensée de vous tous, pour accomplir notre mission apostolique au service de l’Eglise universelle, à la gloire de Dieu le Père !

 

Conclusion

 

Au milieu de cette Année Sainte, Nous avons pensé être fidèle aux inspirations de l’Esprit Saint en demandant aux chrétiens de revenir ainsi aux sources de la joie.

Frères et Fils très chers, n’est-il pas normal que la joie nous habite, lorsque nos cœurs en contemplent ou en redécouvrent, dans la foi, les motifs fondamentaux qui sont simples : Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique : par son Esprit, sa Présence ne cesse de nous envelopper de sa tendresse et de nous pénétrer de sa Vie; et nous marchons vers la transfigu­ration bienheureuse de nos existences dans le sillage de la résur­rection de Jésus. Oui, il serait bien étrange que cette Bonne Nou­velle, qui suscite l’alléluia de l’Eglise, ne nous donne pas un vi­sage de sauvés.

La joie d’être chrétien, relié à l’Eglise, « dans le Christ », en état de grâce avec Dieu, est vraiment capable de combler le cœur humain. N’est-ce pas cette exultation profonde qui donne un accent bouleversant au Mémorial de Pascal : « Joie, joie, joie, pleurs de joie » ? Et tout près de nous, combien d’écrivains sa­vent exprimer, sous une forme nouvelle — Nous pensons par exemple à Georges Bernanos — cette joie évangélique des hum­bles qui transparaît partout dans un monde qui parle du silence de Dieu ?

La joie naît toujours d’un certain regard sur l’homme et sur Dieu. « Si ton œil est sain, ton corps tout entier est aussi dans la lumière » (Lc 11, 34). Nous touchons ici la dimension originale et inaliénable de la personne humaine : sa vocation au bonheur passe toujours par les sentiers de la connaissance et de l’amour, de la contemplation et de l’action. Puissiez-vous rejoindre ce meilleur qui est dans l’âme de votre frère, et cette Présence divine si proche du cœur humain !

Que nos fils de certains groupes rejettent donc les excès de la critique systématique et annihilante ! Sans se départir d’une vue réaliste, que les communautés chrétiennes deviennent des lieux d’optimisme, où tous les membres s’entraînent résolument à dis­cerner la face positive des personnes et des événements ! « La charité ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle met sa joie dans la vérité : elle excuse tout, croit tout, espère tout, supporte tout » (1 Co 13, 6-7).

L’éducation d’un tel regard n’est pas seulement une affaire de psychologie. Elle est également un fruit de l’Esprit Saint. Cet Esprit, qui habite en plénitude la personne de Jésus, le rendait pendant sa vie terrestre si attentif aux joies de la vie quotidienne, si délicat et si persuasif pour remettre les pécheurs sur le che­min d’une nouvelle jeunesse de cœur et d’esprit ! C’est ce même Esprit qui animait la Vierge Marie, et chacun des Saints. C’est ce même Esprit qui donne aujourd’hui encore à tant de chrétiens la joie de vivre chaque jour leur vocation particulière, dans la paix et l’espérance qui surpassent les échecs et les souffrances. C’est l’Esprit de Pentecôte qui emporte aujourd’hui de très nom­breux disciples du Christ sur les chemins de la prière, dans l’al­légresse d’une louange filiale, et vers le service humble et joyeux des déshérités et des marginaux de notre société. Car la joie ne peut se dissocier du partage. En Dieu lui-même, tout est joie parce que tout est don.

Ce regard positif sur les personnes et sur les choses, fruit d’un esprit humain éclairé et fruit de l’Esprit Saint, trouve chez les chrétiens un lieu privilégié de ressourcement : la célébration du mystère pascal de Jésus. Dans sa Passion, sa Mort et sa Résur­rection, le Christ récapitule l’histoire de tout homme et de tous les hommes, avec leur poids de souffrances et de péchés, avec leurs possibilités de dépassement et de sainteté. C’est pourquoi notre dernier mot, en cette Exhortation, est un appel pressant à tous les responsables et animateurs des communautés chrétiennes : qu’ils ne craignent pas d’insister à temps et à contre temps sur la fidé­lité des baptisés à célébrer dans la joie l’Eucharistie dominicale. Comment pourraient-ils négliger cette rencontre, ce banquet que le Christ nous prépare dans son amour ? Que la participation y soit à la fois très digne et festive ! C’est le Christ, crucifié et glorifié, qui passe au milieu de ses disciples, pour les entraîner ensemble dans le renouveau de sa résurrection. C’est le sommet, ici-bas, de l’Alliance d’amour entre Dieu et son peuple : signe et source de joie chrétienne, relais pour la Fête éternelle.

Que le Père, le Fils et le Saint-Esprit vous y conduisent ! Et Nous, de grand cœur, Nous vous bénissons.

 

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 9 mai 1975, douzième année de notre Pontificat.